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Les jongleurs en France au Moyen-Age (Edmond Faral)

PDF les jongleurs en France

 

DONATION ALPHONSE PEYRAT

Ce volume a été publié avec l’aide du fonds spécial mis à la disposition de l’École pratique des Hautes Etudes par Madame la Marquise Arconati-Visconti en mémoire de son père Alphonse Peyrat.

MAÇON, pnoTAT Fnrnns. imprimeurs.

BIBLIOTHEQUE DE L’ÉCOLE DBS HAUTES ÉTUDES

.JHJBUÉE SOUS LES AUSPICES DU MINISTÈRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE

SCIENCES HISTORIQUES ET PHILOLOGIQUES

CENT QUATRE-VINGT-SEPTIEME FASCICULE

LES JONGLEURS EN FRANCE AU MOYEN AGE

Par Edmond FARAL

PARIS

LIBRAIRIE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR

5, QUAI MALAQUAIS

1910
Tous droits réservés

 

Cet ouvrage forme le 187* fascicule de la Bibliothèque des Hantes Études

P5

A M. JOSEPH BEDIER

PROFESSEUR AU COLLEGE DE FRANCE

Hommage de respect et d’ affectueuse gratitude.

. AVANT-PROPOS

J’ai essayé, dans ce livre, de déterminer quelle part revient
aux jongleurs dans la production littéraire de leur temps et
quelle était leur condition. Sur le premier point, je ne l’ig-nore
pas, les conclusions auxquelles jai atteint sont^assez indécises,
pour deux causes principales : il métait impossible de pousser
très avant l’étude intérieure des œuvres, d’où il y a pourtant
beaucoup à attendre, mais qui eût dépassé singulièrement les
limites de mon sujet ; et en outre, je me suis trouvé souvent fort
empêché pour décider si tel auteur serait compté comme jon-
gleur, comme ménestrel, ou comme clerc. Je pense, malgré
tout, être arrivé à quelques approximations, qui peuvent offrir
un certain intérêt. Sur le second point, qui est la condition des
jongleurs, la tâche était relativement plus aisée, et peut-être
m’en suis-je moins mal acquitté.

Si j’étais arrivé, en cette double recherche, à des résultats
satisfaisants, on conçoit qu’on aurait eu là un moyen de saisir
d’une façon positive l’esprit de la littérature du moxen âge. En
effet, une dépendance étroite lie les auteurs à la société où ils
vivent. Et ce n’est pas à dire seulement que, si l’écrivain agit, il
subit ; que la lumière qu’il rend, il l’emprunte ; qu’il réforme son
milieu, aussi bien qu’il en est le produit. Il n est pas question
que de goûts, de sentiments, de principes, de traditions, de pré-
jugés qu’il accepte ou qu’il repousse. Mais, avant tout cela, il
faut tenir compte qu’il appartient à un certain état social, à une
classe, sur laquelle il ne saurait modifier à son gré le jugement
du monde. On ne doit pas l’oublier quand, à distance, on prétend
déterminer la signitîcation et la portée d une œuvre. Si la réputa-
tion des auteurs s’échafaude sur leurs œuvres, il est aussi vrai

X AVANT-PROPOS

de dire que l’œuvre doit une bonne part de son prestige à celui
de l’auteur ; et lui-même, le prestige de l’auteur tient autant
à l’idée que le public se fait de son rôle qu’à la puissance intrin-
sèque de sa pensée. Cette idée est extrêmement variable. Le
poète a été, pour les Grecs, par exemple, un personnage presque
surnaturel, favori des dieux qui l’inspiraient; il a été, en France,
au xviii’^ siècle, un ingénieux ajusteur de mots et de rimes ; il a
été, au XIX” siècle, selon l’enthousiaste prétention des roman-
tiques, le penseur qui éclaire l’humanité, le rêveur qui 1 enchante.
Quelle a donc été, au moyen âge, l’attitude de l’opinion publique
devant l’écrivain? quel accueil a-t-il reçu? quelle place lui a-t-on
faite? Il n’est pas indifférent de le savoir, puisque le sachant, on
sera à même de dire, avec plus de précision et d’exactitude,
quels sont les éléments qui entrent à cette époque dans la notion
de littérature. C’est une grande ambition de vouloir apporter la
lumière en une question si complexe : le reproche de témérité
qu’encourent ceux qui s’y risquent suffirait à les rendre sages,
s’ils ne croyaient pas que cette témérité porte en elle-même son
excuse.

C’est mon devoir (pour finir par le principal), de faire ici mes
remerciements à M. Antoine Thomas, auquel j’ai plus d’une rai-
son d’être reconnaissant, et à M. Mario Roques, qui a bien
voulu relire après moi les épreuves et m’aider de ses conseils.
Je sais aussi ce que je dois à l’amitié de M. Lucien Herr, biblio-
thécaire de l’Ecole normale.

NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

Les travaux qui intéressent le plus directement l’histoire des jongleurs
de France sont les suivants :
lT3s MuRATORi, Antiquitales italicae inedii aevi, sive Dissertationes, etc.,

Milan, t. II, col. 831 ss. De spectaculis et ladis publicis medii aevi

(intéresse surtout lltalie, mais aussi la France).
1834 De la Rue abbéj, Essai historique sur les bardes, les Jongleurs et les

trouvères normands et anglo-normands. Caen, 3 vol.
1856 Le Clerc V.j, dans l’Histoire littéraire de la France, t. XXIII,

p. 88 ss.
1875 ToBLER A. , Spielmannsleben im alten Frankreich, dans «/m neuen

Reich », p. 321 ss.
1883 Lavoix (H.), fils, La musique au temps de saint Louis, 2′ vol. du

Recueil de motets français, p. p. G. Rayn.\ud, p. 353 ss. et 448 ss.
1883 Freymond E. , Jongleurs und ménestrels, diss. de Halle.
1886 Nyrop (]. . Storia delV epopea francese, trad. da Gorra. Florence,

p. 275 36. •

1889 ScHCLTz A.), Das hôfische Leben zur Zeit der Minnesânger, 2* éd.,

Leipzig, t. I, p. 565 ss. (intéresse l’Allemisaient de la poésie ou de la musique un métier ». Mais il est évident que
la formule est trop étroite et exclut la nombreuse catégorie des saltim-
banques, des acrobates et des faiseurs de tours, qui tous ont droit au titre.

2. Manuel, 3« éd., p. 39.

3. Esquisse hist. de la litt. française, p. 290, n. 25. — Ce n’est pas à dire,
d’ailleurs, que les mots Joculator eljocularis ne soient pas anciens dans la
langue latine. Le premier est employé par Cicéron, ad Atticuni, IV, xvi, 3,
à propos de Scaevola : « Huic joculatorem senem illum, ut noras, interesse
sane nolui » ; par Firmicus Maternus, Mathesis, VIII, 22 : « Décima nona
pars canceris si in horosc. fuerit inventa, histriones faciet, pantomimos,
ac scaenicos joculatores » ; et on trouve /ocu/am dans les décrets du con-
cile de Carthage en l’année 398′ (c. 60) : « Clericum scurrilem, et verbis tur-
pibus jocularem, ab officio retrahendum. » Mais dans ces passages,
les deux mots sont pris ou avec un sens très vague (Firmicus Maternus),

ORIGINE DES JONGLEURS ô

les débuts des jongleurs et de faire commencer là leur histoire.
Leur nom, sous la forme française de jogleor ou sous celle de
joffler, n’a pas été hérité directement par le gallo-roman du
vieux fonds de la langue latine. C’est un mot d’emprunt et dont
on peut approximativement déterminer l’âge. On doit d’abord
noter que le c des {oTmeslsitmesjoculator et jocularis est simple-
ment passé à y et que, contrairement à la règle générale, il ne
s’est pas résolu en yod. Il fallait donc que, au moment où lalangue
populaire s’empara du terme, l’évolution du c devant une consonne
fût un phénomène déjà accompli. A elle seule, l’indication est
assez précise pour permettre d’affirmer que les mots jogler et
jogleor n’ont pu entrer dans l’usage vulgaire qu’au début,
au plus tôt, du viii* siècle, c’est-à-dire à l’extrême fin de la
période mérovingienne.

Ainsi, c est au ix*^ siècle pour la première fois qu’on entend
parler des jongleurs, et d’autre part, il y a d’autres raisons qu’une
simple absence de témoignages pour croire que leur titre n a pas
commencé à se répandre dans le monde avant le viii* siècle. Mais
est-ce à dire que, la chose naissant seulement avec le nom, les
jongleurs n’ont pas existé antérieurement ? On ne saurait le
soutenir. Ces jongleurs n’ont pas paru un beau jour à l’impro-
viste. Si le soin de pourvoir à des intérêts immédiats et urgents
leur avait parfois laissé le loisir de songer à leurs ancêtres, ils
auraient pu, autant que marquis, comte ou duc, en citer de fort
anciens et de fort prisés.

Cette antiquité de leur race, les critiques ne se sont pas fait
faute de la reconnaître, et ils se sont mis en peine de leur
découvrir des origines lointaines. Mais ils ne se sont pas mis

ou avec valeur adjective. Ils ne désignent pas un état, une profession.
— La chronique de la Novalèse, il est vrai, raconte, III, 10, que, lorsqu’il
passa le mont Cenis en 773, Charlemagne était guidé par un chanteur,
auquel le texte donne le titre dejoculator. Mais l’auteur peut avoir commis
un anachronisme et employé prématurément un nom qui n’existait pas
encore à lépoque dont il parlait. — Le moine de Saint-Gall, I, 33 {Mon.
Gerni. hist., Script., t. II, p. 746) applique l’adjectif yocu/aris à l’art des
chanteurs profanes du temps de Charlemagne. Il parle d’un clerc de l’em-
pereur qui excellait dans la composition religieuse et laïque, «cantilenaeque
aecclesiasticae vel laicaejocularis ». Maison peut faire ici la même observa-
tion qu’à propos de la chronique de la Novalèse; si bien que. ni d’un texte
ni de l’autre, on ne saurait conclure à une mention certaine des jongleurs
au viiie siècle.

4 CHAPITRE PREMIER

d’accord pour dire qui sont ces aïeux qu’ils leur supposent.
L’abbé de la Rue prétendait que les jongleurs étaient en Gaule
les successeurs des bardes, transformés par le christianisme et
continués sous une autre dénomination ^ : opinion qui, en
l’absence de preuve sérieuse, reste gratuite, isolée, et qu’il est
superflu de prendre en considération ^. D’autres théories, mieux
fondées et mieux fournies d’arguments, mettent ces mêmes jon-
gleurs en rapport tantôt avec les anciens chanteurs germaniques,
tantôt avec les anciens mimes latins. Le plus généralement, ces
deux dernières façons de voir ont été combinées et reconnues
chacune partiellement vraie. C’est une question de savoir si ce
compromis est admissible.

Parlant de l’agrément que les gens de guerre trouvaient à la
poésie épique, G. Paris écrit : « A l’origine, plus d’un de ces
hommes d’armes composait sans doute lui-même et chantait ces
chants épiques ; mais de bonne heure il y eut une classe spéciale
de poètes et d’exécutants. Ces hommes, héritiers en partie des
scôpas francs, s’appelèrent en français jofflers…, comme les
musiciens ambulants et faiseurs de tours légués à la société nou-
velle par la société gréco-romaine •^. » On lit de même dans le
Spielmannsbuch de W. Hertz, qui reproduit les doctrines cou-
rantes, qu’il y eut trois éléments essentiels, dont les jongleurs
furent la combinaison : les chanteurs des peuples celtiques et

1. Essai historique sur les bardes, les jongleurs et les trouvères, t. I,
p. 107 ss. ■ . •

2. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait aucune analogie entre l’état du barde
et celui du jongleur ; mais il n’y a pas de rapport historique. Sur les bardes,
voy. II. Zimiaev, Sprache und Literatur der Kellen im allgemeinen, p. 49 ss.
[Die Kultur der Gegenwart, hgg. von Paul Hinneberg, I, xi, 1). Ils for-
maient, chez les peuples celtiques, avec les druides et les vates, la classe
des lettrés. En Gaule, ils sont signalés, comme musiciens et chanteurs
épiques, par Diodore, Posidonius (dans Athénée), et Ammien Maixellin.
Leur fonction était de chanter des chants d’éloge ou des chants satiriques.
On connaît mieux leur situation dans le pays de Galles. Ils ont continué à y
vivre pendant tout le moyen âge. Ainsi, raconte Giraut de Cambrai, un
jour qu’il y avait fête, après le repas, chez un prince, « vir quidam linguae
dicacis, cujusmodi lingua britannica sicut et latina bardi dicuntur », se pré-
sente dans la salle et se met à chanter. Ils fleurirent du vii” au xv« siècle,
maintenant les traditions cymriques contre les Anglo-Saxons, puis contre
les Normands.

3. Manuel, p. 38. Sur les scôps, voy. R. Merbot, Aesthelische Studien
zur angelsàchsischen Poésie, Breslau, 1883 ; L.-H. Anderson, The ags.scop,
{University of Toronto Sludies, I, 1903) ; Brande, Grundriss, 2^ éd., t. II,
p. 9″)1 ss.

ORIGINE DES JONGLEURS O

germains, les bouffons du monde ancien, et les clercs errants ^
Ainsi, assure-t-on, les jongleurs sont, en un certain sens, les
descendants des scôps.

Ces explications semblent d’abord claires ; mais elles sont
loin de l’être. Quand, reprenant les formules, on essaie de se
représenter d une façon concrète ce quelles expriment, on est
du premier coup fort empêché. Que signifie que les jongleurs
sont « héritiers en partie » des scôps ? Que signifie qu’ils sont la
combinaison de trois éléments ? Il faut bien en convenir, en
multipliant les fils, en prétendant rattacher les jongleurs à plu-
sieurs traditions, on embrouille singulièrement les choses.
Comment s’est faite la fusion du type scôp et du type mime dans
le type jongleur ? Par_quelle opération ?

En fait, dans les affirmations que nous avons rapportées, il
faut entendre que les jongleurs sont héritiers des scôps en tant
qu’ils sont des poètes et des chanteurs épiques. « Les poèmes
plus longs et plus exactement narratifs, écrit G. Paris, étaient
faits et chantés par des hommes dont c’était la profession. Cette
profession existait chez les Germains ; nous en connaissons au
moins le nom anglo-saxon [scôp). En Gaule, ce furent les jocu-
lares ou Joculatores qui prirent la place de ces chanteurs d’épo-
pées ‘. » Ramenée à ces termes plus précis, la proposition a
ceci de particulier, qu’au lieu de résumer des faits, elle paraît
surtout répondre à un besoin d’ordre et de logique. Les jongleursL_^
étant, pour une des parts les plus brillantes de leur activité^ les
auteurs et les propagateurs des chansons de geste, le problème
de leur naissance nest pas autre que celui de la naissance des
épopées : il n’en est qu’une dépendance, une conséquence. La
théorie qui explique l’une, explique l’autre. Or, pour rendre
compte de la formation de ces épopées, il y a des systèmes, dont
les plus répandus leur assignent des sources guerrières et ger-
maniques. Nées dans les combats, échos des antiques conquêtes,
elles ont eu leur berceau au milieu des armées. Les soldats
chantaient des cantilènes, où ils célébraient les exploits des
chefs et la gloire des batailles : plus tard, assemblées, organi-
sées, ces cantilènes formèrent les premiers récits épiques. Ces

1. Manuel, p. 2.

2. Esquisse de la liit. français, p. 39.

6 CHAPITRE PRECHER

relations une fois établies entre les chansons de g-este et les
anciens poèmes, que penser de celles qui unissent les récents
jongleurs aux vieux chanteurs ? On nous le dit : (( Les auteurs
d’épopées sont des jongleurs, k la fois poètes et chanteurs ambu-
lants, qui remplacent les guerriers de l’âge précédent, lesquels
chantaient eux-mêmes les chants qu’ils avaient composés ^ »
C’est implicitement affirmer que les auteurs ont eu la même
destinée que le genre et que, si l’épopée française est venue de
Germanie, les jongleurs, eux aussi, en sont venus et sont donc
les descendants des scôps.

11 est bien évident que, ainsi présentée, l’explication relative
à l’origine des jongleurs vaudra exactement, sans plus, ce que
vaut la théorie générale de l’épopée, dont elle dépend et dont
elle ne fournit qu’un chapitre. Or on a montré récemment que
l’histoire de l’épopée telle qu’on avait accoutumé de la tracer est
inexacte sur plus d’un point. Les travaux de M. J. Bédier re-
mettent en question un problème qu’on jugeait définitivement
résolu et montrent la fragilité de beaucoup de résultats jusqu’ici
considérés comme acquis ‘-. Mais, sans prendre dans le débat
qu’ils provoquent, un parti qu’il faudrait longuement justifier, on
peut affirmer que la théorie ancienne, en présence de faits et
d’interprétations nouvelles, est à refaire. S’il était vrai que les
chansons de geste aient un passé moins reculé qu’on ne croit
d’ordinaire ; qu’elles aient pu naître à une époque relativement
récente ; qu’elles aient pu se passer, pour se former, de récits
plus anciens, cantilènes héroïques, chants de guerre et chants
d’éloge ; — qu’adviendrait-il de cette filiation qu’on établit
entre l’ancienne épopée germanique et l’épopée française ? Et
alors, en l’état nouveau delà question, que penser des relationsdes
scôps et des jongleurs ? Le chapitre n’est-il pas menacé en même
temps que le livre, et, puisqu’il ne peut plus tenir sa place dans
un système qui chancelle, n’est-il pas prudent de le reconstruire
à part?

Ainsi, pour faire des jongleurs les successeurs des scôps, il
ne suffit pas de dire que les uns et les autres chantaient des épo-
pées. Il reste à se demander si, indépendamment des rapports
extérieurs, des rapprochements généraux, théoriques et litté-

1. G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. H.

2. Lra légendes épiques, Paris, Champion, 1908, t. I et II.

ORIGINE DES JONGLEURS 7

raires, on peut alléguer des faits, qui prouvent des scôps aux
jongleurs une filiation, une succession réelle *. C’est à quoi il
faut répondre par la négative, étant donné ce que nous savons
des anciens scôps.

C’était un usage très ancien parmi les peuples germaniques de
célébrer par des poèmes la vaillance des héros – ; mais ces poèmes,
dont la forme est tout à fait inconnue, étaient chantés par des
chanteurs guerriers et non par des chanteurs de profession ^.

1. Il faut signaler une opinion que défend M. Chambers dans son
Mediaeval Stage, t. I, p. 65 ss. Il ne s’agit plus pour M. Chambers de savoir
d’où viennent les jongleurs épiques : il s’agit dexpliquer comment il se
fait que, parmi linnombrable peuple des jongleurs, les uns ont été de
médiocres, vils et méprisés baladins, tandis que les autres ont eu une
dignité qui les a fait considérer et haut placer dans l’opinion publique. Le
critique examine donc la question, et, prenant un parti intermédiaire entre
celui de Percy et celui de Ritson, qui faisaient ressortir, l’un le rôle élevé
des jongleurs {Reliques of old english Poefry, p. xiii ss.), l’autre leur infa-
mie (0/i//ieancie/i< e/igr/JS^-Vinsfre/s dans Ancj’e/i^Songrs and Ballads et Disser-
tation on romance and Minstrelsy dans Ancient english met rical Romances), il
constate dans la nature du jongleur une contradiction qui se résout aisé-
ment selon lui si on a égard à sa double origine : fils des scôps, il est grand ;
fils des mimes, il est plein de bassesse. — Mais il est trop certain qu’une
théorie de ce genre, avec ses ambitions historiques, n’a qu’une portée
littéraire. M. Chambers se contente de faire un rapprochement entre deux
groupes d’hommes qui, à des époques différentes, ont mené une vie par
certains côtés analogue. Ce rapprochement peut être légitime, à condition
de ne pas l’estimer plus qu’il ne vaut et de ne pas en tirer plus qu’il ne
contient. — On lit, il est vrai, plusieurs textes qui montrent la survivance
des scôps à une époque tardive (voy. p. 33 s.). Mais les faire durer jusqu’à
l’apparition des jongleurs, ce n’est pas assez pour prouver qu’ils en sont les
ancêtres. Il y a, par exemple, tel passage d’une lettre d’Alcuin à Higbald,
évêque de Lindisfarne, datée de 797 {Mon. Germ. hist., Epist., t. IV,
p. 183), qui semble tout d’abord confondre les chanteurs anglo-saxons et
les histriones (nom des jongleurs dans le latin des clercs) : « Melius est,
dit Alcuin, pauperes edere de mensa tua quam istriones vel luxuriosos
quoslibet… Verba Dei legantur in sacerdotali convivio. Ibi decet lectorem
audiri, non citharistam ; sermones patrum, non carmina gentium. Quid
Hinieldus cum Christo ? Angusta est domus: utrosque tenere non polerit…
‘Voces legentium audire in domibus tuis, non ridentium turbam in plateis.»
Il s’agit là évidemment, comme le remarque M. Chambers, I, 32, n. 3, de
scôps qui chantaient d’Ingeld et de jongleurs. Mais le texte, les condamnant
à la fois, ne les condamne pas d’une même condamnation. Ils ne sont pas
assimilés les uns aux autres. Les mimes latins avaient dès longtemps
envahi les terres germaniques et anglo-saxonnes (on le verra plus loin) ;
ils se rencontrèrent là avec les scôps indigènes, mais sans se confondre
avec eux.

2. Tacite, Annales, II, 88.

3. Voy., par exemple, Ammien Marcellin, XXXI, vu, 10 : « Et Romani qui-
dem voce undique Martia concinentes, a minoresolitaad majorera protolli,

O CHAPITRE PREMIER

Ces derniers paraissent pour la première fois chez les Goths, à
une date où ils sont encore ignorés des Francs ^. Mais aux envi-
rons du vi*^ siècle, l’institution, quelle qu’en soit l’origine, s’est
propagée dans toute l’Europe occidentale, A partir de ce moment,
des poètes, qui exécutaient eux-mêmes en s’accompag-nant d’une
sorte de harpe, se mettent à voyager de cour en cour en offrant
leur service 2. Les Anglo-Saxons les appelaient des scôps. Ils
avaient pour principal office de louer les grands qui les écou-
taient ^, et un passage du poème de Widsith, plusieurs fois cité,
résume leurs mœurs de la façon suivante : « Ainsi s’en vont par
le pays les chanteurs des hommes ; ils disent leurs besoins, ils
remercient ceux qui les satisfont ; toujours, soit au sud, soit au
nord, ils trouvent quelque ami des chansons, libéral, et qui, par
eux, obtient une gloire immortelle ^. » Et, si l’on ne veut pas se

quam gentilitate adpellant barri tum, vires validas erigebant. Barbari vero
majorum laudes clamoribus stridebant inconditis : interque varies sermonis
dissoni strepitus leviora praelia tentabantvir ».

1. Que les Goths avaient anciennement des chanteurs de profession,
c’est ce qui ressort d’un passage de Jordan, où on lit que leurs poèmes
étaient chantés avec un accompagnement de harpes, ce qui suppose déjà une
habileté spéciale, c. 5 {Mon. Germ.hist., Auct.anliq.,t.’V, p. 65). Le passage
suivant de Prisons, //Js<. Go//i.,p.20o, 1. H, éd. de Bonn, l’atteste également :
<( ‘E7îty£V0[i.Évri; 81 Éarépa; oaosç àvrJçpOTjaav, 8uô 5s àvi’.x.py tou ‘ATxrJXa 7rap£).6ovT£;
pàppapoi à’i3[iaxa u£7;otT][X£va £X£yov, vt’xaç auTOu xal xàç xaTa ;:6X£[xov a5ovT£?
àp£Tâ;’ £ç ou? 01 T% èuw/La; à7:£J3X£7:ov, xal ot [j£v,r)8ovTo xot; cppovifJjjLaatv, ot SE
Twv 7roX£jj.wv àva[jiiijivr]CTxd[i.£voi 8i7)Y£”povTO xoï; çpovrlfxaaiv, aXJlot 81 èy^oipouv Èç
Sàxpua, oJv 117:6 xoO ypovou rjaGÉvsi xô awp.a xal f,auyàÇ£[v ô ÔuijlÔç rjvayxà$£xo n.
— Cassiodore rapporte, Variarum lihri XII, 11, 40-41, que Clovis, roi de
France, aurait demandé à Théodoric le Grand de lui envoyer un harpeur
et que celui-ci aurait répondu à son vœu. Ce serait là la preuve que les
Francs n’avaient pas encore de chanteurs (voy. Kôgel, Geschichte cler
deulschen Litter., t. I, p. 129 s. ; interprétation différente de Pio Rajna,
Origini delV epopea francese, p. 36, approuvée par G. Paris, Romania,
t. XIII, p. 602).

2. Fortunatus, Carmina,vn,H {Mon.Gerni. hisf., Auct.antiq.,t. IV, p. 163).

63 « Romanusque lyra, plaudat tibi barbarus harpa,

Graecus Achilliaca, crotta Bi’itanna canat…
69 Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos. »

Ces vers s’adressent à Loup, comte d’Aquitaine.

3. Voy. les textes précédemment cités de Priscus et de Fortunatus.

4. Le Widsith est lé document qui nous renseigne de la façon la plus
complète sur les scôps. Voy. sur ce poème Ebert, Geschichte der Litt. des
Mittelalters, t. III, p. 37, qui l’analyse et traduit ces derniers vers (135 ss.).
Le passage cité ici l’a déjà été par G. Paris, Esquisse de la litt. française,
p. 13, précisément d’après Ebert. Voy. encore sur le Widsith : Kôgel,
Geschichte der deutschen Litter., t. I, p. 138 ss. La Cambridge History of
english literature, t. I, p. 424 ss., donne une utile bibliographie.

ORIGINE DES JONGLEURS »

livrer à des inductions téméraires, c’est à ces seules indications
qu’on s’en tiendra.

Donc, qu’ils chantaient en s’accompagnant d’un instrument
de musique ; qu’ils le faisaient pour un public et qu’ils s’em-
ployaient volontiers auprès des grands ; qu’ils menaient une vie
voyageuse ; qu’ils étaient l’ornement des fêtes ; qu’ils célébraient
ordinairement dans des poèmes la bravoure des hommes de
guerre : voilà les traits par lesquels les scôps et les jongleurs se
ressemblent. Ils paraîtront peut-être suffisants à quelques-uns
pour affirmer entre eux une parenté véritable. Mais, si nous
l’accordons, ce sera à la condition d’affirmer qu’au même titre
que parents des scôps, les jongleurs sont parents des aèdes de
la Grèce homérique et parents des griots de l’Afrique nègre. On
le sait, en effet, ce que nous avons dit des scôps peut également
se dire des aèdes grecs. Et de même, il y a tels traits dans la
condition des griots africains qui les font aussi voisins des jon-
gleurs que les scôps. Ils vont de hutte en hutte, chantant pour
une aumône ; ou bien, attachés à un chef et faisant partie de sa
suite, ils disent ses louanges et ils vivent de ses récompenses.
Parfois, poussant devant eux un âne chargé de leurs bagages,
cistres, gongs, tam-tam, marionnettes, ils se risquent à de loin-
tains voyages, et, en passant dans les villages, ils donnent des
représentations : ils dansent, ils chantent. Leur répertoire est
très varié et comprend toutes sortes d’exercices, frivoles ou
graves, même religieux. Mais ce que nous nous contenterons de
noter ici, c est qu’ils savent des poèmes de guerre, qu’ils con-
naissent l’histoire des grands chefs, qu’ils font des récits
héroïques, qu’ils chantent les combats. Une voyageuse anglaise,
peu suspecte de parti pris, ayant entendu l’un de ces poètes,
l’appelle un Homère ‘. Faudra- t-il donc admettre que les griots
aient eu des relations avec les aèdes grecs ? On hésitera à le
croire ; et pourtant, quel rapport beaucoup plus précis peut-on
établir entre les scôps et les jongleurs ?

Renonçons donc à voir dans le scôp l’aïeul du jongleur : on ne
saurait établir avec certitude qu’il l’ait été. Si le jongleur n’est
pas sans ancêtres, s’il a un passé, ce n’est pas en regardant vers

1. Miss Mary Kingsley, West-African Studies, London, Macmillan,
1900, p. 127.

10 CHAPITRE PREMIER

la Germanie qu’on le découvrira ; c’est en regardant vers Rome,
vers les pays de mœurs latines.

Les mimes latins.

Des plages lointaines de la civilisation grecque, voici venir
des personnages bizarres et bigarrés. Ce sont des ithyphalles de
Sicyone, des dikélistes de Sparte, des éthélontes de Thèbes * ; ce
sont des thaumaturges, des bateleurs, des danseurs ; et ils
comptent avec orgueil dans leurs rangs Matréas d’Alexandrie et
Gratistène de Phliase, et Diopite de Locres, et Eudicos, et
Stratos deTarente, et Nymphodore, et Sophron. Des bords de la
mer Rouge aux colonnes d’Hercule ils ont envahi le monde
ancien. De la Sicile, qui semble avoir été leur première patrie, ils
ont gagné l’Italie : installés d’abord dans la Grande-Grèce, où on
les connaît sous le nom de phlyaciens, ils ont ensuite gagné
vers le nord, et, venus à Rome, ils compromettent par leurs

1. Les principaux témoignages relatifs au mime grec populaire sont ceux
de:Xénophon, 21j;ji7:da’.ov, IX, 2; de Plutarque,’AY£<i., 21; Aay.ov.’ATroœOTj’y.,
p. 212, s.; de Lucien, IlEpi ‘Opy t} as o);, passim; d’Athénée, surtout, 19, d, e;
621, d, e, f;iï>9, f ; et voir aussi aux mots y.tvïiSdXoyo;, (xaywSdç, çXuàxsç,
et aux noms Oïvova;, Pivtojv, Sï|xo;, SotaSoç, Soicppwv. On trouve
d’autres renseignements encore dans Suidas, PoUux, Hésychios, etc. —
Parmi les études qui concernent le mime en général, il faut citer: Magnin,
Les origines du théâtre moderne, p. 349-361, 379-381 ; Grysar, Der rômische
Minius [Sitzungsherichte der Wiener Akad. der Wissensch., 1854, fascic.
II, p. 237-337) ; Klein, Geschichte des Drainas, t. II, p. 23-31, 639-667;
du Méril, Histoire de la comédie ancienne, t. I, p. 284 ss., t. II, p. 312-325;
Wilamowitz-Moellendorff, Lesefrûchte [Hernies, t. XXXIV, p. 206-209) ;
Reich, der Mimus, t. I. — Les textes les plus importants ont été publiés
par Ribbeck, Comtcorum latinorum praeter Plautumet Terentium reliquiae ;
W. Meyer, Die Sammlungen der Spruchverse des Publilius Syrus ; et
Publilii Syri mimi sententiae ; Kaibel, Comicorum graecorum fragmenta,
t. I [Poetarum graecorum fragmenta, publiés sous la direction de Wila-
mowitz). Deux mimes récemment découverts dans les papyrus égyptiens
ont été publiés par MM. Grenfell et Hunt, Oxyrhynchos Papyri, t. III,
p. 41 ss. Jabn a publié avec études d’intéressantes reproductions de monu-
ments figurés : voy. Beschreibung der Vasensammlung Kônig Ludwigs in
der Pinakotek in Miinchen ; et die Wandgemàlde des Columbariums in der
villa Doria Pamfili [Abhandlungen der Mûnch. Akad., t. VIII, p. 229). A
propos du mime littéraire, à propos d’Epicharme, de Sophron, d’Hérondas,
de Théocrite, on connaît les études de Kaibel {ouvr. cité), H. Weil (/ourna/
des savants, 1891, p. 665 ss.), Th. Reinach {Revue des Etudes grecques, 1891,
p. 209 ss.), Dalmeyda [Traduction des mimes d’Hérondas, préface). Voy.
aussi Revue de Philologie, t. XXIX, p. 289 ss.

OBIGINE DES JONGLEURS

11

succès celui des poètes tragiques et comiques . Mimes et histrions
traversent en un cortège joyeux, courtisés des empereurs,
adorés du peuple, les siècles de la décadence latine ; et, quand
le vieux monde romain s’effondre, ils vont encore vers le nord,
au-devant des peuples barbares, pour les amuser à leur tour.
Bien accueillis, ils fonderont une race vigoureuse et prospère :
car ils sont les ancêtres authentiques des jongleurs, et ici, des
aïeux aux petits-fils, nous avons tous les intermédiaires. Des
plus vieux aux plus jeunes, des carrefours de l’antique Syracuse
à ceux des villages de France, ils formeront une chaîne ininter-
rompue et qu’on suit du regard jusqu’au bout.

Ceux que, sur les places publiques ou dans les châteaux, les
jongleurs entreprenaient de divertir ,^ ne se souciaient guère de
l’origine de ces vagabonds, et ils avaient oublié depuis longtemps
les mimes latins. Mais les noms de mimus et d’histrio demeu-
raient dans la langue savante, et ils étaient couramment employés
par les écrivains informés, ecclésiastiques ou juristes, pour
désigner les jongleurs. Ainsi continuait à s’affirmer une tradition
que le vulgaire méconnaissait. En 836, Agobert. archevêque de
Lyon, blâme les prêtres et les gens de religion qui, au détri-
ment des pauvres, entretiennent des amuseurs : et les mimes
sont cités là, à côté des jongleurs, comme des êtres de même
espèce ‘. Guy d’Amiens [j 1068) donne à Taillefer les noms
d’histrion et de mime -. Le texte des Lois du Palais de Jacme II,
roi de Majorque, établissent formellement l’équivalence des
termes mime et jongleur ^. Un glossaire de la Bibliothèque Natio-
nale enseigne que les histrions sont des jongleurs ‘*. D’ailleurs,
quand les écrivains appelaient les jongleurs des mimes ou des
histrions, ils ne le faisaient pas par une recherche de lettrés qui
appliquent des vocables antiques à des objets récents. Ils n’usaient
pas d’une figure de rhétorique. Les jongleurs étaient bel et bien
des mimes qui, jusqu’au ix” siècle, ne furent désignés que sous
ce dernier nom, et qui continuèrent à le porter longtemps après
dans la langue savante, plus conservatrice que la langue vul-
gaire. Le peuple avait naturellement créé une appellation nou-

1. Voy. app. III, 7.

2. Voy. app. III, 20, a, v. 391 et 399.

3. Voy. app. III, 253.

4. Voy. app. III, 95.

12 CHAPITRE PREMIER

velle pour ces mimes : comme ils avaient infiniment élargi le
répertoire de leurs exercices primitifs, qu’ils l’avaient varié et
compliqué, on se mit à voir en eux moins u des gens qui imi-
taient » que « des gens qui jouaient pour amuser ». Anciennement
déjà on employait à propos de leur art les termes de ludus et de
jocus ^ : on les appela eux-mêmes Jocu/ares ou joculatores, les
joueurs, les amuseurs ; et ces noms nouveaux supplantèrent
celui de mime.

C’est de très bonne heure que les mimes, avec les autres pro-
duits de la civilisation romaine, s’étaient répandus sur les terri-
toires conquis. Dès le v^ siècle ils sont partout. La voix inquiète
et indignée des moralistes les dénonce, et c’est aux colères de
leurs inflexibles juges plus qu’aux applaudissements du public
que ces « amis de l’Ennemi » doivent de vivre encore dans
notre souvenir. Une très vieille hostilité, justifiée par la vanité
corruptrice de tous les spectacles, anime les chrétiens contre les
mimes. On entend retentir par le monde les malédictions
d’Arnobe, de Minucius Félix, de Lactance, de TertuUien, de
Gyprien. Puis ce sont celles de saint Jérôme et de saint Augus-
tin. De Marins Mercator, d’Orose, de Paulin de Nola, de Victor
de Vita, de Salvien, c’est-à-dire depuis le v® siècle, jusqu’à
Leidrade, archevêque de Lyon en 798, et Alcuin, c’est une
guerre sans pitié, que continuent les docteurs des siècles sui-
vants. Et comme la force persuasive des Pères et des docteurs
ne suffisait pas, les conciles, à leur tour, conseillent aux laïques,
enjoignent aux clercs, de fuir la race maudite. On n’oublie
et n’épargne les mimes ni à Agde, ni à Tours, ni à Arles,
ni à Mayence, ni à Reims, ni à Ghâlons, ni à Aix-la-Chapelle,
ni à Rouen 2. On les traque. Mais leur succès vivace nous est
attesté par l’indignation des sages, par leurs craintes toujours
justifiées et leurs défenses toujours nécessaires.

Nous voudrions les connaître. Nous voudrions savoir quels
talents dangereux leur attiraient la haine de l’Eglise. Des

1. Pirminius (-J- 758), De singuUs libris canonicis scarapsus (Migne,
Patr. laL, t. LXXXIX, c. 1041).

2. On trouve les principaux textes concernant cette histoire avant le
IX* siècle dans : L. Gautier, Épopées françaises, t. II, p. 6 ss. ; Grôber,
Zur Volkskunde, p. 19 ss. ; H. Reich, der Mimus, t. II, p. 744 ss. Ce der-
nier a fait un travail de dépouillement intéressant, que nous aurons l’occa-
sion d’utiliser.

ORlGIiNE DES JONGLEURS 13

hommes de leur temps, chacun les voyant tous les jours, aucun
n’a songé qu’il pût être utile de les décrire : aussi avons-nous
peu de détails sur leur compte. Mais quelques points du moins
sont assez clairs. Ces mimes n’étaient pas seulement des gens de
théâtre, et, déjà depuis l’antiquité, à l’étroit dans les fonctions
d’acteurs, ils s’étaient mis à des exercices variés. Ce n’est pas
seulement sur les scènes qu’on les voit ; on les rencontre au coin
des rues et aux carrefours ; et là, ils font des prodiges d’ingé-
niosité pour retenir l’attention rémunératrice du public qui
badaude et qui muse *.

1. Le paragraphe qu’on vient de lire est fondé sur les documents sui-
vants : Apulée, Apologia, 18 : «… quod hic alias mimus halucicatur,
comoedus sermocinatur, tragoedus vociferatur, funerepus periclitatur,
praestigiator furatur, histrio gesticulaturceterique omnes ludiones ostentant
populo… » ; — Saint Jérôme, Lettres, L, 5 (Migne, Pair, lat., t. XXll,
c. 513) : « Contra quemlibet passim in triviis strepere, et congerere male-
dicta, non crimina, scurrarum est » ; Lettres, CXXVII, 9 (Migne, Patr. lat.,
t. XXII, c. 1092) : « Non mirum si in plateis, et in foro rerum venalium,
fictus ariolus stultorum verberet nates, et obtorto fuste dentés mordentium
quatiat » ; — Saint Augustin, de Symbolo, sernio ad cathecumenos, 4 (éd.
des Bénédictins, t. VI, p. 933), en comparant les spectacles du théâtre à
ceux de lEglise: « lllic fingiturquod idem Jovis Junonemhabeat sororem et
conjugem : hic praedicamus sanctam Mariam matrem simul et virginem-
lllic stupor ingeritur visui, ex usu hominem in fune ambulantem : hic
magnum miraculum, Petrum mare pedibus transeuntem. lllic per mimicam
turpitudinem, castitas violatur : hic per castam Suzannam castumque
Joseph libido comprimitûr… Chorus illic et cantio pantomimi illicit audi-
tum, sed expugnat sanum affectum : et quid taie nosti’o cantico comparandum
sit ? » ; de(]ivitate Dei, IV, 22 {éd. citée, t. VII, p. 169) : « Ex eo enim pote-
rimus, inquit, scire quem cujusque causa deum advocare atque invocare
debeamus : ne faciamus, ut mimi soient, et optemus a Libero aquam, a
Lympheis vinum » ; — Claudien, XVII, 311 [Mon. Germ. hist., Auct. antiq..
t. X, p. 187) :

Nec molles egeant nota dulcedine ludi :
Qui laetis risum salibus movisse facetus,
Qui nutu manibusque loquax, cui tibia flatu ;
Cui plectro pulsanda chelys, qui pulpita socco
Personal aut alte graditur majore cothumo,
Et qui magna levi detrudens murmura tactu
Innumeras voces segetis moderatus aenae
Intouet erranti digito penitusque trabali
Vecte laborantes in carmina concitet undas,
Vel qui more avium sese jaculentur in auras
CorporaqueaediQcent céleri crescentia nexu.
Quorum compositampueramentatusinarcem
Emicet et vinctu plantae vel cruribus haerens
Pendula librato figat vestigia saltu.
Mobile ponderibus descendat pegma reductis

44 CHAPITRE PREMIER

Périssable comme la joie des banquets et des fêtes qu’ils
égayaient, l’œuvre des mimes s’est perdue. Du chant des poètes
il n’est rien resté de plus que de l’adresse éphémère des saltim-
banques. Pourtant, d’habiles critiques ont dépensé toutes les
ressources de leur sagacité à retrouver les œuvres perdues,
surtout entachant de démêler quelques débris authentiques parmi
le fatras des œuvres latines contemporaines. En particulier,
presque tous ceux qui se sont occupés de l’histoire de l’épopée,
amenés naturellementà traiter des questions d’origine, se sont
travaillés à montrer dès l’époque mérovingienne le germe des
poèmes postérieurs. Mais d’un minutieux labeur d’investigation
il n’est rien résulté, ou presque. Nous n’avons pas à nous deman-
der ici s’il n’est pas chimérique de croire à une épopée de Charles
Martel ou de Pépin le Bref sur la seule considération qu’il s’agit
d’eux dans des récits tardifs * ; ni si à la lecture de chroniqueurs
ou d’annalistes on peut déclarer avec certitude que leurs récits

Neque chori speciem spargentes ardua flammas
Scaena rotet varios et fîngat Mulciber orbes
Par tabulas impune vagus pictaeque citato
Ludant igné trabes et non permissa morari
Fida per innocuas errent incendia turres.
— Orose, Historiae, V, 10 (Migne, Patr. lat., t. XXXI, c. 940) : « Qui
[Antiochus] cum in exercitu suo centum milia armatorura habere videretur,
ducenta milia amplius calonum atque iixarum immixta scortis et histrioni-
bus trahebat » ; — Salvien, de Gubernktione Dei, VI, 3 (Migne, Patr. lat.,
t. LUI, c. ni) : «…quia longum est nunc dicere de omnibus, amphithea-
tri& seilicet, odeis, lusoriis, pompis, athletis, petaminariis, pantomimis,
cœterisque portentis… ». Ajouter cetteanecdote rapportée par Théophane(?)
Miscella historia, 16 (Muratori, Rer. ital. script., t. I, p. 108) : « Eodemanno
(543) planus ac circulator quidam, Andréas nomine, ex italicis partibus ad-
fuit, fulvum et oi’bum lumine circumducens canem, qui ab eo jussus, et
ad ejus nutum mira edebat spectacula. Is siquidem in forum, magna
populi circumstante caterva, prodiens, annulos aureos, argenteos, et ferreos,
clam cane, a spectatoribus depromebat, eosque in solo depositos aggesta
terra cooperiebat. Ad ejus deinde jussum singulos tollebat canis, et uni-
cuiquc suum reddebat. Similiter diversorum imperatorum numismata per-
fusa et confusa, nominatim et singillatim proferebat. Quin etiam astante
virorum ac mulierum circulo, canis interrogatus mulieres ceterum gestan-
tes, scortatores, adulteros, parcos ac tenues, ac denique magnanimos idque
cum veritate demonstrabat. Ex quoeum Pythonisspiritu motum dicebant. »
1. L’existence d’une épopée de Charles Martel est soutenue par Pio Rajna,
Li origini delVepopea francese, p. 119 ss.; celle d’une épopée de Pépin, par
G. Varis, Histoire poétique de Charleinagne, p^’233 ss., et dans les MéZangres
Julien Havet, p. 603 ss.

ORIGINE DES JONGLEURS 15

sont le reflet de poèmes populaires ^ ; ni sïl faut nécessairement
ajouter foi aux dires des auteurs qui affirment la très haute anti-
quité d’une légende contemporaine – ; ni s’il n’est pas imprudent
d’écrire un chapitre entier d’histoire en l’appujant uniquement
sur des inductions ‘^. Il ne s’agit point de cela, ni de rien de
pareil; mais, sans toucher à un problème très général, nous
constaterons qu’aucun des multiples essais de reconstitution tentés
n’a réussi, et que des mimes épiques mérovingiens, s’il y en a
vraiment qui se soient mêlés d’épopée, nous n’avons pas un seul
vers ^.

Ni des mimes épiques, ni des autres ; et, pour se persuader de
la difficulté de rien savoir sur ce point, on peut lire un article de
M. Paul de Winterfeld ■’, qui propose de voir, en différents
poèmes de la collection des Monumen la Germaniae, des balladesde
guerre, ou des satires, ou des chants religieux, toutes œuvres se
rattachant selon lui à la tradition mimique. M. de Winterfeld se
donne pour tâche de déterminer la situation littéraire de Hroths-
vitha, et il soutient la thèse que l’œuvre de cette femme, comme
une bonne partie de celle de Notker, représente une forme litté-
raire de la poésie vulgaire créée et répandue par les mimes. A
ceux qui nient que ces mimes aient continué d’exister depuis
l’empire romain, le critique répond en citant, non point des
témoignages, mais des œuvres. Ces œuvres, c’est, par exemple,
un poème latin qui traite de la victoire remportée par Pépin sur

1. On sait quel usage il a été fait du procédé qui consiste à retrouver
dans les récits de Grégoire de Tours, de Frédégaire et d’autres, la trace de
poèmes épiques populaires, qui leur auraient servi de sources. Voy. surtout
les livres de Pio Rajna, Li origini deW epopea francese, et de Kurth,
Histoire poétique des Mérovingiens.

2. Comme on l’a fait, par excFnple, pour un passage de la Vie de S. Faron
par Helgaire,où l’auteur dit qu’à la suite d’une victoire de Clotaire, « carmen
publicum juxta rusticitatem per omnia paene volitabat ora… feminaeque
choros inde plaudendo componebant » Mabillon, AA. SS. ord. s. Bened.,
t. II, p. 616-617).

3. Remarquer combien G. Paris a usé de formules d’atténuation en parlant
de l’épopée mérovingienne : Manuel, par. 15 : « … doit s’appuyer … sans
doute … on peut croire avec une grande vraisemblance … parait avoir
servi », et Esquisse, p. 27 : « on peut croire … il semble bien … ils durent
conserver ».

4. On n’a même pas pu se mettre d’accord sur le point de savoir si l’épopée
mérovingienne aurait été romane ou germanique. Voy. le résumé des discus-
sions dans Rohnstrôm, Jehan Bodel, p. 133 ss.

5. Herrigs Archiv, t. CXIIl, p. 25 ss., p. 293 ss.

16 CHAPITRE PREMIER

les Avares; c’est une satire du vii*^ siècle, toujours en latin, rela-
tive à une querelle qui divise les deux évêques Importun de
Paris et Frodebert de Tours ; c’est un Liidus de Antechristo,
type de poème relig-ieux. Ces différentes pièces, sous la forme
où nous les avons conservées, ne seraient point les productions
mêmes des mimes, mais des reproductions exécutées par et pour
le public des couvents.

Si M. de Winterfeld avait fondé son opinion sur des arguments
suffisants, nous saurions quelque chose de précis sur l’œuvre des
mimes. Mais la démonstration qu’il tente est loin d’être décisive.
Il rappelle, par exemple, un passage de Witiching- de Corvey, où
il s’agit d’une victoire remportée en 915 par Henri de Saxe sur
les Francs. Le Saxon, dit le chroniqueur, battit les Francs « tanta
caede, ut a mimis declamaretur ». Les mimes chantaient donc
les succès des princes, et c’est donc un chant de mimes, conclut
M. de Winterfeld, ce poème latin que nous possédons sur la
bataille de Fontenoy, et c’est un chant de mime cet autre poème,
également conservé, qui célèbre la victoire de Pépin sur les
Avares. Mais, à bien considérer les choses, rien n’autorise le
rapprochement du texte de Witiching et des poèmes mis en cause :
est-ce, en effet, de poèmes de ce genre que voulait parler le chro-
niqueur ? On souhaiterait, sur un poème déterminé, un témoi-
gnage précis qui en fixât le sens : ce témoignage manque. En fin
de compte, il y a deux choses que, dans l’état actuel de nos con-
naissances, il faut renoncer à savoir : c’est s’il y a une relation
entre les poèmes latins que nous avons conservés et les œuvres
des mimes; c’est ensuite, si cette relation existe, quelle elle est.
On ne peut élever ici que de frêles conjectures. Si les mimes ont
chanté, leurs chants ont été enfermés avec eux dans le tombeau,
et ce qu’il en est resté dans la mémoire de leurs contemporains
s’est éparpillé, déformé et perdu.

Les mimes conquièrent V Europe.

Ainsi, pendant la période qui précède l’âge carolingien, tous
les auteurs, poètes, musiciens, qu’on désigne du nom de mimes,
nous sont, il faut en convenir, mal connus : du moins peut-on
affirmer avec certitude qu’ils ont existé et qu’ils ont maintenu
toujours vivante la tradition romaine. Or nous touchons au seuil

ORIGI>E DES JONGLEURS 17

du ix^ siècle, et voici que, dès son début, nous retrouvons encore
des mimes, ou, pour leur donner le nom qu’ils commencent à
porter, des jongleurs. Ils sont partout maintenant. A la protection
puissante de Gharlemagne les lettres doivent de pouvoir s épa-
nouir en sécurité. Le g^oùtdes choses de Tesprit renaît, et tandis
que des clercs s’appliquent à de consciencieux travaux de copie et
de grammaire, des hommes d’un génie plus mondain s’exercent
aux finesses d’un art plus subtil et plus brillant : ils cultivent la
poésie et la musique. Leurs vers, leurs chants, nous les avons
oubliés ; mais les contemporains en parlent beaucoup et les
ennemis de ces amuseurs n’ont pas pu arriver à les faire taire.
Ils sont en France, en Italie, en Espagne, dans tous les pays
romans ; mais en outre ils ont fait la conquête des pays germa-
niques. Ils tiennent leurs secrets de lointains ancêtres qui diver-
tissaient le peuple de Rome ; ils se sont répandus avec les mœurs
de la Grande Ville ; ils présentent un aspect de la civilisation et
du génie latins. Mais ils se sont imposés à tout le monde, même
aux barbares venus du nord. Et, juste au moment où un prince
franc, un conquérant heureux, donne l’ordre de recueillir les
chants germaniques qui circulent parmi son peuple ‘ , ce sont des
latins qui chantent à sa cour et qui refoulent les scôps au delà
du Rhin. Il y eut, semble-t-il, en eux, à cette époque, une
brillante activité. De quel point vint le premier effort? cela est
difficile à dire dune façon bien sûre; mais, selon toute apparence,
la France prit une grande part au mouvement, et, en cette matière
aussi, elle eut « à l’égard des nations avoisinantes un rôle partout
accepté d’initiation et de direction ‘• » .

Car, s’il faut accorder une signification à la rareté des documents,
la situation des jongleurs d’Espagne et d’Italie était encore
modeste. Ils existaient sans doute. Mais, en Espagne, depuis
Grégoire de Tours, qui rapporte une anecdote relative à un mime
et boutfon du roiMiron de Galicie ■^, personne ne parle plus d’eux,

1. Einhard, Vita Karoli Magni, 29 {Mon. Germ. hist., SS., t. II,
p. 458) « barbara et antiquissima carmina, quibus veterum regum actus et
bella canebantur, scripsit memoriaeque mandavit ».

2. G. Paris, Manuel, p. 32.

3. Grégoire de Tours, de virtubitus s. Martini, IV, 7 {Mon. Germ. hist.
Script, rerum Meroving., t. I, p. 6ol).

Farai.. — Les jongleurs au moyen âge. 2

18 CHAPITRE PREMIER

jusqu’au moment où arrivent les premiers chanteurs de geste *.
En Italie, les traces des mimes sont aussi rares. Muratori
remarque justement que, de Fépoque où tombe l’empire romain
jusqu’aux environs de l’an 1000, les documents en général sont
fort rares, et qu’ils manquent à peu près complètement pour ce
qui concerne les jeux et les divertissements. On peut tout au plus
remarquer que Théophane fait venir d’Italie ce mime qui dressait
si habilement les chiens et dont il parle pour l’année 543 2. Plus
tard, on conte que Gharlemagne, en guerre contre Desiderius,
franchit les Alpes grâce à la traîtrise d’un jongleur Lombard.
L’homme s’étant présenté devant le camp des Francs, chanta, en
s’accompagnant de la rote, un chant énigmatique où il offrait en
termes obscurs son concours à l’empereur. Il fit passer l’armée
franque, comme il l’avait promis. On lui accorda un riche salaire :
il monta sur une montagne, y sonna du cor, et régna sur tous les
pays d’où le son avait été perçu : les habitants de la région en
prirent le nom de Transcornati. L’anecdote, si elle était vraie, se
placerait en l’année 773. Mais la chronique de la Novalèse qui la
donne, est suspecte : le récit peut n’être qu’une fantaisie de moine,
imaginée pour justifier une belle étymologie ; il peut être une
invention de l’année 1048, ou encore le reflet d’un conte populaire
sans fondement ^. Il est certain du moins qu’Alcuin connaissait
bien les jongleurs d’outre-monts, puisque, en écrivant à l’un de
ses disciples partis pour Rome, il ne manque pas de le mettre en
garde contre la séduction des banquets, où fréquentaient les
mimes ^

C’est en France, en tout cas, que les jongleurs sont dans toute
leur gloire. L’Eglise a beau gronder et menacer, rien n’y fait.
Hincmar, archevêque de Reims, défend aux prêtres le plaisir
coupable des histoires et des chants profanes : « Qu’ils ne tolèrent

1. On cite quelquefois, pour le vu” siècle, le passage d’Isidore de Séville,
où cet auteur donne une définition de l’histrion et du mime. Il écrit à propos
des mimes, Ethymolog., 17, 49 (Migne, Pair. /a^.,t. LXXXII,c.650) : « Mimi
sunt dicti graeca appellatione, quod rerumhumanarum sint imita tores. Nam
habebant suum auctorem, qui, antequam mimum agerent, fabulam pronun-
tiaret.. » Reich, der Mimus, t. II, p. 786, n., pense qu’Isidore parle ici des
mimes ses contemporains. En réalité il s’agit des mimes de l’antiquité.

2. Voy. plus haut, p. 14, note.

3 Chronicon Novaliciense, III, 10 [Mon. Germ. hisl., Script., l. VII,
p. 100).
4. Voy. app. III, 1, e.

ORIGINE DES JONGLEURS 19

point, commande-t-il, ces amusements scandaleux, où Ton voit
paraitre des ours et des danseurs * ». Le troisième concile de
Tours (813) répète les décisions sévères du concile de Laodicée,
qui interdisent à tous les clercs les spectacles profanes donnés
par les histrions -. En 836, Ag^obert, archevêque de Lvon, s’in-
digne contre les gens de religion qui repaissent et enivrent des
histrions, des mimes, des jongleurs, tandis que les pauvres de
l’Eglise périssent dans les tourments de la faim ^. On multiplie-
rait les textes à volonté ^. Ceux qui précèdent suffisent. Mais il n est
pas sans intérêt de s’arrêter un instant aux querelles que pro-
voquent les jongleurs dans l’entourage même de Charlemagne.
Elles divisent les personnages les plus considérables de la cour
impériale, Angilbert et Alcuin. Alcuin ^, dont on vante le grand
rôle dans la renaissance carolingienne, était moins un maître
de belles-lettres qu’un maître de bonnes mœurs. Profondé-
ment respectueux de la règle et de la discipline, il mettait la
sagesse au-dessus de lart. Il voulait que l’on s’instruisît, non
pour se divertir, mais pour apprendre à mieux vivre. Il avait
une conception grave des fonctions de l’esprit, qui lui faisait
détester la frivolité des mimes. Angilbert, de son côté, ne
manquait pas de réflexion. C’était un homme de sincère piété
et qui finit comme un saint. A 49 ans, il quitta le siècle, renon-
çant à sa femme et à ses enfants, et il se retira au monastère de
Saint-Riquier, où il mourut. La sûreté de son conseil lui avait
attiré la confiance de Charlemagne, qui lui donna sa fille en
mariage et le fit primicier de son palais. Mais il était, comparé à
Alcuin. d’une vertu plus riante et plus aimable. Il avait une
indulgence de grand seigneur pour les divertissements et les fêtes,
et il était l’ami des mimes. Alcuin n’admettait pas ces concessions
faites au goût du monde ^. « Il vaut mieux, écrivait-il à Higbald,
il vaut mieux faire manger à sa table des pauvres que des
histrions ~. » Et il menait campagne contre ces histrions. II était

1. Voy. app. III, 8.

2. Voy. app. III, 3.

3. Voy. app. III, 7.

4. Voy. Grôber, zur Volkskunde, p. 20-21.

0. Sur Alcuin, voy. Monniei-, Alcuin et Charlemagne., 2” éd., 1864 ; et
Werner. Alcuin und sein Jahrhunderl, Vienne, 1881.

6. Voy. la lettre qu’il écrit à Adalhart en 801 (app. III, 1, d).

7. Voy. app. III, 1, b. Voy. encore ce qu’il écrit à Fredegis, maître de
l’école du Palais {Mon. Gerni. hist., Epist., t, IV, p. 392) : «< non veniant

20 CHAPITRE PREMIER

secondé par des prêtres zélés, tels que Leidrad, archevêque de
Lyon, qui, dans une lettre à Fempereur, affirme son hostilité contre
les mimes, comparant leurs chants et leurs grâces k un philtre
dissolvant qui corrompt l’âme *. Fort de l’appui des sages, Alcuin
demanda et obtint de Charlemagne un décret qui proscrivait les
spectacles. Ce fut sa victoire sur Angilbert. Il écrivait à Adal-
hard, abbé de Gorbie : « J’ai bien peur que notre Homère (c’est
ainsi qu’on désignait Angilbert) ne prenne mal le décret. » Mais
il était sûr d’avoir raison, ayant pour lui les Ecritures; et Saint
Augustin n’avait-il pas dit : « L’homme qui introduit chez lui des
histrions, des mimes et des danseurs, ne sait pas quelle multitude
de démons abominables entre avec eux ^ » ? L’austère morale de
l’Eglise obtenait l’ajsprobation officielle de Charles. Mais la loi
fut sans effet. Les jongleurs continuèrent à vivre heureux en
France. Si Louis le Pieux, prince scrupuleux, ne daigna jamais
sourire à leurs facéties, il les tolérait du moins et il devait faire
cette concession à l’usage ‘■^.

Il paraît donc bien que les jongleurs étaient déjà fort répandus
dans le nord de la Gaule, lorsqu’un événement important vint,
aux environs de l’an mil, modifier d’une façon avantageuse pour
eux l’esprit de la société française : Robert le Pieux ayant épousé
à cette époque Gonstance d’Aquitaine, fille du comte
Guillaume P””, on vit affluer à la cour du roi, des contrées
méridionales, une multitude d’hommes, qui d’abord étonnèrent
par l’étrangeté de leur costume et le relâchement de leur morale,
puis peu à peu imposèrent leurs manières et les mirent à la mode.
<( Ils négligeaient les armes et les chevaux ; ils se faisaient couper
la chevelure à mi- tête; ils étaient rasés à la manière des histrions ;

coronatae columbae ad fenestras tuas, quae volant per caméras palatii,
nec equi indomiti irrumpant ostia camerae; nec tibi sit ursorum saltantium
cura, sed clericorum psallentium. »

1. Voy. app. III, 2.

2. Voy. app. III, 1, c.

3. Voy. app. III, 6, a. Sur la sévérité de Louis à l’égard des jeux, voy. le
recueil des Capitulaires de Benedictus Levita, II, 196 (Pertz, Mon. Germ.
hisl., Leg., t. II, 2*= partie, p. 83) : « lUas vero balationes et saltationes
canticaque turpia ac luxuriosaet illa lusa diabolica non faciat nec in plateis,
nec in domibus, neque in uUo loco. » Quant aux mimes, ils sont très rigou-
reusement traités dans un capilulaire qu’on ne sait s’il faut attribuer à
Louis ou à Lothaire (voy. éd. citée, p. 269j.

ORIGINE DES JONGLEURS 21

ils portaient des bottines et des chaussures indécentes ‘ ». Raoul le
Glabre, qui les décrit en ces termes, ne veut pas dire que ces
hommes fussent eux-mêmes des histrions, comme Ta interprété
autrefois M. P. Meyer -, et son témoignage ne nous autorise pas
à affirmer que Constance arriva escortée de jongleurs et de bala-
dins. Mais il est certain, au tableau fait par Raoul, que ces gens-
là étaient dans les dispositions qui conviennent pour goûter les
plaisirs mondains. La reine vivait selon le mode de son entou-
rage et donnait le ton à la cour. Les Francs, qui jouissaient d’une
vieille réputation de vertu, les Burgondes, vertueux aussi, se
mirent au train des hommes du sud. Ils se laissaient gagner par
l’attrait des façons nouvelles. L’Eglise protesta. Guillaume, abbé
de Saint-Bénigne, fit de vives représentations au roi, exhorta,
réprimanda, menaça. Quelques-uns l’écoutèrent ; mais Raoul, qui
loue l’efficacité de son intervention, en approuve surtout l’inten-
tion, et il est bien obligé de reconnaitre que « chez beaucoup,
l’abominable usage continua de vivre •’ ».

En France donc, à partir de cette époque, les jongleurs sont,
pour ainsi dire, entrés dans les mœurs. On relèvera bien çà et là
quelques résistances ; mais elles sont isolées, passagères, et
vaines. Quant aux pays du nord, déjà aussi les jongleurs les ont
atteints.

En Angleterre, dès le viii*^ siècle, commencent à paraître des
amuseurs, qui présentent tous les caractères des mimes. Ils sont
signalés dans les décisions des conciles et dans les mandements,
qui interdisent aux ecclésiastiques d’en entretenir : ainsi le concile
relatif aux affaires anglaises qui se tint à Rome, en 679 ‘* ; ainsi
le concile de Clovesho, en 747 ^. Dans ime lettre qu’il écrit à
Egbert en 734, Bede parle de l’usage répandu parmi certains
évêques de s’entourer de gens qui ont pour office de les égayer et

1. Voy, app. III, 14.

2. Romania, t. V, p. 260.

3. Ed. citée, p. 42.

4. Haddan-Stubbs, Councils and ecclesiast. docuni., l. III, p. 133 :
« Statuimus atque decernimus ut episcopi vel quicumque ecclesiastici ordinis
religiosam vitam professi sunt, nec citharœdas habeant, vel quaecumque
symphoniaca, nec quoscumque jocos vel ludos ante se permittanl, quia
omnia haec disciplina sanctae ecclesiae sacerdotes fidèles suos habere non
sinit. »

5. Ouvr.cité, t. III, p. 369: « ut monasteria … nonsint ludicrarum artium
receptacula, hoc est poetarum, citharistarum, musicorum, scurrarum. »

22 CHAPITRE PREMIER

de les faire rire ^ Plus tard, en 906, les canons anglo-saxons
d’Edgar défendent aux prêtres d’avoir avec eux des bouffons – ;
et, à partir de ce moment, les témoignages se multiplient. Or
qu’étaient-ce que les citharisiae, les musici, les scurrae, dont il
s’agit dans ces textes? Etaient-ce des gleemen indigènes ou bien
des mimes continentaux? Le terme de citharista pourrait faire
incliner en faveur de la première hypothèse. Il semble, en effet,
à en juger par une lettre d’Alcuin à Higbald, évêque de Lindis-
farne, que le cithariste était le chanteur de chants nationaux.

C’est un lecteur, écrit l’abbé, ce n’est pas un cithariste qu’il
faut entendre durant les repas; ce sont les discours des Pères de
l’Eglise, ce ne sont pas des chansons profanes. Qu’y a-t-il de
commun entre Ingeld et le Christ 3? » Les citharistes chantaient
donc apparemment les poèmes épiques du cycle national d’Ingeld.
Mais d’autre part, on voit Gutbercht, abbé de Newcastle, écrire
à un de ses amis, évêque sur le continent, pour lui demander un
cithariste ^. Les citharistes pouvaient donc être, en Angleterre
même, des étrangers, venus peut-être comme étaient venus les
missionnaires. Au reste, les représentations figurées du viii*’ et du
ix” siècles montrent le gleeman dans les mêmes exercices que le
mime latin ^, et c’est aussi du nom de mime et d’histrion qu’on
le trouve désigné ^. On peut donc tenir pour probable que les
jongleurs n’avaient pas attendu le viii* siècle pour franchir la
Manche.

Ils avaient aussi franchi le Rhin. Ils visitèrent d’abord la
Germanie en petit nombre ; puis, comme ils y vivaient à l’aise,
d’autres les suivirent, toujours plus nombreux ; et bientôt, vaincue
par cette race nouvelle, active et vigoureuse, celle des vieux
rhapsodes indigènes recula et s’éteignit. Il y aurait beaucoup à
écrire sur l’influence française en Allemagne au xii** siècle : les
goûts, les mœurs, les arts, le costume, la culture sociale et
littéraire,’tout porte la marque de l’esprit français. On traduit les

\. Ouvr. cité, t. III, p. 315 : « De quibusdam episcopis fama vulgatum est
… quod ipsi… seciim haboant … illosqui risui, jocis,fabulis… subigantur. »

2. Voy. app. III, 10.

3. Ep. 124 {éd. citée, p. 185). Sur Ingeld, voy. Haupt [Zeituchr. fiirdeul-
schen Alfherlhum, t. XV, p, 314).

4. Mon. Germ. hist., Epist., t. I, p. 406.

0. Voy. Strutt, Sports and Pastinies, pi. XVII (viii* siècle).
G. Voy. app. III, H.

ORIGINE DES JONGLEURS 23

épopées françaises, les romans français ; on rime à la manière des
Ivriques français ; on vit de la vie de cour française. Mais le pays
n’avait pas été envahi subitement. Au xii* siècle il est conquis, à
l’exception de la Saxe, dernière citadelle ; mais la pénétration a
été lente, et c’est déjà au ix” siècle que les premiers jongleurs de
la Romanie occidentale s’aventuraient en Thuringe ^

Depuis une époque reculée vivaient en Germanie des rhapsodes,
des scôps, qui chantaient, nous l’avons vu, aux festins des
princes et récréaient les sociétés assemblées pour une fête. Ils
étaient tenus en grand honneur, accueillis partout avec distinc-
tion et presque vénérés. A demi prêtres, ils conservaient le sou-
venir du passé ■*. Ils savaient les exploits des guerriers ; mais ils
célébraient aussi la gloire des dieux nationaux ^. La vieille loi
du pays de Galles interdisait l’exercice de ce ministère aux
hommes qui n étaient pas de condition libre ^. On les écouta
longtemps avec respect et religion; mais l’heure delà décadence
vint. Ils avaient des ennemis, et tout d’abord l’Eglise. Celle-ci
les considérait comme les apôtres de superstitions proscrites, et les
légendes de la mythologie germanique qui emplissaient leurs
poèmes lui étaient en abomination. D’autre part, le sens des tra-
ditions purement germaniques se perdait. La culture latine faisait
des progrès constants. La curiosité se portait avec une ardeur
fatale à l’esprit national sur les contes, les récits, les thèmes
venus des pays romans. L antique rhapsode devient de plus en
plus rare ^. Il quitte les cours des rois, déjà gagnées à la cause
latine; il se réfugie dans le peuple, plus lent à évoluer. Et là
encore, il rencontre la concurrence redoutable des mimes, des
jongleurs du sud et d’occident. A partir de ce moment le scôp perd
son ancienne dignité. Pour vivre, il amuse, par n importe quel /
moyen. Son nom, autrefois prononcé avec déférence, sert mainte- /
nant à désigner de misérables vagabonds ^. Le scôp, pour vaincre

1. Voy. Steinhausen,Gesc/iic/»/e der deutschen Kultur, Leipzig et Vienne,
1904, p.’36 ss.

2. Vov. KoegelfGeschichteder deutschen Litter.,t.l, i” part., p. 141,142,
•206.

3. Voy. Koehier, Ueber den Stand berufmàssiger Sânger im nationalen
Epos gerrnanischer Vôlker (Germania, l. XV, p. 27, surtout p. 23 ss.).

4. Voy. Stephens, The Literature ofthe Kymry, p. 95.

5. Koegel, ouvr. cité, t. I, p. 140.

6. Ibid.,t.l,p. 140.

24 CHAPITRE PREMIKR

le jongleur, s’est fait jongleur lui-même, et il n’y a plus de
différence entre l’un et l’autre. On peut considérer que dès lors
le jongleur est établi en Allemagne K

Pays du midi et pays du nord, peuples latins et peuples ger-
maniques, les jongleurs ont tout conquis. Ce que nous voulons
maintenant savoir, c’est quelle espèce de vie ils vivaient, et
quelle condition on leur faisait.

1. Sur les progrès de la jonglerie en Allemagne au xi^ siècle, voy. Kôgel,
ouvr. cité, t. I , p. 194 ss. — Si le poète Sextus Amarcius a vécu en pays
germanique (voy. éd. Manitius, praefatio), il peut être intéressant de
rappeler ici quelques-uns de ses vers, qui concernent les mimes du
XI® siècle. Voy. app. III, 19.

CHAPITRE II

l’église contre les jongleurs

Grâce à leur industrieuse activité, les jongleurs s’étaient
imposés en fait. Il leur restait à acquérir dans l’opinion publique
une estime et un renom qui leur donneraient plus d’honneur et
plus de faveurs. On ne saurait dire qu’ils y aient travaillé de
propos délibéré ; mais, en élargissant et en élevant peu à peu leur
rôle, ils parvinrent à la longue à s’attirer un certain respect. 11
est bien vrai qu’il resta toujours dans leurs rangs de bons et de
mauvais sujets. Si certains s’employaient à une œuvre belle, beau-
coup, pour un peu d’argent, consentaient à tout. L’histrion
romain, avec tous ses vices, continue de vivre : il est l’amuseur
sans scrupules, et, comme c’est pour rire qu’on délie le plus
volontiers sa bourse, il trouve tous les moyens bons pour faire
rire. Mais déjà paraissent des jongleurs d’une espèce nouvelle.
Ceux-là ne comptent pas pour vivre sur les bouffonneries équi-
voques ni les sottes jacasseries. Ils agitent les passions géné-
reuses du cœur, ils célèbrent la vertu des ancêtres, ils racontent
l’histoire des âmes saintes. Ils ont trouvé à leur talent un emploi
honorable, et c’est de leur confiance dans le succès des choses
belles et grandes que la littérature moderne, dans ce qu’elle a de
digne, prend son commencement. Car ce sont bien eux, les jon-
gleurs du x^ et du XI* siècles, qui ont été chez les peuples romans
les premiers éducateurs du goût littéraire, et c’est par eux que
le prestige de l’imagination et des formes élégantes de la pensée
s’est révélé au monde.

<^^our suivre l’évolution des jongleurs dans le sens qu’on vient
d’indiquer, il est intéressant d’étudier l’histoire de lem’s relations
avec la grande puissance morale de l’époque, avec l’Eglise. On
les verra exécrés et maudits. Mais il y a tels d’entre eux qui
seront reconnus pour des ouvriers de bonne œuvre, et que per-
sonne, même parmi les plus austères, ne songera à réprouver.

26 CHAPITRE II

Les Interdictions.

C’était une guerre ancienne et obstinée que celle de l’Église
contre les jongleurs, représentants de l’esprit de frivolité et de la
corruption mondaine. Nous avons déjà dit comment le souvenir
des mimes, du iv® au ix^ siècle, nous a été conservé par les malé-
dictions des écrivains religieux. Tous s’acharnent avec éloquence
contre ces « suppôts du Diable », contre ces « fils du Mauvais »,
contre ces « ennemis de Dieu ». Ils créent une tradition qui ne
se perdra pas, et l’écho des anathèmes lancés à Laodicée ira
rouler jusque dans les dernières années du moyen âge ^ Nous
avons rappelé aussi, pour le ix^ siècle, les jugements sévères
d’Hincmar, archevêque de Reims, d’ Alcuin, d’Agobert, archevêque
de Lyon, de Gautier, évêque d’Orléans. Et pendant que ces hauts
dignitaires lancent leurs impérieux conseils, le chœur des prélats
réunis en conciles soutient leur voix.

Cette hostilité n’est pas un accident : c’est l’attitude ordinaire
de l’Eglise pendant tout le moyen âge à l’égard des agents de
dissipation. Protectrice des mœurs, elle n’aimait pas le trouble
élevé dans les consciences par les chants, les fêtes, les danses et
les jeux. Saint Cyprien déjà écrivait à Eucratius que, même s’ils
avaient renoncé à la scène, il fallait refuser la communion aux
mimes quand ils formaient des élèves 2. La même sévérité est
encore, au xi® siècle, celle d un canon cité par Abbon deFleury, et
qui compte dans les devoirs de la justice royale d’arrêter les
voleurs, de punir les adultères, de refuser le vivre aux impu-
diques et aux histrions ‘. C’est, au xii® siècle, celle d’Honorius
d’Autun, qui imagine un dialogue fort dur entre un maître et
son disciple : le disciple demande : « Les jongleurs peuvent-ils
avoir de l’espérance ? » et le maître répond : « Aucune. Car
ils sont, du fond de leur âme, les ministres de Satan. On dit

1. Le canon de Laodicée est répété par le pape Adrien (voy. app. III, 3,
b) ; par le concile d’Aix-la-Chapelle (an. 816) (voy. app . III, 5, a) ; en termes
différents, mais avec le même esprit, parle concile de Tours (an. 813) (voy.
app. III, 3). II est cité par Atton de Verceil (voy. app. III, 5, c). En 1247,
il réapparaît dans les statuts synodaux de l’église du Mans, 3 (Martene,
Veterum script, ampl. coll., t. VII, col. 1394).

2. Epist., LXI, 2 (Migne, Pair, lat., t. IV, c. S63).

3. Voy. app. III, 13.

l’église contre les jongleurs 27

d’eux qu’ils n’ont pas connu Dieu… et Dieu rira des rieurs ‘. »
Le traité d’où ce passage est extrait juge, comme on l’a remarqué,
avec sévérité les institutions humaines. Mais les jongleurs ne
rencontrent de grâce nulle part : un abbé, fin lettré, fort au
courant des choses passées et de celles de son temps, esprit bien-
veillant et enclin à l’indulgence, Jean de Salisbury, rappelle que
les textes des Pères sont formels sur la communion des jon-
gleurs : il faut la leur refuser. Et quiconque, ajoute-t-il, donne
un denier à un jongleur se rend coupable de complicité 2. Presque
au même temps on apprend de Pierre le Chantre qu’il n’y a
point de classe d hommes qui n’ait sur la terre sa fonction : mais
les jongleurs font exception, espèce monstrueuse, qui ne répare
ses vices par aucune vertu •^. « Gomme des vautours sur des
cadavres, comme des mouches sur une liqueur sucrée, on voit
convoler à la cour des princes, pauvres, chétifs, aveugles, ban-
croches, estropiés, jongleurs, danseurs, musiciens, vauriens et
prostituées. Ils sont, comme bien d’autres, pareils à des sangsues,
qui ne lâcheront pas la peau avant de s’être gorgées de sang » :
ainsi s’exprime Conrad, chantre de l’église de Zurich, vers
l’an 1275 ‘*. Et ailleurs encore, il classe les jongleurs parmi les
personnes dégradées et déchues, avec les malingres, les boiteux
et les aveugles”‘. Animé d’une humiliante compassion, Jacques de
Maerlant se contente de comparer le jongleur à un geai étourdi
qui s’amuse à se moquer, sans apercevoir un épervier qui le
guette et plane sur sa tête ^.

La mollesse versée dans l’âme par leur musique dissolvante ‘,
les éclats de rire intempérants qu’ils provoquent, l’immoralité de
leurs bavardages, de leurs gestes, de leurs danses, condamnent
les jongleurs devant l’opinion des personnes prudentes. Les
prêtres doivent les fuir, les sages les éviter. Quiconque donne

\. Voy. app. III, 29.

2. Voy. app. III, 66.

3. Voy. app. III, 84, b.

4. Voy. app. III, 267, a. .

5. Voy. app. III, 267,/).

6. Voy. Haupt et HofTmann, Altdeutsche Blâtter, t. I, p. 210.

7. Guillaume Perraut, Summa de Vitiis, B. N. lat. 3726, f” 28 r°, cité par
L. Gautier, Epopées, t. II, p. 200, n. 2 : « Auditus cantationum valde est
timendus… Musica etiam instrumenta multum sunt timenda : frangunt enim
corda hominum et emolliunt. »

28

CHAPITRE IT

aux jongleurs, sacrifie aux démons, a dit saint Augustin. Thomas
de Cantimpré rappelle ce mot K Des traités anonymes répètent:
« Nous croyons que donner aux histrions en tant qu’histrions,
non en tant qu’hommes, c’est sacrifier aux démons – » ; et encore :
« Il y a péché mortel à donner de son bien aux bouffons, aux
coureurs de tavernes, ou aux histrions 3, » Ainsi se répercute la
malédiction, et Thomas de Cantimpré rapporte par surcroît
d’horribles histoires : un valet, homme corrompu, faisait danser
à la flûte des rondes de jeunes gens et de jeunes filles. Or un
soir, tandis qu’il flùtait et se démenait, il vit le diable lui-même
se dresser et se mettre à danser devant lui *.

Les jongleurs sont des ; parasites ; ils chantent pour de l’or,

des vêtements, des chevaux. Comme le vilain fait de ses brebis,

ils tondent les riches, et souvent deux fois l’an ^. L’homme qui

/ I leur prête son attention, ne tardera pas à épouser la pauvreté *^.

V ! Ils se vendent corps et âme pour le moindre salaire, comme les

j pires femmes ; et il y a deux professions qui ne sont que péché :

ce sont celles de prostituée et de jongleur ^. Berthold de Ratis-

bonne, un des orateurs religieux les plus illustres du moyen âge

allemand, dédaigne même de les exhorter à la pénitence, les

considérant comme définitivement perdus ^.

Et plus tard, aux xiv^ etxv^ siècles comme au xiu”, les conciles
et les moralistes resteront fidèles aux mêmes principes. On lit
dans un manuscrit de la bibliothèque de Stuttgart qui date du
XIV® siècle, que les jongleurs étaient exclus de la communion
avec les épileptiques, les somnambules et les magiciens ^. Le
statut synodal d’Eichstiidt, en 1435, renouvelle les mêmes pres-
criptions^*^.

Tous ces textes sont en parfait accord. Des origines à la fin du
moyen âge, l’opinion de l’Eglise sur les jongleurs n’a pas varié :

1. Voy. app. III, 232.

2. Voy. app. III, 101.

3. Voy. app. III, 102.

4. Voy. app. III, 232.

5. Voy. app. III, 103.

6. Voy. Mémoires de V Académie d’Arras, 18^8, p. 201.

7. Voy. app. III, 102.

8. Éd. Franz Pfeiffer, I, 155.

9. Cité par Hertz, Spielmansbuch, p. 317, n. 12.

10. Haltaus, Glossarium Germanicum, Leipzig, 1758, au mot Spielleute,
cité par Hertz, au même endroit.

l’église contke les jongleurs 29

son aversion pour la frivolité de leurs jeux ne se dément pas. Elle
condamne avec acharnement le scandale de leur vie, l’immora-
lité de leur œuvre, le désordre dont ils sont la cause. Il est
vrai qu’on en verra quelques-uns, dans des conditions spéciales,
bénéficier d’une indulgence exceptionnelle. Mais la plupart du
temps un jongleur est considéré comme un être de perdition. Il
est le bras du Malin. Il a renoncé à son salut pour se dévouer à
une entreprise diabolique.

Les jongleurs deviennent un danger.

Docteurs, moines, évêques semblent mettre de la passion à
proscrire les jongleurs ; mais il le fallait bien, et leur sévérité
était justifiée par le crédit sans cesse croissant de ces derniers,
par la faveur qu ils obtenaient jusque dans les sanctuaires.

Des princes de l’Église, des prélats et des abbés, qui auraient
dû donner l’exemple de toutes les austérités, ne craignaient pas
d’afficher leur prédilection pour de pareilles gens. Les conciles,
de bonne heure, avaient dû sévir : ils interdisent à tous les clercs
les spectacles profanes donnés par les histrions. Mais leurs
injonctions paraissent être demeurées sans effet. Au xu^ siècle,
l’Archipoeta déplore que les grands personnages ecclésiastiques
laissent à leur porte les poètes, ceux qui ont la tradition des
belles formes latines, tandis qu ils reçoivent les mimes dans leurs
chambres •. Vers la même époque, en Bretagne, le jongleur
Troussebeuf reçoit de l’archevêque Roland de Dol une terre en fief
viager-. En 1180, en Angleterre, un harpeur du nom de Jefrey
est pourvu d’une pension par l’abbaye des Bénédictins de Win-
chester 3. Plus tard, au xiii^ siècle, on raconte l’anecdote sui-
vante. Deux vagabonds ont été accueillis avec transports par le
prieur et les clercs d’un monastère : on les avait pris pour des
jongleurs, et on se promettait merveilles. Mais on reconnaît
bientôt qu’on a affaire à deux frères mendiants : on les chasse ;
et c’est à la pitié d’un jeune moine qu’ils doivent de ne pas être
mis aussitôt dehors, oiî la tempête souffle avec fureur ^. C’est

1. Ed. J. Grimm, Kleinere Schriflen, t. III, p. 59.

2. Voy. app. III, 82.

3. Voy. app. III, 81.

4. Voy. app. III, 179.

30 CHAPITRE II

aussi des premières années du xiii^ siècle que datent les comptes
d’un voyage fait dans le midi par Tévêque Wolfger, de l’église
d’EUenbrecht : les dons faits aux jongleurs que l’évêque rencontre
sur sa route n’y tiennent pas peu de place et ils deviennent plus
fréquents à mesure qu’on gagne vers le sud ^ Au reste, c’était
assez l’usage que les évéques en visites pastorales fussent divertis
par des ménestrels, lorsqu’ils passaient. L’évêque Sv^^infied,
étant en tournée, donne un penny par tête à deux jongleurs
venus pour l’amuser, et une autre fois il donne 12 pence 2. Les
conciles désapprouvent ces libéralités. Celui de Ravennes,
en 1286, condamne une coutume généralement admise, et qui
consistait à faire traiter et récompenser par des clercs les jon-
gleurs dont on avait accepté les services pour une fête d’adoube-
ment ou de mariage. 11 interdit aux ecclésiastiques de tout rang
de recevoir ces jongleurs ou même de leur assurer le vivre au
passage ^. C’étaient de vaines défenses et dont les jongleurs
ressentaient à peine la rigueur. En Angleterre, à certaines fêtes,
les ménestrels de grands seigneurs avaient la permission d’aller
faire leur métier où bon leur semblait : en 1441, ceux de lord
Clinton reçurent 4 shillings au prieuré de Maxtoke, tandis que
les prêtres chargés du service des âmes n’en eurent que deux.
Par surcroît, le soir, les musiciens dînèrent avec le prieur, dans
la Caméra Picta du monastère ^.

C’étaient là des excès qui compromettaient l’autorité person-
nelle des clercs, sans porter atteinte à la majesté du culte. Mais
les jongleurs en étaient venus à se mêler aux cérémonies. Les
jours de fête pour l’Église étaient des jours de fête pour eux. Si,
en l’honneur du Christ, de la Vierge, ou d’un saint, une proces-
sion était organisée, on comptait sur la magnificence de la
pompe pour exalter les esprits, et nul ne savait mieux que les
jongleurs étaler des costumes fascinants, sonner des fanfares
perçantes, parer splendidement un cortège. Ouvrant la marche,

1. Voy. app. III, 152.

2. Voy. app. III, 252.

3. Voy. app. III, 284.

4. Warton, History of enylish Poelry, l. II, p. 309. — Voy. les très nom-
breux documents cités par Chambers, Mediaeval Stage, t. I, p. 56, et t. II,
append. E, et qui montrent quelle place les jongleurs tenaient, en Angle-
terre, dans les divertissements des gens d’Église.

L EGLISE CONTRE LES JONGLEURS

31

en belle ordonnance, ils allaient soufflant, viellant, tambouri-
nant, et la joie g^randissait avec le bruit qu’ils faisaient ‘.

Le mal jusque là n’était pas grand. Mais, dans certaines occa-
sions, après l’office, sous le porche des églises, les prêtres et les
clercs organisaient des spectacles et des jeux dramatiques : les
jongleurs étaient encore présents pom* offrir leur concours. Ils assu-
raient l’exécution de la partie musicale du programme. N’étaient-
ils pas des jongleurs, ces anges qui, dans un Miracle de Notre-
Dame, chantent un rondeau au moment où la Vierge quitte la
scène -? Et n’en étaient-ils pas, ces musiciens, qui, dans vm autre
Miracle, pour célébrer le consentement qu’une mère de roi vient de
donner au mariage de son fils, se mettent à jouer 3? La musique
des jongleurs n avait pas la gravité de la musique d’église : elle
passait pour corruptrice ‘*. Mais, quels qu’ils fussent, ceux qui la
faisaient étaient moins dangereux que la troupe de farceurs qui
les accompagnait. Durant la représentation des mystères,
c’étaient ces derniers qui délassaient les spectateurs par des
facéties et des bouffonneries mêlées ; et on avait imaginé ce
moyen pour empêcher le public de courir aux montreurs d’ours
pendant le spectacle, de leur montrer les ours sur la scène même.
Des critiques ont entrepris d’expliquer comment, au milieu du
théâtre religieux, naquit un élément comique, qui, en se déve-
loppant, donna plus tard naissance à un théâtre profane indépen-
dant. Cet élément était autrement ancien que le théâtre religieux.
11 n y naquit point : il y fut apporté du dehors, et par les jon-
gleurs ‘.

Lne fois sous le porche de l’église, il était difficile que les
jongleurs n’y entrassent point : ils y entrèrent, et ce fut leur der-
nier succès. Ils y furent musiciens, acteurs, danseurs. Les
évêques, les conciles et les papes s’élèvent avec force contre cet
abus. Mais leurs proscriptions répétées attestent la persistance
vivace des usages qu’ils condamnaient. On se demande à quoi des

1. Voy. Gautier, Epopées, t. II, p. 156-157; Schletterer, Geschichte der
Spielmannszunft, 82, 97.

2-3. Moamerqué, Théâtre français au moyen âge, p. 396 et p. 501.

4. Concile de Clovesho (747), 12 (Haddan et Stubbs, t. III, 369) : « ut
presbyteri saecularium poetarum modo in ecelesia non garriant, in tragico
sono sacrorum verborum compositionem et distinctionem corrumpant vel
confundant. »

o. Voy. IIl« partie, chap. i, ss.

32 ■ CHAPITRE II

jongleurs pouvaient bien s’employer dans le chœur d’une église.
Peut-être, durant la semaine sainte, guidaient-ils des troupes de
fidèles sur le chemin de la Croix, et de très anciens poèmes,
que nous avons conservés, ont pu être récités d’abord devant les
douze scènes de la Passion figurées sur les piliers de la nef.
A une époque également ancienne, ils venaient, simulant des
intentions pieuses, chanter des variations de leur façon sur des
poèmes religieux, le Sanctus, VAgnus Dei, ou le Kyrie ‘. Au
xv” siècle, il serait bien étonnant qu’ils ne se fussent pas mêlés
aux jeux et aux farces qui se jouaient en plein chœur 2, Enfin,
remplissant le rôle de coryphées, ils menaient sans doute les
rondes dans les églises, comme ils les menaient sur les places et
aux carrefours.

Et c’était là un grand danger.

Les Vagants ^.

Mais il y en avait un autre, plus grave encore. En effet, tandis
que les jongleurs apportaient devant les autels le trouble des
divertissements profanes, des clercs, délaissant le service de
Dieu, se mettaient à courir le monde, et compromettaient par
leur conduite le prestige et la dignité de leur classe. Le mécon-
tentement, un exemple pernicieux, le hasard d’une fausse voca-
tion, leur faisait oublier ce qu’ils devaient à eux-mêmes et à la pro-
fession qu’ils avaient choisie. Ils se mettaient en route et couraient
Taventure. Il vint un moment où on en trouva partout, sur tous les
chemins et dans tous les pays, et leur nombre devint si grand,

1. Voy. app. III, 188. Voy. sur ce point P. Aubry, la Musique d’église au
XIII^ siècle {Mercure Musical, 1906, juillet, p. 23).

2. Voy. Collection dom Grenier, II, 6, 113. Ajouter : Concile de Sens
(1483) (Mansi, t. IX, p. 1525) : « . . cum per choreas, ludos théâtrales, ludi-
fîcationes et insolentias, soleant templa domini profanari, et sana in vili-
pendium deduci,. . . ludos et choreas et taies insolentias fieri prohibemus. »

3. Les poèmes en latin dus aux vagants sont contenus dans trois principaux
recueils : du Méril, Poésies latines inédites du moyen âge; Wright, The
latin poetriescommonly attributed to Walter Mapes ; et surtout les Carmina
burana, édités par Schmeller [Bihliotek des lilfer. Vereins in Stuttgart, t.
XVI). — Les principaux travaux critiques relatifs à ces poèmes sont ceux de :
O. Hubatsch, Die lateinischen Vagantenliedér des Miltelalters ; G. Kauf-
mann, Geschichte der deutschen Universifàten, t. I, p. 147 ss.; J. Bédier,
Les fabliaux, p. 347 ss. ; Ch.-V. Langlois, La littérature goliardique {Revue
politique et littéraire, 1892, t. II, p. 807 ss., et 1893, t.l, p. 174 ss.).

l’église contre les jongleurs 33

qu’il attira sur eux à de fréquentes reprises l’attention inquiète
des maîtres de l’Eglise. Considérant surtout leur goût pour la vie
nomade, on les appelait les « clercs valants » ou simplement
les ‘< vagants ». Ils faisaient dans le monde des clercs une classe
bruyante, et dont la réputation était très spéciale.

Il faut le dire, tous les vagants n’étaient pas des têtes
échauffées, des égarés. Il j en avait parmi eux qui, aux yeux des
juges les plus difficiles, faisaient une bonne besogne pour l’Eglise
même. Il y avait eu, en Gaule, en Angleterre, en Irlande, au
temps de la conquête évangélique, des prêtres errants qui chan-
taient à la façon des mimes, pour divertir et instruire le peuple,
sans autre souci que celui de la religion. Ainsi Eadhelm avait
parcouru le pays de Wessex déguisé en gleeman * ; ainsi Caedmon
avait fondé en Northumbrie une école de poésie religieuse, dont
les représentants semblent avoir visité les cours laïques ; ainsi
Cynewnilf, un clerc, s’était rendu célèbre par ses poèmes reli-
gieux, qui étaient destinés au peuple ^. « On ne peut évidemment
pas tout couper d’un coup dans des esprits frustes », écrivait
Grégoire le Grand à Augustin, en Grande-Bretagne : « c’est par
degrés, pas à pas, qu’on s’élève à une grande altitude : on ne
procède pas par bonds ^. » Selon ce principe qu’il ne faut rien
brusquer ni réformer avec violence, l’Eglise faisait des concessions
aux goûts populaires; elle tolérait qu’on prît plaisir à chanter, et
elle se contentait de mettre en circulation des poèmes pieux,
pénétrés de l’esprit chrétien. Toute une catégorie d’oeuvres, nées
de la plume des clercs, ont dû être lancées aussi par des clercs :
ce sont les Vies de saints. Il n’est pas douteux que les jongleurs
laïques se soient un jour emparés de ces poèmes et les aient
exploités à leur propre bénéfice. Mais il est bien vraisemblable
qu’à l’origine ils étaient la propriété de l’Église, et plus tard,
même lorsque le genre était tombé depuis longtemps dans le
domaine laïque, on trouve encore tel clerc qui chante sa Vie de

1. William de Malmesbury. Ges<a pon/t/. A/igrZ.,V, 191 {Rer.angl. script.),
p. 336 : «.. commémorât Elfredus . . . populum eo tempore serai barbarum,
parum divinis sermonibusintentum, statim,cantatis missis, domos cursitare
solitum. Ideosanetum virum (Aldelmum), super pontem qui rura et urbera
continuât, abeuntibus se opposuisse obicem, quasi artem cantandi pro-
fessum… »

2. Voy. Chambers, Mediaeval stage, t. I, p. 30-31 ; et la Cambridge history
of english Literature, t. I, p. 43 ss.

3. Haddaii et Stubbs, t. III, p. 37.

F\RAL. — Les jongleurs au moyen âge. 3

34 CHAPITRE II

saint : ainsi Garnier de Pont-Sainte-Maxence, dont nous aurons
roccasion de reparler K

Il serait difficile de dire du bien de tous les clercs nomades,
et la tribu turbulente des vagants était, en général, peu recom-
mandable. Ceux qui la composaient étaient d’origine diverse et
mêlée. Il y avait là, par exemple, d’anciens moines qui avaient
fui la vie trop rude du monastère et qui couraient le pays en
simples mendiants, pauvres gens pleins d’ignorance. Cette sorte
de vagabonds se multiplia vers le commencement du xii** siècle,
au moment où, suivant l’exemple donné par Robert d’Arbrissel,
le fondateur de Fontevrault, d’innombrables couvents du même
type fleurirent dans les coins les plus reculés, les plus désolés
de la campagne, depuis la Bretagne jusqu’aux Alpes. Un poète
de cette époque décrit vivement les abondantes misères qui cou-
laient de cette source -. Imprudemment entraînés par la parole
ardente d’un convertisseur, des hommes allaient s’enfermer dans
la solitude. Mais là, peinant à la terre du matin au soir, privés
de tout, même de pain, ils ne tardaient pas à regretter leur vœu
trop inconsidéré. Par respect humain, ils n’osaient pas venir
affronter chez eux le jugement de leurs anciens voisins ; ils sui-
vaient les routes ; et alors commençait pour eux la vie du pauvre
errant :

Et quando modico cibo perfruitur,
et magno pondère laborum premitur,
ad sua reverti quia confunditur,
per loca mendicus ignola graditur ^.

Mais ce n’était pas ces moines qui formaient le gros de la
troupe des vagants : le centre du recrutement était dans le monde
studieux des écoles, parmi les clercs. De là ils se répandaient
par centaines sur le monde : il y avait ceux que quelque
indignité avait précipités de leur rang ; ceux que leur franchise
et l’indépendance de leur humeur avaient à jamais écartés des
bénéfices et des prébendes ; ceux qui, s’étant mépris sur leur
vraie vocation, préféraient mener la vie du siècle. Mais surtout

1. I””^ partie, chap. m.

2. Voy. du Méril, Poésies populaires, p. 321 ss.
.3. Ibid., p. 323.

l’église contre les jongleurs 33

il y avait ceux qui, nés pour létude, étaient forcés d’y renoncer
par leur extrême pauvreté : car le loisir s’achète à prix d’or ‘.

Ces derniers, qui étaient nombreux, furent les victimes d’un
état social qu’ils n’avaient pas prévu. Il semble, en effet, que, dès
le xi^ siècle, une crise douloureuse sévit, venant d un dévelop-
pement exagéré de la classe cléricale, de la diffusion d’une ins-
truction qui ne trouvait pas son emploi. De nombreuses écoles
épiscopales ou monacales s’étaient fondées à Toul, à Liège, à
Reims, à Laon, à Chartres, à Orléans, à Paris. D’illustres
maîtres y enseignaient, les Bruno, les Fulbert, les Lambert, les
Gerbert. Des écoliers de toutes les classes, des nobles et des serfs,
les écoutaient. Or, les pauvres, à tout prendre, en retiraient sou-
vent plus de mal que de bien : ils venaient là dans l’espoir que
l’Eglise leur ferait une place parmi ceux qu’elle nourrissait ; mais
cet espoir était souvent trompé. Les éclatants exemples d’éco-
liers qui étaient devenus de grands dignitaires éveillaient dans’
beaucoup de cœurs des ambitions vaines ou ruineuses : on se
souvenait que les évéques Marbode et Baudri de Bourgueil avaient
étudié à Angers ; que le pape Urbain II avait étudié à Reims ;
que Harding, premier abbé de Cîteaux. que Pierre de Léon,
antipape sous le nom d Anaclet II, que Stanislas, évêque de Cra-
covie, qu’Adalbéron, Gebhardt, Haltmann, évêques de Wiirz-
bourg, de Salzbourg, de Passau, avaient étudié à Paris. Mais
combien étaient-ils ceux qui n’obtenaient rien ! Il n’en était point
partout comme dans les écoles de Fécamp où « non seulemeat
serfs et libres, riches et pauvres, recevaient uniformément les
leçons de la charité, mais beaucoup d’écoliers sans ressources
étaient entretenus aux frais de la communauté > ».

Ceux qui n’avaient pas pu trouver à s’occuper dans l’Eglise,
que leur servait-il d’avoir étudié les Arts ? que leur servait-il de
savoir distribuer les idées par genres et par espèces? d’avoir
pénétré les secrets de la poésie latine ?

Jam mendicat misère chorus poetarum :
nulli prodest imbui fonte litterarum ^.

i. Carmina burana, éd. Schmeller, XCI.

2. D’après le biographe de Guillaume de Saint-Bénigne, cité parLuchaire
(E. Lavisse, Histoire de France, t. IP, p. 188).

3. Poems of Walter Mapes, éd. Wright, p. 41.

36 CHAPITRE 11

Ils se rappelaient qu’un temps avait été où l’on se poussait si
l’on savait le Arma virum ou le Fraternas acies; mais depuis,
tout avait bien changé : il valait mieux savoir empiler ses sous
dans une cachette que réciter le Bella per Emaihios :

Quid dant Artes, nisi luctum
et laborem? vel quem fructum

fert genus et species?
Olim multos, non est mirum,
provehebant « Arma virum »

et « Fraternas acies » . . . .
Nunc in archa sepelire
nummos, magis est quam scire

<’ Bella per Emathios » ^

Ils connaissaient les détails mêmes de l’histoire sainte ; ils inter-
prétaient les symboles de l’Ecriture ; ils se livraient avec ferveur à
leurs recherches. Mais bientôt ils en avaient le repentir quand la

faim venait :

post, afflicti famé, dolent
se vacasse studio ^.

Beaucoup périssaient, abandonnés à un sort misérable. Les
autres disaient, s’adressant aux chefs de l’Eglise : « Ce serait une
honte pour vous que, laissant là les saintes Écritures, nous
devinssions laïques. Relevez-nous de notre état de clercs ; ou, si
vous nous maintenez clercs, faites que nous puissions vivre en
clercs. Nous serons heureux de cet état si vous nous donnez
une prébende ou un revenu quelconque : nous demandons bien
peu, mais quelque chose enfin, qui nous permette de rester à
l’étude 3. » Ces plaintes demeuraient sans réponse : le pape ne
daignait pas les écouter; les évêques ne suffisaient pas à les
accueillir, ou le bon vouloir leur manquait.

Alors naissait le mécontentement, source des violents propos
et des révoltes ; on accusait Rome de ses choix iniques ; on disait
que les honneurs, les bénéfices, les prébendes, ne se donnaient
ni à la vertu, ni au talent, mais qu’on les achetait par la flatterie
et le mensonge ; que les huissiers, les camériers du pape, les
cardinaux, étaient livrés aux riches et aux forts *. On s’en prenait

1. Poems of Walter Mapes, éd. Wright, p. 60-61.

2. Ibid., p. 63.

3. Ibid., p. 63.

4. Carmina hurana, XVIII, XIX, XX, XCIV, CLXXI, etc.

l’église contre les jongleurs 37

aux dignitaires indig-nes, qui avaient obtenu leurs charges
du privilège, de la faveur, de la vénalité; on flétrissait leurs
mœurs, leur avarice, leur dureté de cœur. Et ainsi naissait une
littérature satirique^ abondante, où grondait la colère, et qui
constitue une grande partie de l’œuvre poétique des vagants.

On pouvait bien crier : les cris n’empêchaient pas la misère,
et pour ces déclassés elle est affreuse. Ils ne savent pas labourer la
terre : ils ne sont que des écoliers ‘. Sans ressources, ils n’ont plus
qu’à mendier. Les plus timides s’en font scrupule; mais finalement
ilsen viennenttouslà. Et leur esprit, l’art qu’ils ont acquis àl’école,
leur science des lettres et du bien dire, tout cela passe à tourner
des requêtes plaisantes, à exciter la générosité des riches, à atti-
rer sur eux un peu de l’or qui va aux courtisanes ♦. Ils
s’adressent d’ordinaire aux clercs, qui sont leur meilleur secours;
car les laïques ne peuvent pas apprécier le poète de langue
latine, \e poeta, le vates ^. Et puis, peut-être la charité est-elle
plus vive là qu’ailleurs, le clerc venant à l’aide du clerc, et ache-
tant quelques jours de paradis pour une aumône ‘*. Alors, ce
qu’ils obtiennent, à leurs jours de bonheur, c’est d’être retenus
auprès d’un personnage important, qui utilise leur savoir, qui
leur fait écrire ses lettres, qui leur fait chanter ses louanges;
mais souvent aussi, ce n’est qu’un rien, quelques deniers à peine,
la subsistance de quelques jours. Parfois, le maître manque
d’indulgence pour le poète, qui doit être sa chose et faire sa
volonté. Il le chasse quand il en est las. Beaucoup même ne
consentent pas à recevoir le vagabond, qu’ils traitent avec
dureté, et si on leur demande à dîner, ils répondent :

Non ego euro vagos, qui rura, mapaHa, pagos
perlustrant; taies non vult mea mensa sodales ^.

D’autres daignent les écouter; mais ils paient mal, d’un mau-
vais manteau, passé à la faveur de la nuit 6, ou de quelques

1. Carmina burana, XCI, 3.

2. Ibid., CXCIX, 6.

3. Ibid., CXCIV, 1 ; CXCVIII, 1 ; etc.

4. Ibid., CXCII.

5. Poems of W aller Mapes, p. 86.

6. Ibid., p. 85. La chronique de Richard de Poitiers (Bibl. Xat., ms.
lat. 17 536, f” 492 v”) fournit de ce poème un texte beaucoup plus long et
l’attribue à Primat. L’histoire du manteau de Primat était fameuse dans

38

CHAPITRE 11

bonnes bourrades *, L’avarice du siècle et du clergé fait le deuil
desvagants : combien, parmi les riches, plutôt que de le donner,
font teindre et reteindre leur manteau, du vert au rouge et du
rouge au vert, le font tailler et retourner, le transforment de
manteau en cape et de cape en jupe ~!

Une telle existence était propre à démoraliser les meilleurs.
D’ailleurs il n’y avait point parmi les vagants que des victimes
du sort : il y avait aussi tous ceux qui n’avaient pu se plier à la
règle, ceux qui chantent dans leurs vers la révolte contre la loi.
S’ils avaient été bien différents des jongleurs ordinaires, .s’ils
avaient pu se plaindre qu’on leur préférât des histrions, ils furent
bientôt eux-mêmes au ton de leurs rivaux ^. La taverne, le jeu,
le vin, les cris, le bruit, l’amour, la fête, voilà ce qui fait leur
vie. La réputation qu’ils acquièrent est détestable : goliard
(autre nom des vagants) et ivrogne ^, goliard et jongleur ■>,
deviennent des synonymes. Le dérivé goliardois n’a pas un
sens moins péjoratif : il est l’équivalent de guileur ‘5, ribaud ” .
Les goliards vont, quand ils le peuvent, vêtus comme les jon-
gleurs, « en habits resplendissants, en apparat royal ^ ». On les
compte, au xiv*^ siècle, avec les jongleurs, les ménestrels, les
« lecheors», ou même « ceulz qui se paissent du gaainz de foies
femmes incontinentes ^ ».

les écoles. M. Delisle {Bibl. de V École des Chartes, t. XXXI, 1870; p. 308)

cite le distique suivant extrait d’un manuscrit de Tours :
Res est archana de pellicea veterana
Cujus germana turris fuit Aureliana…

1. Poems of Walter Mapes, p. 86.

2. Carmina burana, CXCIV.

3. Grimm, Kleinere Schriften, t. 111, p. 39, v. 24 ss.

4. F^a vie des Pères (ms. de l’Arsenal 3641, f° 113 a, xiii* s.) :

Dou main jusque au soir se boutoit

Es tavernes li golias

Es bons morseas êtes hanas.

5. Chroniques de S. Denis (2″ moitié du xiii” s.), ms. de la Bibliothèque
Sainte-Geneviève 782, f” 290 d ; « jugleor, enchanteor, goliardois et autres
manières de menesterieus. . . »

6. Gautier de Coinci, cité par Godefroy, Dictionnaire, au mot goliardois.

7. La Patenôlre du vin (Jubinal, Jongleurs et Trouvères, p. 71) ;

Ribaut et gouliardois doivent
– Par le pais tel .c. deniers.

8. La légende dorée, traduction de Jean de Vignay (vers 1370), d’après le
texte de Jaequesde Voragine (vers 1230) (ms. de la Bibl. Mazarine 1729, f°
326 h).

9. Oresme, Ethique (vers 1370), cité par Godefroy, au mot goliardois.

l’église contre les jongleurs 39

Ils formaient un clan redoutable, non seulement par son
nombre, mais encore par un certain esprit de corps qui s’y était
développé et qui unissait tous ses membres par la communauté
de leurs mœurs. Groupés sous les principes d’une même doc-
trine, les valants constituèrent une manière d’ordre, qui avait,
non point sa discipline (le mot ne convient point à de pareilles
gens), mais ses traditions et un caractère très particulier. Ils
invoquaient un patron, ils se déclaraient les disciples d’un
maître qu’ils appellaient Golias, et ils s’appellaient eux-mêmes
des goliards ^.

Golias est bien le type le plus étrange qu’on puisse concevoir :
bouffon et magnifique, impudent et sublime. On peut ne pas
1 aimer; mais il y a en lui une force qui l’impose. Sa philosophie
est un monstre : c’est une pensée parfois très haute, très noble,
qui se mêle de trivialités singulières. Ce clerc à qui a manqué l’es-
prit de soumission et qu’une fatalité mauvaise a poussé hors de
l’Eglise, est grand de sa misère et de son désespoir. Mais, dans
cette âme, belle de sa souffrance et de son indignation contre les
abus du monde, des souffles impurs agitent d’innombrables pas-
sions. Ce n’est point un mystique que Golias. Ce bon apôtre
aime la chair et le bon vin : « La volonté de Vénus est douce à
faire», dit-il dans sa Confession’^ \ et plus loin : « L’esprit est
une lampe dont on nourrit la flamme avec le vin… D’autres
parmi les poètes, fuient le bruit ; ils se cachent dans les coins, ils
suent, ils passent les nuits et se tuent, afin de produire un bout
ouvrage!.. A chacun sa manière! Moi, je n’ai jamais pu écrire une
ligne que je fusse à jeun. A jeun, je ne vaux pas un enfant. Le
jeun et la soif, je les crains comme la mort 3. » Et ce sont éloges

1. Dinaux,Les Sociétés badines, parle d’associations à propos des goliards.
Il est pourtant peu probable qu’ils aient été régulièrement organisés. Le
terme de confrérie (confralria), prononcé dans un poème où un goliard
d’Angleterre recommande un de ses amis aux goliards de France {Poems of
Waller Mapes, p. 69), ne doit pas être prisa la lettre. Le poème en question
peut n’être qu’une fantaisie, et les expressions dont se sert l’auteur
peuvent ne répondre à rien d’existant. On ne sait pas, par ailleurs, que les
vagants fussent constitués en corps.

2. V. 19 Quidquid Venus imperat labor est suavis

3. V. 49 Poculis accenditur animi lucerna…

53 Loca vitant publica quidam poetarum

40 CHAPITRE II

des festins et des buveries, ce sont hvmnes aux tavernes et aux
tables abondantes. Golias n’a pas mis sa foi dans un « Dieu triste
à qui plaît la douleur » ; s’il en a une, elle n’a pas tari la gaîté
dans son cœur.

De belles pages sur la paix du cœur et le renoncement au
siècle, des vers innombrables qui chantent l’ivresse et l’amour,
font un contraste si singulier, qu’on suspecte bientôt la sincérité
de celui qui les écrit. Cette manière d’Hercule tumultueux,
goinfre et prédicant, a-t-il des convictions ? Quand il condamne
les excès et les désordres de l’Eglise; quand il flétrit les papes,
les présuies, les archidiacres, les doyens, les traitant de brigands
et de pillards ; quand il honnit les ofïîciaux, les prêtres, les clercs,
lès abbés, les moines, pour la dépravation de leur vie et le
débordement de leur conduite ; est-ce foi de sa part, ou bien est-
ce simplement jeu oratoire? Est-ce indignation vraie, ou plaisir
de médire?

Au fait la contradiction est plus apparente que réelle et se
résout quand on examine d’un peu près l’individu. Golias n’a rien
d’un évangéliste : si, à l’occasion, son œuvre est bonne et sises
sentiments paraissent beaux, la source, il faut le reconnaître, en
est trouble et suspecte. Dans le recueillement, de douces âmes
rimaient les conseils d’une sagesse pieuse et chrétienne ; et,
pleins d’une gravité sereine, leurs poèmes sont parmi les plus
beaux des Carmina burana. Mais au gré de Golias c’était là sans
doute l’effet d’un courage trop mou, et il se plaisait à des liqueurs
plus fortes. Il n’est pas de naturel tendre. Il est né pour la joie
et la bataille ; et il frappe sur les vices du monde parce que le
vin lui donne du sang. Sa force n’est point sa foi, mais la puis-
sance de sa révolte. Le fond de son génie, c’est la satire. On le
comprend dès lors, et ses sentiments se classent d’eux-mêmes.
Au fond de lui, c’est le ressentiment d’un cœur ardent et avide
qui bouillonne; la satire en jaillit, et sa vertu, est la fleur de sa
rancune.

et sécrétas eligunt sedes latebrarum,
sudant, instant, vigilant, neclaborant parum,
et vix tandem reddere possunt opus clai’um…
61 Unicuiqueproprium dat natiira munus :
ego nunquam potui scribere jejunus;
me jéjunum vincere posset puerunus :
sitim et jejunium odi tanquam funus.

l’église contre les jongleurs * 41

Goliasest le type du frondeur et du joyeux vivant. Il rit et il se
bat. On conçoit qu’il ait pu avoir à l’origine une belle gravité.
Si, comme le croyait G. Paris, ce fut Abailard le premier qu’on
désigna sous ce nom, il y avait dans l’autorité de cet homme, en
dépit de ses ennemis, assez de force pour transformer l’injure en
éloge. Mais ce fut l’œuvre d’esprits plus vulgaires de composer
un héros à leur convenance . 11 se forma ainsi un personnage
légendaire, colosse monstrueux, d’un esprit infernal, créé par
l’imagination des hommes et créant des hommes à son image.
Chaque jour, il s’accroissait de toutes les facéties qu’inventait
une bande joyeuse, et cette œuvre, énorme, née du caprice d’une
fiction, de la bouffonnerie d un instant, vécut, puissante et
robuste. Des trouvailles de Golias, on fit une épopée. A sa verve
on prêta mille inventions. Il allait toujours grandissant; la
lumière de son regard rayonnait sur le monde ; et sa face bouf-
fonne semblait devenir plus réelle à mesure qu on en exagérait
l’originalité difforme. Gaillard joyeux et bien en vie, vaillant au
lit, solide à table, grand « lecheor » et grand ivrogne, philo-
sophe cynique et truculent, surabondant de sornettes et de
calembredaines, paillard, goguenard, lichen de taverne, plus
arrosé de vin que d’eau bénite, fleur de débauche et panier de
vices ; au reste l’homme le plus ingénieux de la terre, spirituel,
imprévu, habile ajusteur de mots et de mètres, toujours allumé,
mais d’une flamme pétillante et étincelante : voilà Golias, le bon
évêque, protot\’pe héroïque de 1 épopée rabelaisienne, aïeul
aucunement indigne et très authentique de grand frère Jean des
Entommeures.

A ce portrait, nous voudrions joindre quelques indications
historiques, dire où Golias naquit, où il vécut, quels événements
marquèrent sa destinée. Mais toute tentative de ce genre serait
vaine, car Golias n’est personne ‘, Ce poète, à qui l’on a attribué
tant de poèmes, n’en a écrit aucun, car il n’a jamais existé; et
cette réputation immense d’un personnage mythique fait songer,
en ce sens du moins, à celle du grec Orphée, Mais ici le mythe a
une origine moins lointaine et, jusqu’à certain point, moins
obscure. G. Paris la fixe au temps de la grande rivalité qui arma
saint Bernard contre Abailard et Arnaud de Brescia ~. Il remarque,

1. Voy. Appendice I.

2, A propos d’une étude d’Annibale Gabrielli, sur les Goliards (BibUoth.
de l’École des Chartes, t. L, 1889, p. 258).

42 CHAPITRE II

en effet, que la plupart des poésies de goliards sont nées « évi-
demment parmi les écoliers, et, on peut le dire à peu près sûre-
ment, parmi les écoliers de Paris ». L’esprit d’opposition qui les
caractérise doit remonter en grande partie aux luttes d’Abailard
et de ses partisans contre le pape et son représentant en France,
saint Bernard. « Or, dans une lettre célèbre au pape Innocent II,
saint Bernard s’écrie en parlant d’Abailard et de son émule
Arnaud de Brescia : Procedit Golias, procero corpore, nobili
illo suo bellico apparatu circummunitus, antécédente quoque ejus
armigero Arnaldo de Brixia. Il nous paraît tout à fait probable
qu’il parut peu après cette lettre des satires contre Rome et sans
doute contre Bernard de Clairvaux, qui portaient en tête le nom
de Golias. » Les exemples ne sont pas rares de partis qui portent
avec orgueil le nom de dénigrement que leur donnent leurs
adversaires ; d’ailleurs, on trouve dans la poésie goliardique des
traces d’attachement au « grand vaincu » et c’est surtout sur
le monde des écoles que s’est exercée l’influence intellectuelle
d’Abailard.

On se plaît à voir ainsi Golias sortir tout vivant d’une injure
de saint Bernard. Peut-être était-ce déjà un usage ancien au début
du xii^ siècle de flétrir de ce surnom les ennemis de l’Eglise : un
texte de Gautier de Sens en fait foi i. Dans ce cas, il faut recu-
ler dans le temps la naissance de notre héros. Il reste toujours
que ce personnage fabuleux reçut la vie d’une façon singulière.
Pour les honnir comme des ennemis de l’Eglise, ou pour stigma-
tiser le dévergondage de leurs mœurs ^^ on compara les clercs
d’une certaine classe au plus brutal des gentils et on leur donna
son nom. Plus tard, la figure de rhétorique ayant été mal comprise,
ou par l’effet d’une fiction connue d’abord pour telle, puis mécon-
nue, on attribua toute une série de poèmes à un individu que nul
ne connaissait, mais dont tous avaient entendu parler. Et ainsi
dans le monde apparut Golias, qui vécut de la vie fabuleuse des
dieux, honoré ou flétri, fameux parmi tous. La légende, une fois
formée, se développa d’elle-même. Golias acquit le titre
d’évêque ; on essaya de fixer quelques traits de son histoire ; un

\. Voy. Append. I.

2. S. Bernard.en effet, après lé passage cité parG. Paris, continue, £’/)is/.,
CLXXIX, 3 (Migne, Pair. Lat., t. CLXXXII, p. 355) : « squama squamae
conjungitur. . . », etc.

l’église contre les jongleurs 43

scribe lui attribua les poèmes d’un archipoeta de Cologne;
d’autres lui firent honneur de plusieurs pièces de Gautier Map.
Par un procédé bien curieux, on le déclara père de certaines
œuvres suivant l’idée qu’on se formait de son caractère, et on
lui composa un caractère selon celui de ses œuvres.

Telle était l’espèce de saint que la corporation des vagants
avait élu pour patron. On comprend alors, connaissant le maître
et connaissant les disciples que l’Eglise se soit émue du déver-
gondage des goliards autant qu’elle était blessée par leur satire ^
Elle multiplia ses efforts pour détruire leur race, et ce fut encore
la tâche des conciles, des évêques et des papes, de sévir contre eux
comme ils sévissaient contre les jongleurs. Car vagants et jongleurs
étaient de proches parents. Ils avaient les mêmes mœurs, les
mêmes jeux, la même profession, et aussi la même réputation,
pour laquelle précisément l’Eglise les exécrait tous.

1. Voici quelques textes où se lisent les sévérités de l’Eglise contre les
goliards : concile de Sens (1223) : « Clerici ribaldi, maxime qui dicuntur de
familia Goliae, tonderi praecipiantur »; concile de Trêves (1227), cap. 9:
(( praecipimus ut omnes sacerdotes non permittant trutannos et alios vagos
scholares aut goliardos cantare versus super Sanctus et Agnus Dei in missis
vel in divinis officiis, quia ex hoc sacerdos in canone quamplurimum impe-
ditur, et scandalizantur homines audientes » ; concile de Tours et de Chà-
teau-Gonlhiers (1231), cap. 21 : << statuimus quod clerici ribaldi, maxime qui
goliardi nuncupantur, per episcopos et alios Ecclesiae praelatos praeci-
piantur tonderi vel radi, ita quod non remaneat in eis tonsura clericalis » ;
concile de Cahors, Rodez et Tulle (1287), cap. 19 : « praecipimus quod cle-
rici non sint joculatores, goliardi, seu bufones, déclarantes, quod si per
anaum illam artem diffamatoriam exercuerint, omni privilegio ecclesiastico
sunt nudati, et etiam temporatiter graviori, si moniti nondestiterint… Item,
si in goliardia vel histrionatu per annum fuerint vel breviori tempore, et
ter moniti non desistunt, omni privilegio clericati sunt exclusi. » ; etc.

CHAPITRE III

l’église favorise certains jongleurs

On a vu, par tout ce qui précède, avec quelle rigueur constante
l’Eglise sévissait contre les jongleurs et quelles excellentes rai-
sons elle avait pour cela. Mais il est important de remarquer
que, pour le très grand profit de ces derniers, elle faisait des
exceptions. Dans un texte souvent cité, et qu’ici même on aura
plusieurs fois l’occasion de rappeler ‘, un casuiste anglais du
XIII*’ siècle, Thomas Cabham, condamnant au nom de la morale
tous les jongleurs, ne fait grâce qu’à ceux qui chantent des Vies
de saints, et k ceux qui chantent de geste : « Sunt. . qui
dicuntur joculatores, qui cantant gesta principum et vitas sanc-
torum. . Bene possunt sustineri taies. » Ce texte contient un
double enseignement : c’est d’abord que les Vies de saints étaient
chantées par des. jongleurs et vraisemblablement pour un public
de laïques ; c’est ensuite que les chansons de geste étaient jugées
avec bienveillance par l’Eglise. Ces deux points peuvent être
tenus pour assurés, et ils sont essentiels. Car, au moins par le
mérite reconnu des meilleurs d’entre eux, les jongleurs acquièrent
ainsi cette considération et cette estime qui sont nécessaires pour
régner.

Le témoignage de Thomas est explicite. Mais, s’il ne paraissait
pas tel, on aurait toute commodité de l’éclaircir et de le
commenter. Pour ce qui est des chansons de geste, nous n’appre-
nons nulle part qu’elles aient jamais pénétré dans les églises, ni
qu’elles aient jamais figuré parmi les exercices ou les ornements
du culte. Mais elles trouvaient dans le monde ecclésiastique,
non seulement par l’effet de goûts personnels et isolés, mais
même selon un usage approuvé de tous, des auditeurs favorables.
Les statuts du fief de la jonglerie de Beauvais stipulent, parmi
les charges imposées au possesseur du fief, que, aux fêtes de

1. Voy. app. III, 234. Le pénitentiel de Thomas n’est pas une œuvre
isolée, et l’opinion de ce casuiste paraît avoir été l’opinion officielle.

l’église favorise certains jongleurs 45

Noël, de Pâques, et de Pentecôte, jusqu’au moment où commence
l’évangile de la grand’messe, des jongleurs viendront chanter de
geste dans le cloître de l’église ‘. L’e public que ces jongleurs
trouvaient là, était celui des chanoines installés autour du cloître,
et, quand cette clause du fief de 1376, fut supprimée, vers 1364,
ce fut avec le consentement exprès des chanoines intéressés -.
Si, à l’exclusion de tout autre divertissement profane, les jongleurs
étaient ainsi admis à venir chanter de geste devant des prêtres,
il fallait bien que le genre épique fût considéré avec des égards
tout particuliers, et que, agréable au peuple, il fût jugé agréable
et sans danger pour des hommes consacrés au service de Dieu.

Pour ce qui est des Vies de saints, on voit qu’elles sont
extrêmement goûtées par le public laïque, même en dehors du
temps des cérémonies religieuses. Un poème du xiii® siècle
montre déjeunes « bachelers » qui se préparent à être adoubés
chevaliers et à qui, pendant la veillée des armes, un jongleur
chante la Vie de saint Maurice ^. Il est vrai qu’ici il ne s’agit pas
seulement de distraire les bachelers, mais de les édifier. Toutefois,
il reste acquis que les Vies de saints étaient au répertoire des
jongleurs ; et d’ailleurs, en d’autres cas, des laïques consentent
à les entendre pour la seule beauté du conte, comme, par exemple,
lorsque Charlemagne, dans la chanson des Saisnes, écoute la Vie
de saint Martin ^.

Les faits qui précèdent, même à eux seuls, suffisent à faire
soupçonner que les contemporains ne faisaient pas, entre l’esprit
des chansons de geste et celui des Vies de saints, de différences
essentielles : les premières circulaient parmi les clercs, les der-
nières parmi les laïques. Si, par surcroît, on relevait entre les
deux genres un certain nombre de ressemblances internes, on
serait amené à affirmer entre eux une parenté plus étroite encore

i. Collection Dom Grenier, t. 3H, pièce 106 : « Item le dit Jehan a cause
du dit fief est tenus de faire chanter de geste ou cloistre de l’église saint
Pierre de Beauvez le jour de Noël, le jour de grans Pasques, et le jour de
Penthecoustes depuis prime lasquie jusques atant que on commenche
l’Evangile de la grant messe ou cas que il puet recouvrer de chanteur en le
ville de Beauvez… »

2. Coll. citée, t. 12, f” 119 Ats: « Et pour ce que l’on ne chante plus les
dits gestes ou cloistre de la dicte église, — du consentement du chapitre de
mon dit seigneur, — le dit Pierre Gayant. . . »

3. Voy. app. III, K9.

4. Voy. app. III, 69.

4b- CHAPITRE m

et mieux déterminée. Or, il faut considérer que, dans les Vies
comme dans les Gestes, le sujet est toujours fourni par l’aventure
d’un homme, avec ceci de particulier qu’il s’agit dans un cas
d’un saint, et dans l’autre d’un g-uerrier ; — que, souvent, cette
différence elle-même tombe, le saint ayant vécu de la vie turbu-
lente du monde, ou le guerrier finissant comme un saint; — que,
souvent aussi, par la forme, par le vocabulaire, par la versifica-
tion, par les procédés littéraires, les Vies et les Gestes se
rapprochent beaucoup les unes des autres. Et, prolongeant la
comparaison, on en viendrait à douter qu’il faille maintenir entre
elles une séparation bien absolue.

Une question se pose donc, et c’est de déterminer quel rapport
a pu exister historiquement entre les Vies de saints et les chan-
sons de geste. N’y aurait-il point entre elles quelque relation
d’origine? Et dans ce cas, si l’un des deux genres a servi de
modèle à l’autre, auquel accorder la priorité ? Y a-t-il eu une
Chanson de Roland parce qu’il y a eu une Vie d’Alexis? ou bien
est-ce le contraire? Le problème est obscur : les dates d’appari-
tion sont proches, et nous pouvons toujours supposer que le
manque d’information, l’ignorance de quelque fait important,
pourrait nous induire en erreur. Les discussions relatives à des
textes d’époques récentes, comme le xiu” siècle, n’apportent pas
de lumière sur les origines. Nous savons, en effet, que plusieurs
Vies de saints ont été construites sur le modèle des Chansons
dé geste, à un moment où des gens de religion firent effort pour
battre avec leurs propres armes les littérateurs mondains. Pour
le profit de Dieu, ils écrivirent des poèmes en langue vulgaire, et,
tout de même qu’il y avait des fables de Bretagne et des épopées
héroïques, ils firent des fables dévotes et des épopées pieuses.
Ils assistaient au succès des inventions profanes :

Les fables d’Artur de Bretaigne

E les chançons de Charlemaigne

Plus sont chéries e mains viles

Que ne soient les evang-iles.

Plus est escoutés li jug-liere

Que ne soit saint Pol ou saint Pierre,

E plus est hui cest jor li fol

Oïz que saint Pierre ou saint Pol ^ .

1. Voy. Romania, t. XVIII, p. 509.

l’église favorise certains jongleurs 47

Et la douleur qu’ils en ressentaient les déterminait à composer
de leur côté, selon le mode des œuvres en vogue. Ainsi naquirent
bon nombre de Vies de saints, filles des chansons de geste.
Mais cette influence des chansons de geste peut être interprétée
comme une réaction tardive, et elle n’implique pas que le modèle
n’ait pas été fourni d’abord par la Vie de saint. Qu’en est-il et
que répondre?

Ce problème, ce n’est pas notre propos de le résoudre. Mais il
était nécessaire de le poser, pour plusieurs raisons: pour expliquer,
par exemple, que nous traitions des deux genres dans le même
chapitre ; ou pour donner tout leur sens aux rapprochements que
nous pourrons faire entre plusieurs caractères des deux genres ;
ou pour laisser entendre que l’histoire des auteurs n’est ici qu’un
aspect de l’histoire de deux genres. Et toutes ces raisons comptent,
s’il est vrai qu’il ne soit pas indifl’érent de classer les faits par-
ticuliers dans la série générale à laquelle ils appartiennent.

Les jongleurs et les Vies de saints.

Les Vies de saints versifiées en langue romane du x^ au
xiii^ siècle ont été l’objet de nombreuses et d’excellentes études.
On a travaillé à en mettre les manuscrits au jour, à en déterminer
les sources, à en classer les versions, bref à éclaircir la tradition
légendaire d’où elles procèdent et la tradition manuscrite qui
nous les a conservées. Cependant, les recherches faites jusqu’ici
relèvent principalement de la philologie, et on s’est moins
inquiété de connaître la signification littéraire de ces œuvres. 11
resterait à les interpréter, à expliquer par le menu, et pour
chacune, quel en a été l’esprit, le rôle, la destination. Dans la
surabondante littérature morale et religieuse du moyen âge,
quelle place assigner aux Vies de saints ? Comptent-elles parmi
les compositions didactiques et parénétiques, telles que« bibles »,
descriptions, images, miroirs du monde, enseignements, et autres
traités, qui étaient adressés à un public spécial, capable de
réflexion, qu’il fût d’ailleurs un public de laïques ou de clercs?
En d’autres termes, représentent-elles toutes l’exercice de piété
d’hommes qui se sont employés à louer selon leurs ressources
les vertus d’un saint qu’ils aimaient, et qui ne songeaient en écri-
vant qu’à intéresser quelques esprits cultivés, curieux de choses

48 CHAPITRE m

morales ? Ou bien ont-elles été faites pour la foule, qui s’émer-
veillait de les entendre? Etaient-elles de beaux contes populaires,
qu’on portait devant les bonnes gens? Les contemporains nous
informent très mal sur ce point, et c’est des textes eux-mêmes,
par un examen interne, qu’il faut tâcher de faire sortir la lumière :
entreprise qui demande beaucoup de prudence, si on ne veut pas
s’abandonner à des inductions hasardeuses et à des généralités
hypothétiques.

On peut tenir pour assuré que, comme beaucoup de poèmes
religieux, récits évangéliques, histoires miraculeuses, des Vies
de saints ont été destinées à une récitation publique “. La Vie
de saint Léger, qui remonte au x*’ siècle, se trouve dans ce cas.
La preuve en est non seulement dans le début :

Domine Dieu deuems loder
Et a SOS sanz honor porter ;
En soe amor cantoms del sanz. . .
Primes dirai vos dels honors. . .

où les formules cantoms, primes dirai vos, semblent bien révéler
la présence d’un auditoire, mais encore, et surtout, dans les notes
de musique conservées pour les premiers vers par le manuscrit
de Glermont ^ On peut en dire autant d’un grand nombre de
poèmes du même genre qui appartiennent à une époque plus
récente, et, à moins que dans l’emploi des formules soulignées
on voie simplement un procédé conventionnel, un artifice de style,
il y a lieu de tirer argument de vers tels que les suivants d’une
Vie de sainte Barbe :

Qui a talent de Dieu servir ^

Si viegne avant pour moy oyr.

Histore voel conter nouvelle,

Piecha n’oïstes la pareille.

Sachiés que ce n’est pas d’Ogier

Ne de Rolant ne d’Olivier,

Mais d’une sainte damoisielle

Qui par tant fu courtoise et bêle. . .

Or escoutez; que -Dieu vous garde !. . . ^

1. Voy. éd. G. Paris [Romania, t. I, p. 273 ss.).

2. Voy. Homania, t. XXX, p. 304.

l’église favorise certains JONGLELTIS 49

OU ceux-ci, d’une Histoire de Marie et de Jésus:

Qui Dieu aime parfitement

E sa douce mere ensement

Et qui en veut oïr parler,

Or siège jus, si lest aler

Chex qui n’ont cure de Voir

Comment Dieu se vout contenir, . . *

ou ceux-ci d’une Vie de saint Fanuel :

Pour Dieu, signour, entendes moi.
Arestés vous ichi un poi
Par tel couvent que je dirai :
Xoistre seignour Dieu proierai
Pour chiaus qui chi s’aresteronl
Et nia parole ascouteront ‘-.

La composition du public qui s’intéressait à ces pieux récits
était variable. Les religieux et religieuses des abbayes et monas-
tères trouvaient à ce genre de littérature un divertissement
profitable et naturel ^. Mais il n’y avait pas qu’eux, et les légendes

1. Voy. Romania, t. XVI, p. 218. Il y a de nombreuses variantes du
même poème.

2. Voy. Romania, t. XXXVI, p. 518. — H y a bien d’autres exemples de
pareilles formules (voy. Rom., t. XVI, p. 222, Évangile de l’Enfance ;
P. Mever, dans Archives des Missions, 2* série, t. III, p. 208, Vie sainte
Juliane ; etc.) ; mais il ne faut pas les prendre à la lettre. Ainsi, à la fin de
la Rible de VAssompiion Notre-Dame de Hermann de Valenciennes,
d’après un ms. décrit par M. P. Meyer {Notices et Extraits, t. XXXIV,
1″ partie, p. 198 ss.), on lit :

(fin) Cil qui lisent cest livre que de tei fait avons,
E cil qui cest escrit e toz cil qui l’escriveront,
E cil qui lire nel savent e lire le feront,
Toz soient herbergez la sus en ta maison.

L’œuvre était donc destinée à être lue dans le particulier ; et pourtant on
y relève des expressions telles que: « Seignurs, or e.scotez..»; ou
« Seignurs qui Dieu amez, entendez bonement… »; ou « Seignurs, por
amur Deu, pri vus que m’escoltez. . . » ; etc. Il y a évidemment ici imitation
des procédés épiques.

3. Outre les renseignements que nous possédons par ailleurs sur les
usages des couvents et qui prouvent, comme on pouvait s’y attendre, que
les Vies des saints y étaient en honneur,’les textes eux-mêmes de ces Vies
contiennent quelquefois des indications sur ce point. Dans un ms. de la

FxRAL. — Les jongleurs au moyen âge. 4

50 CHAPITRE III

hagiographiques, appelées à une vogue autrement large, étaient
répandues aussi dans le peuple. Sans doute, un grand nombre
d’entre elles, traitées en langue vulgaire, l’avaient été précé-
demment en latin, et presque toutes celles dont nous possédons
une rédaction romane, nous sont présentées comme des traduc-
tions : l’auteur néglige rarement d’en avertir ; et c’est bien là une
preuve que les Vies de saints ne sont pas d’origine populaire.
Mais il ne faut pas en conclure que le genre ait été exclusivement
clérical. Il faut plutôt voir, dans le grand travail de traduction
qui se fit à partir du xi*’ siècle, l’indice que, dès lors, les récits
qui en étaient l’objet, se mirent à circuler dans les auditoires
laïques, ignorants de la lettre latine et curieux cependant des
beaux exemples chrétiens.

Dans quelles circonstances écoutait-on les- Vies de saints ? on
ne saurait répondre à la question sans faire d’importantes distinc-
tions entre les époques. L’histoire du genre dans son ensemble
fut probablement celle de la Vie d’Alexis, dont nous pouvons
suivre la destinée de siècle en siècle. La première rédaction que
nous en avons, celle du xi” siècle, appartient à la poésie cléricale
proprement dite, comme le prouvent tout à la fois la conception
et la versification ‘, et il n’y a pas de doute qu’elle fut faite,
ainsi que VEpître farcie de saint Etienne, pour être lue aux
fidèles réunis dans l’église. Mais déjà la seconde rédaction ne
répond plus au même usage. D’un esprit religieux moins pur,
plus chargée d’ornements, visant au plaisir plus qu’à l’instruction,
elle ne saurait compter parmi les exercices du culte. Le préam-
bule, dont la manière est celle des jongleurs, accuse l’interven-
tion d’ouvriers nouveaux. Le poème, sécularisé, est devenu la
propriété de chanteurs profanes qui l’exploitent et qui tâchent
d’aviver la curiosité populaire au moyen d’embellissements de

Descente de saint Paul aux enfers, décrit par M. P. Meyer {Romania,
t. XXXVI, p. 356), on lit les deux vers:

Seignurs frères, or escutez,
Tus qui estes a Dieu uomez.

qui prouvent que le poème s’adresse à des religieux. — M. P. Meyer cite
[Hlsl.Htt.de Za France, t. XXXIII, p. 334, n. 2) l’indication d’un recueil exécuté
en Angleterre au commencement du xiv” siècle : « Ce livre [est] diviseie a
la priorie de Kempseiede lire à mengier. «

1. Voy. La vie d’Alexis, éd. Pannier et G. Paris, p. 130 [Bibliothèque de
VÉcole des Hautes Etudes, fasc. VII).

l’église favorise certains jongleurs 51

leur cru ‘ . Et ainsi elle paraît dans le monde à côté des autres
productions de la littérature vulgaire, épopées ou contes, jusqu’au
jour où, cessant d’agréer à un public qui se lasse, elle prend
rang parmi les œuvres « littéraires », parmi celles qu’on lit au
lieu de les écouter, et qui attendent dans les bibliothèques que
le caprice d’un lettré vienne les y chercher. « Sortie, dit G. Paris,
de l’austère église romane où les fidèles, après l’office, l’écou-
taient avec un recueillement religieux, notre amiable chançon
est allée courir, avec le jongleur du xn^ siècle, les châteaux et les
places publiques ; elle entre, au xiii^, par la main de quelque
écrivain habile, dans une librairie de cloître ou de manoir, en
attendant qu’une nouvelle métamorphose vienne attester, au
xiv^ siècle, la faveur dont elle jouit encore -. » Ce qui est vrai de
la Vie d’Alexis l’est aussi des Vies de saints en général, bien
que pour chacune en particulier, soit par défaut d’information,
soit parce que toutes n’ont pas eu une histoire complète, on ne
puisse reconstituer avec la même sûreté les phases du développe-
ment 3.

La vulgarisation des Vies de saints ne doit pas être considérée
comme un fait accidentel et isolé : elle est une conséquence du
culte des saints ; et c’est pourquoi les grands centres de propa-
gation des légendes étaieiit les lieux de pèlerinage. C’était
là, autour des tombes et des reliques, que renaissaient les
vieux souvenirs et que fleurissaient les récits merveilleux. Il
est vrai que certains poèmes relatifs à des cultes pour ainsi dire
universels, tels que la Passion ou plutôt l’Histoire de Marie et de
Jésus, ne semblent pas se rattacher à des traditions locales et

1. Voy. ouvr. cité, p. 200 ss.

2. Voy. ouvr. cité, p. 265.

3. Les Vies de saints qui ont été écrites à partir d’une certaine époque
et destinées à la lecture, ont été souvent exécutées sur la demande d’un
grand personnage, pour son profit personnel. Ainsi : une Vie de saint
Brendan fut composée pour Aelis, femme du roi d’Angleterre Henri I*’;
une Vie de saint Edouard le Confesseur pour Alienor, femme du roi d’An-
gleterre Henri III ; une Vie de sainte Elisabeth de Hongrie par Rutebeuf
pour Isabelle, comtesse de Champagne, fille de saint Louis ; une Vie de
sainte Geneviève par Renaut, pour une dame de Valois ; une Vie de saint
Julien l’Hospitalier par Roger, pour une dame qu’il est difficile d’identifier;
une Vie de Tobie par Guillaume Le Clerc de Normandie, pour Guillaume,
prieur de l’église Sainte-Marie de Keneilleworth (Ardeunes) ; etc. Sur tous
ces poèmes, voy. la bibliographie dressée par M. P. Mever (Hist. litt. de
la France, t. XXXIIl, p. 337 ss.).

52 CHAPITRE III

qu’ils étaient répandus à travers tous les pays. Mais tous les
saints ne pouvaient prétendre à la gloire de Marie et de Jésus.
Ils étaient ordinairement cantonnés dans certaines contrées, où
leur histoire était contée à ceux qui venaient les visiter. Quand
le nom de Thomas Becket eut attiré à son tombeau de Ganter
bury les pèlerins de tous les points de l’Europe, le clerc français
Garnier y vint leur dire la vie du saint qu’il avait composée. Et
c’était dans des circonstances pareilles que la plupart des Vies
de saints étaient chantées ou récitées.

Le caractère édifiant que conserva toujours ce genre de litté-
rature, même quand il fut sorti de l’église, explique que le clergé
n’ait jamais cessé de s’y intéresser. Le plus grand nombre des
auteurs de Vies de saints que nous connaissons sont, aussi bien
à la seconde époque qu’à la première, des ecclésiastiques ^ : quelle
plus belle matière pour tel chanoine, prieur, abbé ou moine,
amateur de lettres et soucieux de bien faire? Mais il était inévi-
table qu’à leur tour des profanes s’essayassent à la composition
d’oeuvres qui n’étaient plus spécialement religieuses, et qui ne
demandaient, outre un certain art, que le sentiment des choses
morales. C’est ce qui arriva. Le Normand Chardri, auteur des
Sept dormants, est un trouveur laïque ; Rutebeuf écrit une Vie
de sainte Marie V Egyptienne et une Vie de sainte Elisabeth de
Hongrie. Et, de même qu’ils composaient des Vies, les laïques
les répandaient. \J Histoire de Marie et de Jésus a été appelée
par un critique une « compilation de jongleurs », tant est cer-
taine sa provenance, sa destination, et la façon dont elle était
présentée au public -.

On peut donc tenir pour assuré que les Vies de saints étaient
entrées dans le répertoire des jongleurs. Mais il arrivait aussi

1. Voy. P. Meyer, ouvr. cité.

2. Roy, Le Mystère de la Passion en France, p. 27* ss. {Revue bourgui-
gnonne de renseignement, t. XIII). Et pour ce qui est des Vies chantées par
les jongleurs, voy., outre, le texte déjà cité de la Naissance du Chevalier au
cygne, un passage très curieux de la Vita Sancli Ayherli (app. III, 26).
On peut y joindre: Gottfrid de Stablo, Triumphus s, Remaculi, II, 19
[Mon. Germ. hist., SS., t. XI, p. 456) : « Cantor quidam jocularis. . se
contulit in ter vigiles, ac ignarus quid caneret, fortuitu

Coepit de sancto percurrere plura canendo. »
Il faut remarquer toutefois que, dans ce dernier cas, le chant peut être
lyrique, et que le chanteur n’est pas présenté comme un professionnel de
ces sortes d’exercices.

l’église favorise certains jongleurs 53

qu’elles fussent exécutées, même en dehors des églises et des
sanctuaires, par une espèce de jongleurs ecclésiastiques, par des
clercs, qui menaient la vie ordinaire des chanteurs laïques, mais
qui faisaient leur spécialité de poèmes religieux. Ils n’étaient
proprement ni jongleurs, ni vagants, et ils formaient une classe
particulière, courant l’aventure quotidienne à la manière des
jongleurs, et conservant néanmoins de leurs origines un senti-
ment très apparent de piété et une foi souvent éloquente. Le plus
pur exemple que nous ayons de ce type spécial de jongleurs,
est celui de Garnier de Pont-Sainte-Maxence, l’auteur de la
Vie de Thomas le Martyr.

Il ne faudrait pas croire que c’est avec un esprit de prosély-
tisme sans mélange, avec un zèle parfaitement désintéressé, qu’il
se mit à composer cette Vie de Thomas. Il n’était pas un inspiré,
un (c convertisseur » , comme on disait alors : il exerçait un métier
et il disait son poème en public parce que c’était sa profession.
Mais au lieu, comme d’autres, de consacrer son talent à des fri-
volités, aux grivoiseries et aux jeux, il l’employait pour le
meilleur profit de la cause ecclésiastique ; et ce vagabond était
un pamphlétaire convaincu, le tenant d’intérêts qui étaient si peu
les siens qu’ils avaient la dignité d’une idée. On regrette de
n’être pas mieux renseigné sur son compte, et ce que nous savons
de lui, nous ne le devons qu’à ses digressions bavardes. Il était né
à Pont-Sainte-Maxence, et sa vie se passa en voyages, au hasard
des hospitalités généreuses. II avait du génie naturel, qu’avait
développé une culture soignée. Un beau jour, il entreprit d’uti-
liser l’habileté littéraire qu’il avait acquise ; il se mit en route et
ce fut le commencement de sa vie errante, qui lui plaisait
d’ailleurs, car il était partout chez lui :

Se nul me dit : « Garnier u vas ? »
Tuz li munz est miens envirun *.

Les vêtements et l’argent lui venaient selon qu’on était con-
tent de son service. D’abbaye en abbaye, de presbytère en
presbytère (car, en bon clerc, il méprisait les châteaux des laïques),
il allait recueillant le prix de ses chansons, riche un jour, pauvre
le lendemain, bien ou mal vêtu, à cheval ou à pied. Il avait

1. Éd. Hippeau, v. 5863.

54 CHAPITRE III

voyagé dans l’Ile de France, où il était né, aux confins de la
Picardie ; il était en Normandie quand Thomas Becket y passa à
la tête des soldats de Henri II ; il vint plus tard en Angleterre et
il y exerça son métier.

Or il advint que, l’an 1170, Thomas Becket, devenu archevêque
de Canterbury, périt assassiné par des hommes d’Henri IL Les
malheurs de Thomas avaient passionné l’opinion en France
comme au delà de la Manche. Ce prélat, qui avait rempli son
sacerdoce avec tant de dignité, qui avait supporté avec un saint
héroïsme les persécutions d’un roi puissant, qui s’était fait le
défenseur de la liberté et des vaincus, qui s’était dressé plus grand
dans l’extrême misère que lorsque, favori d’un prince, il vivait
en seigneur magnifique au milieu d’une troupe d’écuyers, de
veneurs et de jongleurs, cet homme emplissait toutes les mémoires
de son nom. Quand il était tombé, c’avait été un deuil immense,
et, dans l’émotion commune, Garnier, encore en France, avait
écrit une première fois sa vie. Mais la mort avait accru la puis-
sance de l’archevêque : sur sa tombe les miracles se multipliaient
et les pèlerins, de toutes parts, venaient la visiter. Garnier, attiré
par le bruit, passa la Manche. Il refit son poème, compléta ou
redressa son information sur place ^ : ce fut la Vie de saint
Thomas que nous lisons aujourd’hui et il la chanta souvent lui-
même aux pèlerins “2. Il oublie de dire s’ils le récompensaient;
mais de la reconnaissance émue de l’abbesse, sœur de Thomas,
il recueillit de riches présents, draps et palefroi ; et les dames
de l’abbesse lui donnèrent aussi, de même que Eudes, le bon prieur
de Sainte-Trinité 3. La charité était moins large là où les officiers
du roi gouvernaient : on n’y recevait point les pauvres, et il arriva
à Garnier d’être mis à la porte ^. Le roi n’aimait pas les gens de
Dieu, et c’est ce que lui reproche le poète au nom de sa mère
l’Eglise. Là peut-être paraît la faiblesse de cette Vie de Thomas,
qui est un plaidoyer pro domo plutôt qu’une belle et grande
histoire ; on sent trop présent dans le récit le parti pris du clerc,
qui défend et qui venge sa caste. Mais Garnier en tirait-il pour
lui-même un réel bénéfice? Quand il blâme la politique du roi

1. Éd. citée, v. i46-165.

2. Éd. citée, v. 5813.

3. Éd. citée, v. 5836.

4. Éd. citée, v. 2436-2445.

l’église favorise certains jonglecrs 53

d’Angleterre, quand il défend les privilèges de l’Eglise, c’est au
profit des grands dignitaires et des prébendes, et lui, l’humble,
il est bien désintéressé. G est pourquoi son attitude reste belle,
comme son œuvre, œuvre de bon artisan, sincère et probe, qu’on
paie pour son art, mais qui a de l’art, et qui croit à sa vertu.

Les jongleurs et les chansons de geste.

^e n’était pas seulement des Vies de saints que les jongleurs, i^-^
chantaient aux pèlerinages : c’était aussi des chansons de geste.

Une opinion vivace veut que, avant d’être des rhapsodes,
des professionnels vivant d’industrie, sceptiques inventeurs
de contes et évocateurs de légendes mortes, ces chanteurs aient
été des hommes d’action, qui, faisant figure dans les batailles,
célébraient ensuite les beaux coups qu’ils avaient vu frapper. Ils
auraient été les témoins, et peut-être aussi, à l’occasion, les
héros de leurs récits ; et ces récits, nés de combats, enflam-
maient ensuite, dans de nouveaux combats, le cœur des hommes
de guerre. Gaston Paris pensait qu’il avait dû en être ainsi ‘, et
M. Pio Rajna le pense comme lui -. Et assurément il faudrait
mettre au premier rang parmi les héros ces hommes qui savaient
redire le tumulte des mêlées et exalter les courages.

Il est pourtant peu probable que les jongleurs épiques aient eu
des commencements si glorieux. Les arguments dont on se sert
pour prouver qu’ils chantaient des combats auxquels ils avaient
assisté, ou qu’ils remplissaient dans ces mêmes combats un rôle
de Tyrtées, sont fragiles, et les textes qu’on cite habituelle-
ment à ce propos ne sont pas très pertinents. Si Saxon le
Grammairien raconte que, le roi Waldemar allant en guerre
contre Suenon, « un chanteur parcourait les rangs de l’armée
et flétrissait la perfidie du chef ennemi, afin d’allumer chez
les soldats l’ardeur de la vengeance ^ » ; si Raoul le Tourtier
raconte que, partie en guerre contre les habitants de Châtillon,

1. Manuel, p. 38 et ailleurs.

2. Li origini deW epopea francese, p. 537.

3. Historiae danicae, XIV, éd. de Francfort (1576), p. 252: « Médius acies
interequitabat cantor, qui parricidalem Suenonis perfidiam famoso carminé
prosequendo, Waldemari milites per summam vindictae exhortationem in
bellum accenderet. »

56 CHAPITRE m

une bande de pillards bourguignons, « toute confiante dans son
nombre, et toute pleine de présomption, se faisait précéder d’un
jongleur, qui, en s’accompagnant d’un instrument de musique,
chantait leç exploits de leurs aïeux ^ » , faut-il prendre ces anecdotes
pour autre chose que des anecdotes isolées, citées précisément
en raison de leur caractère exceptionnel? De tous les cas qu’on
peut alléguer, où des jongleurs paraissent à la guerre pour y
tenir un autre rôle que celui de musiciens, aucun ne se rapporte
à un usage défini et constant, aucun n’est comparable à un autre,
aucun n’a d’autre portée que celle d’un accident. Il est d’ailleurs
remarquable que nous ne connaissons pas la nature de ces chants,
dont parlent Saxon le Grammairien et Raoul le Tourtier, et qui
auraient entraîné en deux occasions une armée de Danois et une
troupe de Bourguignons. Rien n’oblige à croire qu’ils eussent un
caractère plutôt épique que lyrique, et il n’existe que deux
exemples d’auteurs ou de chanteurs de geste qui aient pris part
à des entreprises militaires : ce sont ceux de Bertolai, qui « fai-
sait chansons des batailles qu’il voyait », et Taillefer, qui chan-
tait de Roland à Hastings. Pour ce qui est de Bertolai de Laon,
sorte de « soldat trouvère », auteur prétendu de Raoul de Cambrai,
M. J. Bédier a dit déjà quelles excellentes raisons nous avions
de croire qu’il n’avait jamais existé 2. Pour ce qui est de Taille-
fer, son histoire est proprement extraordinaire. On sait en quels
termes le poète Wace l’a racontée :

Taillefer, qui malt bienchantout,
Sor un cheval qui test alout.
Devant le duc alout chantant
De Karlemaigne et de Rollant
E d’OHver e des uassals,
Qui moururent en Ronceuals.
Quand ils orent cheualchie tant
Qu’as Engleis uindrent apreismant,

1. Miraculas. Benedicti, 37 {Recueil des historiens de France, t. XI, p. 489) :
« Tanta vero erat illis securitas confidentibus in sua multitudine, et tanta
arrogantia de robore et aptitudine suae juventutis, ut scurram se praecedere
facerent, qui musico instrumento res fortiter gestas et priorum bella prseci-
neret; quatinus bis acrius incitarentur ad ea peragenda, quae maligno
conceperant animo. »

2. Les légendes épiques, t. II, p. 349 ss. Voyez, à la suite, Longnon,
{Romania, t. XXXVII, p. 196 ss.) ; Bédier, ouvr. cité,, Append., p. 434 ss. ;
Fôrster {Litterarisches Zentralblatt, 1908, col. 1396).

l’église favorise certains joxgletrs . 57

« Sires », dit Taillefer, « merci,
Jo vos ai longuement serui,
Toi mon seruise me deuez ;
Hui, si uos plaist, le me rendez.
Por tôt guerredon vos requier
E si uos uoil forment preier :
Otreiez mei, que jo n’i faille.
Le premier colp de la bataille. »
Li dus respondi : « jo l’otrai. »
E Taillefer poinst a desrei,
Deuant toz les altres se mist,
Un Engleis feri si l’ocist ;
Desoz le piez parmi la pance
Li fist passer ultre la lance
A terre estendu l’abati.
Pois traist l’espee, aultre en feri.
Pois a crié : « ueuez, uenez I
Que faites uos? ferez, ferez ! » *

Le récit est explicite : Taillefer a chanté la Chanson de
Roland à Hastings. Mais, à ne point tenir compte que l’épisode
est rapporté de façons très différentes par différents chroni-
queurs ‘, il est incontestable qu’il est isolé dans l’histoire et par
conséquent qu’il ne prouve rien. Que reste-t-il alors pour nous
faire penser qu à une époque quelconque les jongleurs aient eu
pour fonction ordinaire de chanter des poèmes dans la bataille ^?

1. Voy, app. III, 20.

2. Voy. app. III, 20. — Voici quelques-unes des notes que la critique
moderne a consacrées à Taillefer : Freymond, Jongleurs und Ménestrels,
p. 13-14; L. Gautier, Épopées françaises, t. II, p. 164; Hertz, Spielmanns-
buch, p.22etn. 10(>; G.Paris, Manuel, p. o9; Esquisse, p. 76; [Romania, t. XV,
p. 151) ; Pic Rajna, Origini, p. 365. — G. Hoffmann ( Romanische Forschun-
gen, t. I, p. 327 ss.) a émis Topinion que l’histoire de Taillefer n’était qu’une
légende. Wace est le premier chroniqueur qui fasse de Taillefer un jongleur
de geste: Gui d’Amiens, Henri de Huntingdon, Geffrei Gaimar, ne précisent
point. William de Malmesbury, qui seul, outre Wace, parle de la chanson
de Roland, ne mentionne pas Taillefer. Voici ce qu’il dit dans les Gesla
regum Anglorum, III, 242 ^Rerum hritan. script.) : « Cornes vultu sere-
nus, et clara voce suae parti utpote justiori Deum affuturum pronuntians,
arma poposcit, moxque ministrorum tumultu loricam inversam indutus,
casum risu correxit, « Vertetur », iuquiens, « fortitudo comitatus mei iu
regnum ». Tune cantilena Rollandi inchoata, ut martium viri exemplum
pugnaturos accendunt, inclama toque Dei auxilio, proelium consertum. »

3. Les cas où des jongleurs accompagnent le chef d’une armée sont nom-
breux; mais il est bien évident qu’ils ne doivent pas être confondus avec

58

CHAPITRE III

Nous n’avons pas d’objection immédiate à opposer si on nous
invite à penser que, lorsqu’ils commencèrent à faire des chansons
de geste, ce fut dans un esprit très pacifique. M. Bédier a montré
le rapport étroit de ces chansons, sous leur forme la plus
ancienne, avec certains centres de pèlerinage. C’est là, près de
reliques vénérées, autour de ruines évocatrices, que les jongleurs
auraient développé les laisses de leurs poèmes pour les voya-
geurs venus en visite, ou qui passaient, en quête de plus loin-
tains autels. Ces histoires, toutes pleines du tumulte des armes,
c’est pour des dévots curieux et inofTensifs qu’ils les auraient
souvent imaginées.

D’ailleurs, les jongleurs qui, dès ce temps-là, chantaient des
chansons de geste nous sont très mal connus. Nous devinons,
mais nous ne savons pas, que tantôt ils se mêlaient aux troupes
des pèlerins pour les accompagner jusqu’au terme de leur
voyage, et tantôt les attendaient aux étapes importantes ^ ; et
pourtant, il y a apparence que déjà ils étaient très nombreux,
soit qu’ils se fussent fait une spécialité de cette sorte d’oeuvres,
soit qu’ils les missent à leur répertoire à côté de beaucoup
d’autres,

ceux où des jongleurs auraient eu un office militaire. Voy. app. III, 23,
V. 286; 207, v. 2744 ss. Thibaut de Champagne, partant pour la Palestine,
en 1238, emmène deux ménestrels avec lui [Recueil des hist. de France,
t. XXII, p. 595 et 600).

1. Voyez sur ce point l’opinion conforme de plusieurs critiques : Pio
Rajna, Un” inscrizione nepesina del i i31 [Archiv. stor. iial., série IV, 1. 19) ;
Ph. Aug. Becker, Der sûdfranzôsiche Sagenkreis, p. 72 ss,; Bédier, Les
légendes épiques, t. I, p. 336 ss. ; etc. Les pèlerins avaient l’habitude de
chanter en route. Parmi d’autres témoignages, un passage d’Etienne de
Bourbon [Anecd. hist., 194, éd. Lecoy de la Marche, p. 168), mérite d’être
relevé : « Item débet esse leta [perigrinatio], ut de Deo cantent, ut faciunt
Tlieutonici, non de aliis vanitatibuset turpibus, ut qui exiverant de Babilo-
nia judei, qui loquebantur azotice. Azotus interpretatur incendium. Sunt
similes hiis illi peregrini qui, cum loca sanctorum visitant, luxuriosas can-
tilenas cantant, per quas corda audiencium inflammant et succendunt
ignum luxurie… » Des pèlerins eux-mêmes composaient des chansons. Tel
cet Ezzo Scolasticus, dont il s’agit dans une Vita h. Altmanni (Pezius,
Scriptores rerum austriacarum, t. I, col. 117), et qui allait avec des compa-
gnons nombreux à Jérusalem : « Inter quos, praecipui duo canonici extite-
runt; videlicet Ezzo Scholasticus, vir omni sapientia et scientia praeditus,
qui in eodem itinere cantilenam de miraculis Christi patria lingua nobiliter
composuit; et Cunradus… » Mais on conçoit que des jongleurs aient pu
trouver bon accueil au milieu de leurs bandes. Pour d’autres renseigne-
ments sur les chants de pèlerins, voyez Hist. lilt. de la France, t. XXI,
p, 276 ss., et Du Méril, Poésies latines populaires, p. 56.

l’église favorise certains jongleurs 59

Même à une époque plus récente, on sait relativement peu de
choses de ceux qui composaient. On a remarqué que les plus
anciennes chansons sont anonymes, et, quand les auteurs com-
mencent à se faire connaître, c’est au moment où k force primi-
tive du génie épique est épuisée, et que les légendes, sorties de
la tradition populaire, sont entrées dans la tradition littéraire.
Si l’on connaît les Adenet, les Bodel, les Girart d’Amiens, qui
ont écrit très tard des épopées artificielles, que dire, non seule-
ment des auteurs de la Chanson de Roland ou de la Chanson de
Guillaume, mais encore de ceux d’Aioul, ou de Hnon de Bordeaux,
ou d’Ami et Amile, ou de tant d’autres qui ont pourtant vécu à
la fin du XII” siècle ? Et si parfois on tient un nom, est-on mieux
informé pour cela, ignorant tout le reste? C’est pourquoi on peut
bien espérer faire une histoire de l’épopée ; mais une histoire des
poètes épiques est impossible, parce que, aux époques où le
genre a fleuri, ils n’ont laissé d’autres traces deux-mêmes que
leur oeuvre.

Quant aux chanteurs, ceux qui exécutaient, ils ne commencent
de même à sortir de l’ombre que lorsque l’épopée était déracinée
depuis longtemps, lorsque, détachée du sol où elle avait poussé,
elle avait été transportée à travers tous les pays, comme les
récits ordinaires. Alors, on voit paraître des jongleurs, qui, la
vielle au dos, colportent leur chanson de geste de ville en ville,
de château en château. Ils la chantent, s’accompagnant de leur
instrument de musique ‘, partout où ils y trouvent du profit.
C’est devant le peuple des rues, ou devant des seigneurs ; c’est à
un carrefour, ou bien devant la table d’un baron qui dîne ; c’est
un jour de fête, un jour de foire, ou bien un jour quelconque,
quand des badauds consentent à s’arrêter ou qu’il agrée à un
comte d’écouter quelques laisses -.

1. Voy. H. Suchier, Der musikalische Vortrag der Chansons de geste
{Zeitschrift fur rom. philologie, t. XIX, p. 370 ss.).

2. Comme preuve que les chansons de geste étaient chantées devant le
peuple, voy. app. III, 47, v. 4947 ss. (le discours du jongleur ne peut
s’adresser qu’à un auditoire de place publique) ; app. III, 201 ; — qu’elles
Tétaient dans les châteaux : — à table, voy. app. III, 183, v. 1378 ss., et la
vignette du roman en prose qui accompagne l’édition Fr. Michel, p. 71 ;
app. III, 131, p. 185 ; — dans les jardins, vo\\ app. III, 36, v. 138; — qu’elles
l’étaient pendant les voyages à cheval, voy. app. III, 25, v. 440 ss. ;
v. H83 ss. ; 58, v. 6085 ss. ; (Nicolas de Vérone, au xiv* siècle, exprime au
vers 32 ss. de la Pharsale qu’il a traduit cet ouvrage pour être récité pen-

60 CHAPITRE ‘ III

Au reste, il serait possible de s’arrêter plus longuement à con-
sidérer le sort des jongleurs de geste. Même avec les ressources
dont nous disposons, on parviendrait à éclaircir quelques points
importants, tels que savoir dans quels rapports vivaient les
auteurs et les exécutants; quelle fut, à partir d’une certaine
époque, la condition des uns et des autres ; comment on les
payait, et comment ils remerciaient ; comment ils propagèrent
les légendes ; comment ils les organisèrent en cycles. Mais ce
sont autant de questions que nous aurons l’occasion de poser
ailleurs et d’une façon plus large, à propos des jongleurs en
général ^ Il suffira ici de signaler l’activité particulière de ces
derniers dans l’épopée, et d’avoir fait remarquer que, à la faveur
universelle dont jouissait ce genre, même auprès de juges
sévères, ils durent de pouvoir, aussi bien que les chanteurs de
Vies de saints, se répandre à leur aise sur toutes les terres,
comme les porteurs d’une parole saine et profitable. La protec-
tion qu’ils reçurent de l’Église établit leur prestige dans le
monde : tous, même ceux qui cultivaient des formes d’art moins
graves, en profitèrent, et ils vainquirent, parce que quelques-uns
d’entre eux avaient su plaire à leur pire ennemie.

dant les routes aux seigneurs en voyage ou en expédition) ; — qu’elles
l’étaient en d’autres circonstances pour distraire un oisif,, voy. app. III,
154, V. 1330 ss. Ce dernier exemple, de même que celui de la Violette,
montre qu’on se contentait d’entendre quelques laisses.
1. Voyez II” part., chap v et ix.

DEUXIEME PARTIE

LE REGNE DES JONGLEURS

Le xiii^ siècle, dès ses premières années, s’annonce comme
l’âge d’or de la jonglerie. Le jongleur est devenu une puissance
aimée et redoutée. Il est la fantaisie, l’imprévu, l’ingénieux; il
amuse les vilains et les dames ; il sème les plaisirs autour de lui :
on le chérit. Mais en même temps on le craint, comme ceux qui
savent manier les mots et agir sur le public. Aussi obtient-il
ordinairement ce qu’il désire, et, en ses beaux jours, il va vêtu
de vair et de gris. On acquiert à son métier de si prodigieuses
fortunes, son talent est récompensé avec une si libérale munifi-
cence, que* chacun, pour peu qu’il s’y sente des dispositions, veut
tenter une carrière si merveilleuse. La fascination de son existence
de luxe et de plaisirs est si grande, que la folie de devenir
jongleur arrache les paysans à la terre et les artisans à leur
industrie. En Angleterre, chaque fois qu’ils s’occupent des vaga-
bonds, les rois trouvent parmi eux des jongleurs d’occasion, dont
le nombre croissant les inquiète •.

Les jongleurs se multiplient * et la faveur dont on les enve-
loppe croît en même temps. On cite bien, du ix^ au xii^ siècle,
l’exemple de quelques princes qui, généralement par scrupule

1. Voy. Cbambers, Mediaeval Stage, t. I, p. 54, et t. II, p. 260.

2. Le roman de Flamenca décrit des noces, où figurent plus de loOO
jongleurs. Cfe n’est pas là de l’histoire ; mais, en 1324, dans une cour tenue
à Rimini par les Malateste^ ils étaient aussi plus de 1500 (voy. Muratori,
Anliq. liai., t. 11, c. 843) ; et en Angleterre, en 1306, plus de 150, nommés
par leur nom, sans compter les anonymes, reçurent salaire aux fêtes de ‘^
Tadoubement du prince Edouard (voy. un extrait des comptes de l’Échiquier
dans Chambers, Mediaeval Stage, t. II, p. 234 ss.).

62 DEUXIÈME PARTIE

religieux, s’interdisaient de les écouter et leur fermaient leur
porte. Mais ces manifestations d’une austérité archaïque semblent
passer de mode. C’était au ix” siècle que Louis le Pieux, tout en
les admettant à sa cour, ne leur avait jamais accordé le moindre
sourire K C’était en 1043 que l’empereur Henri 111 les avait ren-
voyés de ses noces sans leur rien donner, au plus grand avantage
des pauvres 2, C’était en 1187 que Philippe-Auguste avait refusé
de leur faire distribuer des vêtements ^. Depuis, la résistance
faiblissait et l’on devenait moins intransigeant. En 1114, l’empe-
reur Henri V, à l’occasion de son mariage, faisait aux jongleurs
de nombreux et inestimables présents *. Et si Philippe-Auguste
chassa les jongleurs de sa cour 5, jusqu’à un certain moment elle
en avait foisonné ^. En tout cas, le xiii’^ siècle commençant, il
faut voir quelle place désormais les jongleurs tiennent dans les
comptes de toutes les cours et de tous les pays. Le roi de France
Louis IX, qui mérita la faveur unique d’être appelé saint, fut
leur protecteur. Il les faisait venir après ses repas, conte Joinville,
et il ne disait pas les grâces qu’ils n’eussent fini de réciter leurs
vers et de jouer de leurs instruments^. Ses livres de dépenses
accusent des dons fréquents aux ménestrels ^. On peut bien après
cela faire remarquer qu’il refusa d’en avoir auprès de lui à
demeure ^ : il est assez prouvé qu’il les supportait, et sans doute
avec plaisir. Les jongleurs savaient si bien qu’il n’était pas un
ennenii, que Rutebeuf lui a adressé une pièce de vers pour faire
appel à sa générosité ^’^j et si le poème des Bec/rets de la mort de
saint Louis laisse entendre qu’il n’aimait pas toute littérature **,
celui de la Branche aux royaux lignages dit explicitement :

1. Voy. app. III, 6, a.

2. Voy. app. III, 17 et 18.

3. Voy. app. III, 85, a.

4. Voy. Zappert, Ueberdas Fragment eines Liber Dativus{Sitzungsberichte
der Wiener Akad., phil. hist. Klasse, t. XIII, p. i”iO).

5. Voy. app. III, 85, b.

6. Voy. Lecoy de la Marche, Société française au XIII^ siècle, p. 96 ss.

7. Voy. app. III, 194, a.

8. Voy. app. III, 194, c ; 225 ; 228.

9. N. de Wailly {Recueil des historiens de France, t. XXII, p. xxvi).

10. C’est la pièce intitulée la Pauvreté Rutebeuf.

11. Bibl. Nat., ms. fr. 827, f° 341, col. 2 :

Ja ne vous tint de dire chancon ou rotrouange…,e/c.

LE RÈGNE DES JONGLEURS . 63

Vies menestriers mendians. . .
Tant du sien par an emportaient
Qu’au nombre ne puis avenir ‘.

Des jongleresses suivaient les jongleurs : car, depuis longtemps
déjà, les femmes s’étaient mêlées de jonglerie. De très vieilles
miniatures les montrent dans le métier de danseuses et de musi-
ciennes ‘, Au XIII* siècle, elles sont extrêmement répandues. Les
romans en parlent souvent ^. Dans ime danse qui fut à la mode
plusieurs siècles durant, la danse de Salomé, c’était naturelle-
ment une femme qu’on voyait figurer *. Richard de Cornouailles,
en 1241, à la cour de l’empereur Frédéric 11. vit danser des jon-
gleresses sarrasines, qui voltigeaient sur des sphères en chantant et
en frappant des cymbales ‘. Quand le roi André de Hongrie, en
1211, envoya à la Wartbourg sa petite-fille Elisabeth, fiancée au
jeune comte Louis de Thuringe, il lui donna une jongleresse du
nom d’Alheit, pour lui remettre le cœur en joie aux heures de
tristesse ”. Wenzel, roi de Bohême, protecteur fameux des
minnesinger, avait auprès de lui une jongleresse favorite, qui
s’appelait Agnès. Elle était habile au chant et à la harpe, et elle
exerçait sur les hommes une très vive séduction. La confiance
dont le roi l’honorait lui avait donné une haute place à la cour.
Wenzel la chargeait d’ambassades auprès de personnages impor-
tants à l’étranger. Les faveurs lui venaient en foule. Douze che-
vaux étaient toujours tenus prêts pour son service. Elle était
suivie d’une voiture toute pleine de ses toilettes et des bagatelles
qu’elle aimait. Le roi mourut en 1303, non sans qu’on accusât la
jongleresse de l’avoir empoisonné “. Agnès n’était peut-être pas

1. Voy. app. III, 194, b.

2. Yoy.Strutt, Sports and Pastinies, pi. XXII.

3. Voy. app. III, 63, v. 10834 ; 154, v. 4556 ; 172, a, v. 15020 ; etc.

4. Voy. app. III, 9. Pour les représentations figurées, voy. VioUet-le-Duc,
Diction, de tarchitecture française, t. VIII, p. 126 ; Wright, Doniestics
manners and sentiments, p. 167 ; Strutt, Sports and Pastimes, p. 293, 294,
et pi. X\’I1I ; et Schultz, das hôfiche Leben, t. I,p. 334 (fresque signalée
d’abord par Gailbabaud, V architecture et les arts qui en dépendent, t. II).

5. Voy. app. III, 229.

6. Voy. Anzeiger fur Kunde der deutschen Vorzeil, Neue folge, t. Il,
p. 129.

7. Voy. Hertz (Abhandl. der mûnch. Akad. der Wissensch., I Klasse,
t. XX, et Spielmannsbuch, p. 9 s . — L. Gautier, Épopées, t. II, p. 95 ss., a
rassemblé de nombreux textes concernant les jongleresses .

64 DEUXIÈME PARTIE

coupable, et peut-être pâtissait-elle seulement de la mauvaise
réputation qu’on faisait aux femmes de sa condition K Les jon-
gleresses, en effet, passaient pour ne pas valoir mieux que les
courtisanes ; on les désignait sous des noms sévères, et les pou-
voirs civils, aussi bien que les pouvoirs religieux, édictaient contre
elles des arrêts rigoureux.

Pour soulever l’enthousiasme de tous, qu’étaient-ils, ces
jongleurs, et qu’apportaient-ils de si rare? Bien des choses, à la
vérité, et des plus diverses. Les noms qu’on leur donne quelque-
fois pour désigner plus précisément leurs différentes habiletés,
sont extrêmement nombreux -. Ce sont des sauteurs, « tombeors »
et « espringeors » ■’ ; ce sont des dompteurs et des montreurs ^ ;
ce sont des danseurs et des mimes ; ce sont des physiciens, des
escamoteurs, des passeurs de muscade, des charlatans, des presti-
digitateurs, des enchanteurs, des nécromanciens, des thériaqueurs,
des avaleurs de feu. Ils batellent, montrent des marionnettes,
imitent des cris d’animaux, parodient les sermonneurs, les tour-
noyeurs ^. Ils font de la musique, symphonies et mélodies “; ils
jouent des instruments ; ils chantent des chansons. Ils ont à leur
répertoire des « sons » d’amour et de printemps, des chansons de
geste, des romans, des fabliaux, des lais bretons, mille belles
choses, mille facéties. Mais nous ne prétendons pas dénombrer
leurs industries : des pages n’y suffiraient pas. Et nous nous
contentons de laisser penser quelles promesses infinies de plaisir
recelait le seul nom de jongleur ‘.

1. A deux reprises, dans le fabliau de Richeul, la courtisane est appelée
« ménestrel » (Méon, Nouveau rec. de fabliaux, t. I, p. 41 et 55). Dans le
même fabliau (p. 67), une abbesse qui tourne mal devient jongleresse.

2. Pour les noms latins, voy., par exemple, app. III, 66. En français, on
les appelle « conteor », « vieleor », « tumbeor », « baleor », « estruman-
teor », « fableor » ; etc.

3. Vpy. Strutt, Sports and Pastiines, pi. XIX et XX ; voy. aussi app. III,
144, V. 1146 ss. ; 194, a, par. 526 ; 235.

4. Voy. Strutt, Sports and Pastimes, p. 329,330, pi. XXII, XXIII, XXIV ;
voy. encore app. III, 8 ; 15; 132; 191 ; 294; etc.

5. Voy. Strutt, ouvr.cité, pl. XVII, XVIII, XIX, XXII.

6. Sur leurs instruments, voy. H. La.\oi\, La musique au temps de s. Louis
(G. Raynaud, Rec. de motets, t. II), p. 314 ss.

7. Les jongleurs se disting’uaient dans la foule par l’étrangeté de leur
accoutrement. A Torigine, ils portaient des costumes de couleur simple et
unie : c’est ainsi que les représentent les miniatures. Mais, dès le xii” siècle,
ils adoptent les étoffes éclatantes : pour ressembler à des jongleurs, on voit

LE RÈGNE DES JONGLEURS 65

Tristran et Cui’v’enal mettre des manteaux rouges avec une capuce jaune
(Eilhard, Tristrant, éd. Lichlenstein, dans les Quellçn und Forschungen zur
Sprach und Litter. der germ. Vôlker, v. 8230 ss.) ; Morolt, se présentant
comme un jongleur, est vêtu d’une robe de soie rouge (Vogt, Die deutschen
Dichtungen von Salomon und Markolf, I, 144, v. 3701) ; les comptes de Té-
vêque Wolfger mentionnent un présent fait à un vieux jongleur costumé de
rouge (éd. Zingerle, p. 25) ; etc. Les jongleurs se mirent aussi à porter des
vêtements mi-partis, de deux couleurs, dans le sens de la longueur,
(voy. Du Cange, au mot Jocularis ; miniature du ms. de l’Arsenal 3525
décrite par Montaiglon, Recueil général des fabl., t. III, p. 368; Kopp,
Bilder und Schriften der Vorzeit, t. I, p. lOo’i. Ils se faisaient la figure,
et se rasaient les cheveux et la barbe (Brut, v. 9341 ; Gaufrey de Mon-
mouth, Hisioria reguni bril., 9, 1) : les seigneurs de la suite de Cons-
tance d’Aquitaine, vers l’an 1000, étonnèrent la cour de Robert /le France
parce qu’ils étaient rasés à la manière des jongleurs, « a medio capitis nudati,
liistrionum more barbis rasi » (voy. app. III, 14′. Les jongleresses possé-
daient une coiffure particulièi’e (voy. Gautier, Épopées, t. II, p. 97).

l-ARAL. — Les jongleurs au moyen âge.

CHAPITRE I

CLASSIFICATION DES JONGLEURS

Une telle abondance de talents attribués aux mêmes hommes
a quelque chose de si singulier, il est si étrange de voir exercer
par une même catégorie de professionnels des métiers qu’on a
coutume de distinguer, que, pour ramener les choses à un aspect
normal, on a dû, dans la foule des jongleurs, établir des divisions
et tenter une classification. Mais où trouver le principe de cette
classification ? sur quelles bases la fonder ? c’est ce qu’il n’est
pas aisé de dire dès l’abord, peut-être parce qu’on se heurte à
des impossibilités et qu’on ne doit pas songer à séparer ce qui ne
saurait l’être, à coup sûr parce qu’il n’y a pas des mots aux
choses un rapport bien défini, et que telle distinction verbale
risque de ne pas répondre à une distinction réelle. Aussi voit-on
les critiques fort empêchés pour se mettre d’accord et ils varient
beaucoup dans leurs façons de diviser : les uns répartissent les
jongleurs selon les genres qu’ils traitent ; les autres selon qu’ils
sont auteurs ou simples exécutants ; les autres selon la société
qu’ils fréquentent. Il n’y a rien d’étonnant à cette diversité d’opi-
nions, si on considère que les contemporains eux-mêmes ne se
sont pas entendus sur ce point. Et sans doute y a-t-il là pour nous
une indication précieuse, si nous voulons, k notre tour, tenter de
classer les jongleurs : conscients de la fragilité des avis en pareille
matière et pénétrés du sentiment que toute division répond ici
bien plutôt à un besoin logique de l’esprit qu’à une réalité posi-
tive, nous adopterons simplement celle qui aura la plus grande
vertu explicative, celle qui fera le mieux comprendre l’évolution
de la jonglerie.

Au reste, au premier coup d’œil, la discussion qu’on va enga-
ger pourra sembler oiseuse et scolastique ; il pourra paraître
qu’elle est une vaine bataille de mots, un frivole bavardage sur
les genres et les espèces. Mais, nous le verrons ensuite, si on
trouve là l’occasion de se faire une idée plus précise du rôle des
jongleurs, de saisir quelques points essentiels de leur histoire,

CLASSIFICATION DES JONGLEURS 67

d’expliquer la formation de ce qu’on peut appeler le type du
jongleur littéraire, on ne saurait soutenir que le gain soit nul.

Les classifications morales.

Il ne convient pas de tenir autrement compte dune distinction
que les jongleurs eux-mêmes se plaisent à faire entre les bons et
les mauvais : fondée sur un principe mobile, elle sert surtout
l’intérêt du poète qui vante son propre mérite en rabaissant celui
des autres : car c’est un procédé commode pour se faire valoir
que d’accuser ses rivaux de n’avoir ni mœurs, ni sagesse, ni sens,
de n’avoir pas le respect de la vérité, de médire méchamment,
de’ fausser les histoires. Il n’y a pas là de classification à propre-
ment parler : il s’agit de simples appréciations, toutes person-
nelles, et,- à supposer qu’il y ait un certain accord entre les juge-
ments sur le bien et sur le mal. ces jugements n’ont jamais
qu’une portée morale. Nous cherchons une division rationnelle,
qui réponde à une interprétation critique, et non sentimentale,
des faits.

Thomas Gabham, clerc anglais, qui fut sous-doyen de Salis-
bury et archevêque de Gantorbéry, a écrit, probablement vers la
fin du xiii” siècle, un Pénitentiel, dont un passage offre, dans la
question présente, un grand intérêt *. Amené à parler de ceux

1. Voici ce texte réimprimé bien des fois depuis Guessard : « Tria sunt
histrionum gênera. Quidam transformant et transflgurant corpora sua per
turpes saltus et per turpes gestus, vel denudando se turpiter, vel induendo
liorribiles larvas ; et omnes taies damnabiles sunt, nisi reliquerint officia
sua. Sunt etiam alii qui nihil operantur, sed criminose agunt, nonhabentes
certum domicilium ; sed sequuntur curias magnatum et dicunt opprobria
et ignominies de absentibus ut placeant aliis. Taies etiam damnabiles sunt,
quia prohibet Apostolus cum talibus cibum sumere, et dicuntur taies
scurrae vagi, quia ad nihil utiles sunt nisi ad devorandum et maledicendum.
Est etiam tertium genus histrionum qui habent instrumenta musica ad
delectandum homiues, et talium sunt duo gênera. Quidam enim fréquentant
publicas potationes et lascivas congregationes, et cantant ibi diverses
canlilenas ut moveant homines ad lasciviam, et taies sunt damnabiles sicut
alii. Sunt autem alii, qui dicuntur joculatores, qui cantant gesta principum
et vitam sanctorum, et faciunt solacia hominibus vel in aegritudinibus suis
vel in angustiis, et non faciunt îïyrumeras turpitudines sicut faciunt salta-
tores et saltatrices et alii qui luduntin imaginibus inhonestis et faciunt videri
quasi quaedam fantasma ta per incantationes vel alio modo. Si autem non
faciunt talia, sed cantant in instrumentis suis gesta principum et alia talia
utilia ut faciant solacia hominibus, sicut supra dictum est, bene possunt sus-
tineri taies, sicut ait AJexander papa. »

68 CHAPITRE PREMIER

qu’il appelle les histrions, il les répartit en trois catég^ories. La
première comprend ceux qui font de leur corps un usage indigne ;
qui se livrent à des gestes, à des danses obscènes ; qui se dévêtent
d’une façon honteuse ; qui se mêlent de pratiques magiques et
mettent des masques. Ceux-là, dit l’auteur, et tous ceux de leur
genre, sont damnables. La seconde catégorie comprend les
scurrao vacfi, qui, vagabonds et suivant les cours des grands, ont
pour profession de flatter les uns et de répandre des propos igno-
minieux sur les autres ^ Ils sont damnables, eux aussi, La troi-
sième catégorie, enfin, est celle des histrions qui ont des instru-
ments de musique. Mais il y a encore lieu ici de distinguer entre
ceux qui fréquentent les tavernes, les lieux de débauche, qui
chantent des chansons de folie, et ceux — les bons — qui chan-
tent les exploits des hommes d’épée et la vie des saints. Sévère k
tous les autres, Thomas dispense son indulgence à ces derniers
et considère qu’on peut les souffrir, parce qu’ils sont une conso-
lation aux affligés et aux hommes que le souci travaille. La doc-
trine qu’il professe, soit qu’elle lui appartienne en propre, soit
qu’il l’ait reçue d’ailleurs, paraît avoir été très répandue, si on
en juge par le nombre des ouvrages où elle se retrouve. Léon Gau-
tier cite plusieurs Sommes de pénitence du xiii” siècle où elle est
reproduite, ou, pour ne pas préjuger de la relation des textes
entre eux, enseignée ; et au xv” siècle encore, elle a pris place
dans le Jardin des Nobles ‘^. Dans ces conditions elle s’impose à
l’examen et elle représente une façon de voir trop générale pour
être négligée.

Cette classification donc, vénérable par l’âge, Léon Gautier l’a
reprise à son compte, et, par la faiblesse ordinaire aux auteurs
de donner le plus d’éclat possible au sujet qu’ils traitent, il a
saisi avec empressement une telle occasion de mettre les jongleurs
de geste en haut rang parmi leurs congénères. Il adopte, dans
son ensemble, la théorie de Thomas, comme si elle était une
expression stricte et indiscutable des faits ; et il en retient par-

1. On ne voit pas pourquoi L. Gautier, Épopées, t. II, p. 23, veut qu’il
s’agisse ici des clercs vagants,desgoliards. Chambers, Mediaeval Stage, t.I,
p. 60, interprète de la même façon. — Mais il n’y avait pas que les clercs
vagants pour gagner leur vie au moyen de la flatterie et de la médisance. Il
existait des bouffons laïques, et c’étaient même les plus nombreux.

2. Voy. ouvr. cité, t. II, p. 21, n. 1.

CLASSIFICATION DES JONGLEURS 69

ticulièrement qu’il y eut des chanteurs épiques tout bardés de
dignité, bons vassaux et bons chrétiens, poètes dévoués à leur
foi et au bien *. ^

On ne saurait dire que l’opinion de Léon Gautier manque tout
à fait de fondement, puisqu’elle est ou paraît autorisée par le
témoignage de Thomas Cabham. Peut-être cependant, dans l’in-
terprétation même de ce témoignage, une certaine circonspection
est-elle de mise. Il ne faut pas en tirer plus qu’il ne contient.
Et d’abord lisons-le sans préjugés. Même s’il nous en coûte,
renonçons sagement à trouver les jongleurs, sous prétexte qu’ils
avaient du talent, dans un rôle brillant et respecté, tout pleins du
sentiment de leur valeur et recueillis dans un bel orgueil. En
établissant des catégories, en s’efforçant de trier les bons des
mauvais et de leur faire une place de choix dans l’opinion, on
cède à cette croyance toute moderne que l’œuvre belle suppose
un auteur glorieux, environné d’égards et soucieux de son atti-
tude. Pour sauver les génies plus rares de la promiscuité dégra-
dante des baladins, des ballerines et des avaleurs de sabres, on
voudrait qu il eût existé une jonglerie d’élite, une aristocratie qui
eût dominé et relui. C est ainsi que Léon Gautier a été conduit à
écrire des jongleurs de geste ces choses étonnantes, qu’ils étaient
« des chanteurs religieux et nationaux qui se consacraient uni-
quement H Dieu et à la patrie » ; qu’ « ils se sont montrés grands
et austères » ; qu’ « ils ont été enfin les serviteurs de toutes les
belles et bonnes causes » ‘-. Et certes, il y a dans cette idée du
jongleur toute la pompe des conceptions romantiques, tout l’effort
d’une imagination ambitieuse, qui enveloppe dans un nuage
divin le poète, le vates. le barde, l’homme du ciel. Mais, en une
telle occurrence, voir grand n’est pas voir juste. Ils étaient sin-
gulièrement plus modestes, les jongleurs de geste, les vrais. Dis-
putant à chaque jour leur vie, qui était rude, ils avaient bien
autre chose à faire que de méditer sur la magnificence de leur
œuvre ; et plus d’un beau vers est né du besoin d’un morceau
de pain.

Le rêve de grandeur que Léon Gautier formait pour ses jon-
gleurs lui a fait attribuer au texte de Thomas Cabham une signi-
fication qu’il n’a pas. Le casuiste anglais enseigne qu’il y a trois

1. Ouvr. cité, t. II, p. 26.

2. Ouvr. cité, pass. cité.

70 CHAPITRE PREMIER

sortes de jongleurs. Mais lui-même semble reconnaître l’insuf-
fisance de sa théorie quand, dans la troisième de ses classes, qui
est celle des chanteurs et des musiciens, il se trouve obligé d’in-
troduire une importante subdivision : là aussi, s’il y a des gens
estimables, il y en a d’autres abominables. Et comment dès lors
diviser les jongleurs en ne tenant compte que de la nature de
leur art ? D’ailleurs, sur ce point, le propos d’un pape, rapporté
aussi par Thomas, est assez instructif . Gomme un jongleur deman-
dait s’il pouvait continuer d’exercer son métier sans mettre son
âme en péril, le pontife, à défaut de solution meilleure, le lui
permit, à condition qu’il s’abstînt d’un certain nombre d’exer-
cices, « dummodo abstineret a praedictis lasciviis et turpitudini-
bus » ^. C’est là faire entendre assez nettement qu’un jongleur
avait à son service des habiletés mêlées, et tel pouvait se plaire
à quelques-uns de ses chants qui aurait rougi d’écouter les autres.
Il est trop simple de dire qu’il y avait de bons et de mauvais jon-
gleurs ; il y avait du bon et du mauvais dans chacun d’eux.
C’est pourquoi la classification de Thomas Cabham est trop
rigoureuse pour être juste. Elle distingue abstraitement des
classes qui n’étaient pas séparées dans la réalité. Elle est sans
doute une indication fournie aux hommes d’église, une direction,
un principe très général pour l’estimation des péchés. Nous en
venons ainsi à considérer que, dépourvue de valeur historique,
elle a surtout un caractère moral, et, plus précisément même,
qu’elle répond à des préoccupations religieuses et confession-
nelles. De ce fait, elle ne comporte qu’une application limitée et
ne présente qu’un intérêt très spécial.

Autres principes de classification.

Deux textes du xiii^ siècle nous offrent les éléments d’une
classification qui paraît d’abord avoir une signification sociale
qui manque à celle de Thomas Cabham. Ce sont deux poèmes.
L’un affecte la forme d’une requête qui aurait été adressée, en
1272, par le provençal Guiraut Riquier au roi Alphonse de

1. Il s’agit des excès que Thomas a énumérés plus haut. Entendez : « à
condition qu’il ne fasse pas de danses obscènes, qu’il ne fasse pas profession
de médire, qu’il n’aille pas dans les tavernes amuser et exciter les débau-
chés, etc. »

CLASSIFICATION DES JONGLEURS 71

Castille au sujet du nom de jongleur ; l’autre se présente comme
la réponse du roi à la requête de Guiraut ‘ : mais il est certain
que cette réponse est fictive, et, probablement, l’auteur en est
encore Guiraut Riquier lui-même.

La supplique écrite par Guiraut dans son chagrin de partager
avec une foule indigne le nom de jongleur, a pour objet dobte-
nir du roi qu on distingue par des titres convenables les hommes
de talents différents. Toutes les conditions sociales, remarque
l’auteur, ont été pourvues chacune d’une dénomination spéciale :
nul ne confond dans le langage un clerc et un chevalier, un
bourgeois et un manant ; et chacune des grandes classes est sub-
divisée elle-même en catégories, qu’on désigne de vocables
propres. Il n’en devrait pas être autrement de la classe des jon-
gleurs, et c’est une injustice de ne pas faire de différence dans
les termes entre les meilleurs et ceux qui mendient aux carre-
fours en grattant d’un instrument, qui chantent sur les marchés,
dans les tavernes, qui fréquentent la populace, qui font des tours
de force ou qui montrent des guenons. La confusion ne se faisait
pas au temps ancien, qui était le bon. Car le jongleur, c’était
l’homme de sens et de savoir qui, par sa musique, mettait les
seigneurs en joie et les honorait ; et le troubadour, c’était celui
qui racontait les belles actions, qui louait les preux et les encou-
rageait dans le bien. Mais depuis, des gens sans aveu se sont
mêlés de jonglerie, et ont jeté le discrédit sur un nom qu’ils ont
usurpé. C’est pourquoi le roi de Castille, protecteur ancien et
réputé des arts, devrait s’employer à remettre les choses en
ordre. « Je vous en prie, lui dit à peu près Guiraut, ne permettez -^
pas que ceux qui possèdent l’art véritable de l’invention, qui ont
le secret des vers, des causons, et autres belles poésies utiles,
instructives, impérissables, soient appelés des jongleurs. Car
vous savez que leur œuvre est autrement durable que les baga-
telles des autres. Le plaisir que donnent les musiciens et les
baladins ne dure que l’instant où on les voit et où on les entend.
Mais les chants des bons trouveurs, qui savent construire de
belles histoires, demeurent dans le souvenir et continuent de

\ . Ces deux poèmes ont été publiés dans le recueil de Mahn, Die Werke
der Troubadours. Voy. app. III, 289. Parmi les études qui leur ont été
consacrées, il faut signaler celle de J. Anglade, Le troubadour Guiraut
Riquier, p. 122 ss.

72

CIlAPirilK PKKMIER

vivre longtemps encore après que leurs auteurs ont cessé de
vivre. C’est grand dommage que de telles gens n’aient pas un titre
à eujc, par lequel on puisse, dans les cours, les distinguer des
vils jongleurs. » Et plus loin, ayant opposé le poète aux instru-
mentistes et aux bateleurs, Guiraut introduit une distinction
nouvelle : il dénonce, parmi les troubadours eux-mêmes, l’indi-
gnité de quelques-uns, qu’il voudrait voir classés et nommés à
part : « Il y a des troubadours, écrit-il, qui ne méritent pas le
même honneur : les uns usent leur savoir en médisances, les
autres font des strophes, des sirventes, des danses, avec quoi ils
pensent s’attirer de l’estime. Ne croyez pas, roi, que je parle
pour eux. Je défends seulement ceux qui ont du sens et du
mérite, qui font des vers et des chansons de prix, qui donnent
de beaux enseignements. » Et c’est pour ces derniers, à l’excep-
tion des baladins d’une part, des poètes vulgaires de l’autre,
que Guiraut voudrait qu’on fît droit à sa requête.

Le poème qui contient la réponse du roi Alphonse reconnaît
le bien fondé des doléances précédentes. Il reconnaît l’abus,
ordinaire en Provence, par lequel on désigne d’un même nom
tous ceux qui produisent leurs talents en public, et il trouve que
c’est une faute d’appeler jongleur un saltimbanque aussi bien
qu’un poète. Il estime que les choses sont beaucoup mieux
ordonnées en Espagne où les musiciens sont dits joglars, les
mimes remend adores^ et les trouveurs segriers. Aussi propose-t-
il d’établir l’usage suivant : tous ceux qui exercent un art infé-
rieur et vil, qui montrent des singes, des chiens et des chèvres,
qui imitent le chant des oiseaux, qui jouent des instruments
pour le plaisir de la populace, tous ceux-là, et ceux, aussi qui
osent paraître dans les cours .sans savoir mieux, devraient être
appelés bufos, selon la coutume de Lombardie. Ceux, d’autre
part, qui savent plaire aux grands, qu’ils jouent des instruments,
récitent des nouvelles, chantent les vers et les causons des
poètes, ou intéressent par d’autres adresses, ceux-là ont droit au
nom de jongleurs. Ceux enfin qui possèdent le don de trouver,
de composer des vers et des mélodies, d’écrire des chansons de
danse, des strophes, des ballades, des aubades, des sirventes,
ceux-là peuvent revendiquer le nom de troubadours.

Tel est à peu près le contenu des deux poèmes où Guiraut
Rjq^uier nous informe avec abondance sur les jongleurs, et qu’on

CLASSIFICATION DES JONGLEURS

73

s’est borné à analyser en négligeant les considérations secon-
daires. Or, si on examine ces textes relativement au sujet qui
nous occupe, on verra qu’ils posent deux questions : celle des
rapports des jongleurs et des trouveurs, et celle des rapports
des jongleurs et des « bufos ». Et ce sont ces questions que nous
devons étudier.

Jongleurs et trouveurs ^

Les jongleurs exécutaient, nous le savons. Composaient-ils
aussi ? C’est à quoi on a souvent répondu par la négative. Il
existe, en effet, dès le xi* siècle dans le midi, dès la fin du xii*
dans le nord, une désignation spéciale pour les auteurs, et c’est
celle de trouveur. Le trouveur, c’est l’écrivain, celui qui invente :
dès lors ne faut-il pas supposer qu’il y avait entre les trouveurs
et les jongleurs une division très nette ? On Ta prétendu et on a
voulu établir les premiers dans les fonctions d’auteurs, tandis
qu’on réservait aux autres celles de lecteurs ou de récitants.
Réduire ainsi l’office du jongleur et lui refuser le mérite de la
création, c’était résoudre la trop grande complexité du type et
justifier aussi l’exiguïté fréquente de son crédit.

Toutefois il est avéré que des jongleurs connus pour tels se
mêlaient de (( trouver » . Aussi l’explique-t-on comme on peut.
Les trouveurs, dit l’abbé de La Rue, se bornaient à trouver ; mais
les jongleurs, eux, sortaient quelquefois de leurs attributions ;
et ainsi « les trouvères n’étaient pas jongleurs, tandis que les jon-
gleurs, au moins dans les premiers temps de la langue française,
furent presque toujours des trouvères » -. Léon Gautier maintient
la distinction, tout en relevant des exceptions. 11 conclut que
« le plus grand nombre des jongleurs se sont bornés à chanter
les œuvres des trouvères ; mais que, parmi ces chanteurs, il en
fut plus d’un, au midi comme au nord, qui voulut et qui sut

1. J’emploierai ordinairement le cas régime du mot de préférence au cas
sujet trouvère, bien que celui-ci soit aujourd’hui assez répandu. Il est
naturel, reprenant un vieux mot, de le reprendre sous la forme complément.
D’ailleurs, pour le provençal, c’est troubadour et non trobaire qui a été
rerais en circulation.

2. Essai sur les bardes, les Jongleurs et les trouvères, t. I, p. 106.

74 ^CHAPITRE PREMIER

composer lui-même » ^ G. Paris distingue dans l’histoire des jon-
gleurs de geste deux périodes, dont l’une précède et l’autre suit
le milieu du xii^ siècle ‘. Jusqu’à cette date, le jongleur aurait
été tout ensemble l’auteur et le propagateur des œuvres. Depuis,
au contraire, il conviendrait de faire une différence entre le trou-
veur, qui est auteur, et le jongleur, qui n’est qu’exécutant.

La première partie de l’opinion de G. Paris est indiscutable.
Pendant tout le xi*’ siècle et pendant la première moitié du xii*”,
s’il est certain qu’il y eut des jongleurs qui se contentaient de
réciter ou de chanter les poèmes que d’autres avaient composés,
les auteurs eux-mêmes ne dédaignaient pas de présenter en per-
sonne au public ce qu’ils avaient trouvé. En fait, ils vivaient de
la récitation bien plutôt que de la production : on récompensait
ceux qu’on entendait, sans s’occuper de ceux qui inventaient; et
d’autre part, il semble que le marché passé d’auteur à acteur ait
été une institution assez tardive.

Ce qu’il convient de se demander, c’est si, à partir de H 50
environ, il est nécessaire de distinguer entre jongleurs et trou-
veurs. C’est là une vue que paraît autoriser, non seulement pour
les jongleurs de geste, dont parle G. Paris, mais encore pour les
jongleurs en général, le poème supposé d’Alphonse d’Aragon,
puisque le roi attribue au seul trobaireï art de trouver. Mais on
ne saurait négliger d’observer que l’opinion exprimée dans ce
poème se rapporte à une époque relativement récente ; qu’elle
peut être personnelle, arbitraire, mal fondée en fait; qu’elle ne
vaut que pour le midi de la France, et pas nécessairement pour
le nord ; qu’enfin elle est en contradiction avec un certain nombre
de faits assurés, qui ne sont pas des exceptions, et que, par con-
/Séquent, elle peut n’être pas exacte, même en Provence.
V C’est en Provence, au xi” siècle, je crois, que paraît pour la
première fois le nom de trobaire. L’existence du nom semble
supposer celle d’une catégorie d’hommes qu’on commençait à
distinguer des jongleurs ; et, pour déterminer les relations qu’il
y avait des uns aux autres, on considère volontiers les jongleurs

1. Epopées françaises, t. II, p. 47.

2. Voy. Histoire poétique de Charlemagne, p. 11 : «… jongleurs, à la fois
poètes et chanteurs ambulants… » (en parlant du xi” siècle) ; p. 74, l’au-
teur donne le nom de trouveurs aux hommes qui, vers la fin du xfi* siècle
et pendant le xiii«, font encore des chansons de geste.

CLASSIFICATION DES JONGLEURS 73

comme les serviteurs des troubadours. On doit, il est vrai, exa-
miner à part le cas des seigneurs qui, troubadours amateurs,
entretenaient des jongleurs pour porter à leurs amis ou à leurs
dames les poésies qu’ils composaient. C’est ainsi que Jaufré
Rudel, homme de haut rang, prince de Blaye, dit dans l’une de
ses pièces :

Se nés breu de parguamina,
Tramet lo vers en chantan
En. plana lengua romana
A N Ugo Brun, per Filhol \

Il est trop évident qu’on ne saurait tirer de conclusion géné-
rale de cet exemple et que les manières de Jaufré Rudel n’étaient
pas celles des professionnels. Mais on constate d’autre part que
les professionnels eux-mêmes employaient des jongleurs. Le
troubadour, qui obtenait en Provence une faveur et un crédit
tout particuliers, menait souvent le train d un grand personnage.
Il y avait des nobles authentiques qui s’étaient faits troubadours
de profession. C’était bien de quoi honorer ce métier et lui don-
ner du prestige. Or, soit qu’attachés à une cour ils ne pussent
voyager, soit que, par dédain ou retenus par leur nom, ils ne
consentissent pas k publier eux-mêmes leurs œuvres, ils avaient
accoutumé de se servir de jongleurs. Ceux-là même qui n’étaient
pas d’une naissance brillante et qui leur créât des obligations, se
mettaient au train du jour.

Une fois qu’il s’était engagé auprès d’un troubadour, le jon-
gleur s’acquittait de fonctions diverses. Quelquefois il était messa-
ger, et le nom de Pistoleta, que portait celui d’Arnaut de Mareuil,
est à cet égard assez significatif -. Quelquefois il voyageait à la
suite de son maître, et il l’accompagnait d’un instrument quand
celui-ci chantait ses poèmes 3. Mais souvent aussi on lui aban-
donnait, avec l’accompagnement, le soin de chanter. Il semble
que c’ait été là un usage assez ordinaire, et à maintes reprises on
voit les troubadours composer des poèmes qu’ils livrent ensuite
aux jongleurs pour en tirer profit à leur gré. Dans ce cas, ils

i. Raynouard, Choix des poésies des troubadours, t. III, p. 100.

2. Raynouard, ouvr. cité, t. V, p. 349.

3. Voy. app. III, 175 ;la6 ; etc.

76 CHAPITRE PREMIER

renoncent complètement à exécuter et ils sont bien spécialisés
dans le métier d’auteur K

Ainsi semble s’opérer de bonne heure, en Provence, une divi-
sion du travail littéraire. Au troubadour est réservé Fart d’inven-
tion : il est celui à qui va le respect de la foule, parce que son
attitude est imposante et désintéressée. Au jongleur est réser
vée l’exécution des oeuvres : il est le musicien^ le diseur, l’acteur ;
et, outre que son art est moins relevé que celui du troubadour,
comme il est industriel, mercenaire, âpre au gain, il s’est fait une
réputation médiocre ou mauvaise. Il n’est qu’un modeste accom-
pagnateur, et, s’il chante, ce n’est pas son poème. Il est vrai
que, humble intermédiaire, il a tout de même son mérite : s’il
vit de l’œuvre du troubadour, il le fait vivre, et entre les deux
sortes d’hommes s’établit une étroite et intime collaboration.
Empêché par sa noblesse de visiter les cours et d’y répandre ses
vers, le troubadour confie cette tâche à son jongleur. Son sirventes
ou sa chanson demeureraient ignorés, si un autre ne les publiait.
Tout compte fait, chacun a sa part, et celle du jongleur n’est pas
méprisable.

Cette manière de représenter les choses est suffisamment exacte.
Mais il est excessif de cantonner rigoureusement le jongleur et
le troubadour dans leurs spécialités. Les exemples ne manquent
pas, en effet, et tard, ni de jongleurs qui se hasardent à trouver,
ni de troubadours qui consentent à exécuter. Raynouard, tout
en considérant que « les jongleurs étaient le plus ordinairement
attachés aux troubadours », qu’ « ils les suivaient dans les châ-
teaux et participaient ordinairement aux succès de leurs maîtres »,
est bien obligé de reconnaître qu’ « ils ne se bornaient pas tou-
jours à chanter ou à déclamer les poésies des plus célèbres trouba-
dours ». « Ils composaient eux-mêmes, dit-il, des pièces, de la
musique, et méritaient ainsi de prendre rang parmi ces poètes – ».

d. Voy. Diez, Poésie der Troubadours, p. 44, n. 1-4 ; Wilhoeft, « Sir-
ventes Joglaresc » [Ausg. und Abhand., hgg. von Stengol, n° 88), p. 39 ss.
Il faut rapprocher de ces textes un passage d’une lettre adressée par Pé-
trarque à Boccace, vers 1366, Epist. rerum sen., V, 3: « Sunt homines non
magni ingenii, magnae vero memoriae, magnaeque diligentiae, sed majoris
audaciae, qui regum ac potentum aulas fréquentant, de proprio nudi, ves-
titi autem carminibus alienis, dumque quiet ab hoc, aut ab illo exquisitius
materno praesertim characteredictumsit, ingenii expressione pronuntiant,
gratiam sibi nobilium, et pecunias ^uaerunt, et vestes, et munera. »

2. Raynouard, Recherches sur les principaux genres des poésies des trou-
badours [Choix de poésies des Iroub., t. II, p. 159-160),

CLASSIFICATION DES JONGLEURS 77

(( Sachez trouver», dit Giraut de Calanson à son jongleur Fadet ‘.
Et Garin d’Apchier, s’adressant à Comunal :

Comunal, veillz, flacs, plaides,
Paubre d’avers et escars,
Tant faitz malvais sirventes
Que dei respondre sui las… ^

ce qui prouve que Comunal rimait mal, moins mal peut-être
que ne l’assure Garin, et, en tout cas, qu’il rimait. Et c’était le
cas de bien d’autres jongleurs. D’autre part, il n’est pas rare que
des troubadours chantent eux-mêmes leurs vers. Si Arnaut de
Mareuil louait les services de Pistoleta, il savait cependant se
montrer bon lecteur et bon chanteur •^. Pierre d’Auvergne savait
chanter, puisqu’il dit de lui-même qu’il a une voix haute et basse
à volonté ^. Et, abrégeant l’énumération, il suffira de citer les
exemples de Pons de Chapteuil, qui « trouvait, jouait delà vielle
et chantait ^ » ; de Perdigon, qui « fut jongleur et savait admi-
rablement jouer de la vielle, trouver et chanter » *» ; de Zorgi,
qui « savait très bien trouver et chanter » ‘. Après cela, on peut
bien rappeler que les troubadours avaient ordinairement à leur
service des jongleurs, qui exécutaient leurs œuvres. 11 reste néan-
moins que beaucoup étaient à la fois auteurs et chanteurs, et, ce
qui est important, que la vieille dénomination de jongleur res-
tait de mode dans tous les sens. Car c’est, par exemple, le titre
que se donne lui-même Raimbaut de Vaqueiras. poète de race
noble, favori du marquis de Monferrat, qui lui avait conféré la
chevalerie ^. Et c’est aussi le titre que plusieurs poètes donnent à
des troubadours connus •’.

11 ressort de ces faits qu’on ne peut établir entre les trouba-
dours et les jongleurs de distinction tout à fait rigoureuse. Et

1. Voy. app. III, 184.

2. Voy. app. 111,61. ,

3. Voy. Dioz und Bartsch, Lebenund Werke der Troubadours, p. 103. v

4. Raynouard, Choix des poésies des Troubadours, t. V, p. 292.

5. Ibid, t. V, p. 352.

6. Ibid., t. V, p. 278.

7. Ibid., t. V, p. 57.

8. Ibid., t. II, p. 262.

9. Voy. une pièce de Pierre d’Auvergne (Raynouard, ibid.^ t. IV, p,
297), et une autre du Moine de Montaudon ^^ibid., t. IV, p. 297).

y

78 CHAPITRE PREMIER

pourtant, nulle part plus qu’en Provence les conditions sociales
n’étaient favorables à la formation de deux spécialités. Il y avait
parmi les troubadours de grands seigneurs. Sans parler des ama-
teurs, qui faisaient de la poésie un passe-temps, un grand nombre
de chevaliers en faisaient leur métier. On aurait pu s’attendre à
les voir s’enfermer dans l’art de « trouver », qui était une voca-
tion noble. Mais, contre ces prévisions, on les voit chanter et
jouer de la vielle. Le type du jongleur qui compose et exécute,
existe donc, même en Provence, et assez tard.

Dans le nord, il existe également, encore après 1150, et long-
temps après. Bien que, en effet, depuis cette date, on commence à
parler, en France et Angleterre, de trouvères, de trouveurs, il n’est
pas dit que le jongleur soit réduit dès lors aux emplois inférieurs.
Labbé de la Rue l’assure, ajoutant qu’il y eut une opposition
constante entre les trouveurs et les jongleurs i. M. Chambers écrit
de son côté : « Le trouvère a sur le jongleur la supériorité de
l’instruction et de l’indépendance; et, quoique ce dernier ait long-
temps tenu sa place à côté de son rival, il était fatal qu’il lui
cédât finalement le pas et qu’il se contentât, tâche plus humble,
de répandre l’oeuvre écrite par le trouveur ^ ». Mais ces affirma-
tions manquent de fondement et sont même contredites souvent
par les faits. Nous reconnaissons, en effet, que beaucoup de jon-
gleurs du xiii” siècle ne sont que de simples récitants. Nous
reconnaissons, en outre, qu’un certain nombre de ménestrels, à
la même époque, s’en sont tenus à exercer le métier d’auteurs.
Mais la première de ces concessions ne prouve rien ; et la seconde
prouve autre chose qu’on ne pense d’abord. Car, si on se repré-
sente mal des écrivains comme Wace, ou Benoît de Sainte-More,
ou d’autres, dans le rôle qui est habituellement celui des jon-
gleurs, s’il est peu problable qu’ils aient exécuté, c’est que leur
œuvre est d’une espèce particulière et ne comporte pas d’exécu-
tion. A vrai dire, leur littérature, aristocratique et savante, n’est
pas destinée à une large publication : elle n’est pas appelée à
cette popularité lucrative qui tente les chanteurs et les conteurs.
De sorte que, si l’on rencontre des auteurs qui semblent n’avoir
été que cela, c’est que, par l’effet d’une évolution des genres lit-

1. Essai sur les bardes, les Jontjleurs et les trouvères, t. I, p. 250, 261

2. Mediaeval Stage, t. I, p. 6.”).

CLASSIFICATION DES JONGLEURS 79

téraires, certaines œuvres naissaient, qui se passaient du con-
cours des jongleurs. Hors les cas de cette espèce, où l’auteur
n’exécute pas, parce que son œuvre n’est pas à exécuter, hors
ceux où l’auteur est un amateur qui dédaigne de publier, le jon-
gleur continue à unir l’art de l’invention à celui de l’action. Les
textes, innombrables, le prouvent positivement. On lira, dans le
poème de Daiirel et Béton ‘, que Daurel savait

78 motz gen arpier. •

E tocar vihola et ricamen trobier ;

et on lira qu’il avait appris à Béton à

1419 gen violar.

E tocar cilola et ricamen arpar,
E cansos dire, de se mezis trobar.

C est un jongleur qui compose V Histoire de la Guerre sainte.
Et plus récemment, c’est un jongleur que le trouveur Colin
Muset ; un jongleur aussi, le grand trouveur Rutebeuf.

■ Les exemples se multiplieraient, et la conclusion à en tirer
s’impose. Le nom de trouveur ne s’applique pas à une catégorie
spéciale d’individus qu’on pourrait opposer aux jongleurs : c’est
un nom nouveau du jongleur. Le trouveur, c’est simplement le
jongleur considéré comme auteur. Aussi ne faut-il pas s’étonner
que les deux titres aient bientôt pu s’employer indifféremment
l’un pouV l’autre. Tout trouveur qui faisait métier de poésie était
jongleur, et tout jongleur qui composait était trouveur. C’est
pourquoi il est factice et purement théorique de vouloir distin-
guer entre les jongleurs et les trouveurs et d’en faire deux classes

séparées par les aptitudes et les fonctions.

. v

Jongleurs de foire et jongleurs de cour.

Outre la distinction qu’il institue entre les jongleurs et les
trouveurs, Guiraut Riquier en fait vme autre entre les bouffons
qui servent à l’amusement de la populace et les ouvriers d’un
art plus relevé qui récréent les hommes nobles, entre les bufos
et les jongleurs. Parmi les modernes, en 1846, Magnin écrivait
qu’il y avait deux sortes de jonglerie, « la jonglerie seigneuriale,

1. Ed. P. Meyer [Société des anciens textes français).

80 CHAPITRE PREMIER

issue des bardes et des scaldes, et la jonglerie foraine et populaire,
héritière de la planipédie antique, incessamment renouvelée par
rinstinct mimique, qui est un des attributs de notre nature ‘ ». Et
depuis, la même opinion a été plusieurs fois défendue, en dernier
lieu par M. Ghambers ‘. Elle vit donc et mérite examen.

L’affirmation qu’il y a deux jongleries n’est pas acceptable sous
cette forme absolue et comporte des restrictions. Si l’on divise
les jongleurs en deux catégories, c’est, en effet, par désir d’arra-
cher les bons poètes à la compagnie des ribauds et de leur don-
ner un rang privilégié dans la société. Mais il n’y avait pas que
le peuple pour se plaire aux tours des saltimbanques, des mon-
treurs dours et des danseurs de corde. On recevait ces mêmes
amuseurs dans les châteaux et ils y étaient l’ornement des fêtes :
en doivent-ils pour cela obtenir plus de considération et leurs
talents avaient-ils plus de mérite dans la salle des chevaliers que
sur la place publique ? En sens inverse, s’il est vrai que l’épopée,
dans ses origines et encore longtemps après, ait été éminemment
populaire, faudra-t-il diminuer l’estime due au jongleur de geste
et faire fi de ses chansons ? Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait pas
eu dans les cours des poètes qui s’en tenaient à un genre de tra-
vail que nous considérons comme plus relevé. Nous ne savons
pas que Chrétien deTroyes ou Adenet le Roi, par exemple, aient
jamais fait profession de conduire des caroles,ou qu’ils aient seu-
lement consenti à composer des fabliaux. Mais, d’une part, tous
les jongleurs dé cour ne cultivaient pas des genres également
nobles, et d’autre part, il y avait des jongleurs de la rue que
l’on ne saurait mépriser. La distinction d’une jonglerie populaire
et d’une jonglerie seigneuriale apparaît dès lors comme insuffi-
sante, et, pour la compléter, il faudrait établir dans chacune des
deux classes une importante subdivision. C’est à ce moment
qu’on commence à comprendre la vanité de ce jeu scolastique et
de ces divisions toutes théoriques : car la porte des châteaux
n’était pas fermée aux jongleurs de la foire et tel, qui, dans une
grand’salle ou à un carrefour, chantait un beau poème, savait à
l’occasion sauter à travers des cerceaux et faire des tours de

1. Journal des Savants, 1846, p. 545.

2. Mediaeval Stage, t. I, p. 63 ss. M. Ghambers explique cette division
des jongleurs par leur origine double, les uns étant fils des frivoles mimes
latins, les autres des vénérables scôps saxons.

CLASSIFICATION DES JONGLEURS 81

passe-passe. Si bien que, classant des genres, on ne saurait pré-
tendre à en classer les auteurs ; et la vérité est moins à dire qu’il
y avait des jongleurs vulgaires et des jongleurs nobles, qu’à dire
qu’en chaque jongleur la vulgarité et la noblesse se mêlaient.
C’est ce que nous apprennent un certain nombre de textes, la
pièce des Deux Lourdeurs ribauds^ par exemple, ou l’épopée de
Daurel et Béton, ou d’autres encore.

Il faut bien se garder de prendre trop au sérieux les deux jon-
gleurs qui, dans le poème où ils figurent, se vantent chacun d’en
savoir plus que l’autre •. L’auteur en leur prêtant des préten-
tions bouffonnes a voulu faire rire aux dépens de leurs hâbleries
et de leurs vantardises. Lun, à l’en croire, sait conter en roman
et en latin, chanter de toutes gestes, et dire des romans d’aven-
ture, et jouer de la citole, de la vielle, de la gigue. L’autre, plus
fort encore, sait beaux dits et beaux contes, et sait de tous les
instruments :

29 Ge sui jugleres de viele ;

Si sai de muse, et de frestele,
E de harpe, et de chifonie,
De la gigue, de Tarmonie ;
E el salteire et en la rote
Sai ge bien chanter une note ;

il sait de la magie :

35 Bien sait joer de rescambot
Et faire venir Tescharbot
Vif et saillant dessus la table ;
Et si sai maint beau geu de table.
Et d’entregiet. et d’artumaire ;
Bien sai un enchantement faire ;

il sait la science héraldique ; il sait chanter de clergie, parler de
chevalerie, w raviser les prudhommes o et« deviser leurs armes » ;
il sait conter beaux dits nouveaux,

111 Rotruenges viez et noveles,
Et sirventois, et pastoreles,

et des fabliaux par multitude, et des chansons de geste aussi ;
il sait jouer des « basteaux », et des couteaux, et de la corde, et
de la fronde,

1 . Voy. Quatre mimes français du XIII’ siècle, n” IV.

Faral. — Les jongleurs au moyen âge. 6

82 CHAPITRE, PREMIER

128 Et de toz les beax giex du monde ; –

et il n’aura pas tout dit quand il aura ajouté :

146 Ge sai bien la trompe bailler,…
Si sai porter consels d’amors,
Et faire chapelez de flors,
Et çainture de druerie,
Et beau parler de cortoisie
A ceus qui d’amors sont espris.

Ce savoir, c’est par forfanterie que le ribaud se l’attribue, et il
ne faut pas prendre cette monnaie de singe pour des deniers tré-
buchants. Nous avons affaire à de beaux conteurs de sornettes
et de bourdes, qui citent à tort et à travers les héros d’épopée,
et nous aurons dans leurs propos tout juste la foi qu’il faut
lorsque nous aurons entendu dire à l’un d’eux :

114 Ge sui cil qui les maisons cueuvre
Desus de torteax en paële…
Ge sui bons seignerres de chez,
Et bons ventousierres de hués,
Si sui bons relierres d’ués,
Li mieldres qu’en el monde saiches ;
Si sai bien faire fraips a vaches.
Et ganz a chiens, coifes a chievres ;
Si sai faire haubers a lièvres…

Il faut, dans l’interprétation d’un pareil texte, se montrer extrê-
mement circonspect. Non point qu’il s’agisse, comme le veut
Léon Gautier, de « faire, et faire très largement, la part du char-
latanisme et de la réclame ^ ». Car Gautier paraît se méprendre
sur le sens de la pièce. Les héros qui y figurent ne peuvent avoir
la prétention d’en imposer : nous ne sommes pas en présence de
véritables boniments et l’intérêt de notre double poème est d’être
une parodie, une charge. Il tourne en dérision le procédé ordi-
naire aux jongleurs de s’attribuer des aptitudes universelles pour
se faire bien venir dans les cours, et on doit éviter l’aventure
ridicule de prendre une facétie au sérieux. Ce dont il convient de
se méfier, c’est de juger la réalité sur une satire. Toutefois, comme
il faut bien que cette satire réponde à quelque chose, nous devons

1. Epopées françaises, t. II, p. 37,

CLASSIFICATION DES JONGLEURS 83

reconnaître ici, grossi et bafoué, un usage connu, l’habitude des
jongleurs d’offrir des services innombrables. Et ils étaient bien
obligés dans une certaine mesure de justifier leurs annonces et de
tenir ce qu’ils avaient promis.

Tant dhabiletés réunies chez un même homme sont un signe
d’infériorité plutôt que de supériorité, et on croirait volontiers que
c’était le luxe des jongleurs de plus haut étage d’avoir une spé-
cialité. Néanmoins, même les plus considérés sont souvent uni-
versels. Le roman de Daurel et Béton présente le jongleur Daurel
comme un homme de grand cœur, lié à son maître, le comte
Beuve d’Antone, par un lien d’affection et de loyauté, qui en fait
le vassal d’un suzerain plutôt que le serf d’un seigneur. Il a
reçu de Beuve, à titre héréditaire, le château de Montclar ‘, et,
s’il n’a pas été fait chevalier, il jouit cependant dune situation
considérable. Il est des amis du comte. Il joue de la vielle, de la
harpe ; il chante des chansons de geste et des lais d’amour ; il
sait « trouver ». Mais pourtant il ne dédaigne pas de plus humbles
occupations : sa femme « tombe », c’est-à-dire qu’elle fait des
tours d’acrobatie, tandis qu’il vielle -, et lui-même sait aussi sau-
ter et « tomber ^ » .

Le poète-musicien est ici saltimbanque et danseur. Pour s’en
tenir au répertoire littéraire, on verra que ceux qui passent pour
les meilleurs jongleurs, sont ceux qui l’ont le plus varié. Bau-
douin II, comte de Guines, était estimé l’égal des jongleurs lès
plus réputés en fait de chansons de geste, de romans d’aventure
et de fabliaux : ce qui montre que, sans être un professionnel, il
avait un savoir très divers ^. Gautier de Goincy raconte dans un
de ses Miracles ^ comment le diable entra une fois au service
d’un riche homme en qualité de jongleur, et il le donne, puis-
qu’il est diable, pour un jongleur accompli : il énumère alors ses
aptitudes, le faisant exceller à tous les jeux et dans tous les arts :

238 II est de tout bons menesteriex.
Il set peschier, il set chacier,
Il set trop bien genz solacier,

1 . V. 208 ss.

2. V. 203 ss.

3. V. 1210.

4. Voy. Lambert d’Ardres, Chronicon (voy. app. III, a).

5. Éd. Poquet, col. 528.

84 CHAPITRE PREMIER

11 set chançons, sonnez et fables,
Il set d’eschez, il set des tables,
Il set d’abalestre et d’airon. . .

En Provence, les enseignements adressés par les troubadours
à leurs jongleurs décrivent la science qui convient à ces derniers.
Bertran de Paris critique Tig-norance du sien sur les poèmes
épiques, les romans bretons, les romans antiques K Avec l’air de
considérer qu’il manque aux devoirs de sa profession, Giraut de
Cabreira accuse son jongleur Cabra de mal posséder une série de
talents qu’il énumère : « Tu joues mal de la vielle, lui dit-il, et
tu chantes plus mal encore. Tu manies mal les dés, mal Tarchet.
Tu ne sais baller ni bateler. Tu ne chantes ni sirventes, ni bal-
lade. » Et, poursuivant, il en vient à son bagage littéraire qu’il
■juge nul : car il ne sait, ce vil jongleur, l’histoire ni de Charles, ni
de Roland, ni d’Anseïs, ni de Guillaume, ni d’Erec, ni de Robert,
ni d’Ogier, ni de Girart de Roussillon, ni de Beuve, ni de Gui,
ni de Merlin, ni d’Alexandre, ni de Priam, ni de Tristan, ni de
Gauvain, ni de cent autres -. Si Giraut de Cabreira blâmait Cabra
en ces termes, n’était-ce pas que l’usage ordinaire des jon-
gleurs autorisait son exigence ? En termes plus positifs, Guiraut
de Calanson enseigne à Fadet tout ce qu’il lui conviendra d’ap-
prendre pour être un bon jongleur. Et 1 on voit qu’il devra « trou-
ver » et « tomber », jouer aux dés, jongler avec des pommes et
des couteaux, imiter le chant des oiseaux, faire aller les marion-
nettes, jouer des instruments de toutes sortes, sauter dans des
cerceaux. Et Guiraut lui promet que, ainsi pourvu de belles
choses, il pourra espérer la faveur du gentil roi d’Aragon.

Nous reconnaissons donc ici encore que l’industrie du jongleur
est extrêmement complexe et mêlée ^. Celui qui chante de geste

1. Voy. app. III, 89.

2. Voy. app. III, 157.

3. Il importerait, il est vrai, de savoir dans quelle mesure il faut prendre
au sérieux les sirventes qu’on vient de citer. Il se peut que, plaisantant et
badinant, l’auteur s’amuse à écraser le pauvre jong-leur sous la menace d’une
érudition infinie et impossible. Cette coutume de « gaber » le jonfjleur
semble traditionnelle dans la littérature provençale (voy. Witthoeft, Sir-
ventes joglaresc, p. 4-8, et passim). — Mais il est évident qu’on considé-
rait comme faisant partie de l’art du jongleur aussi bien de lire des romans
que de danser, aussi bien de cabrioler que de chanter de geste, etc. Et c’est
ce qui nous suffit.

CLASSIFICATION DES JONGLEURS 8o

saura aussi’conter un fabliau ; le « tombeur » chantera des lais
d’amour ; le musicien sera acrobate ; le harpeur considère de son
métier de jouer aux dés ou aux échecs. Il est donc vain de croire
que la division des jongleurs en jongleurs des cours et jongleurs
des rues réponde à un état réel et rigoureusement exact des choses.
A y regarder d’un peu près, on s’aperçoit que les premiers ne
sont pas par la nature de leurs talents différents de leur frères de
la foire. Il existait un personnel « indifférencié », aux aptitudes
multiples, qui trouvait son emploi tantôt aux carrefours, tantôt
dans les châteaux. Mais, lors même qu’il louait son service à un
baron, le jongleur n’était pas nécessairement pour cela supérieur
en dignité à celui qui amusait le peuple : souvent les mêmes jeux
faisaient la joie des petits et des grands. Seulement, venu parmi
des hommes d’un certain ton, comme sa fonction était de plaire,
le jongleur adaptait son savoir au goût de ses protecteurs, et
ainsi il arrivait parfois que sa manière ne fût plus celle du
peuple.

Ce .sont là nos réserves. Il fallait montrer que la distinction
faite par Magnin et reprise par d’autres n’était pas absolument
juste : qu’il y avait une jonglerie générale ; qu’elle hantait à la
fois les palais et les places publiques ; que les plaisirs du seigneur
étaient souvent ceux du peuple ; qu’il ne faut pas attendre tout
bien et toute beauté des jongleurs de cour. Surtout, nous retien-
drons qu’il n’y a pas, dès l’origine, deux races à distinguer. S’il se
forme, à la longue, un type de jongleur d’élite, ce type n’est pas an-
cien, il n’est pas primitif. Il est le produit d’une évolution. Il est
le jongleur spécialisé. Mais il n’est pas, comme on l’a prétendu, le
descendant des vieux bardes ou des vieux scôps : d’eux à lui, on
serait bien embarrassé de retrouver les intermédiaires. — Nous
nous en tiendrons aux constatations suivantes. La situation faite
au jongleur auprès d’un « haut homme » est autrement aisée que
celle du jongleur vagabond. Alors, avec le bien-être, par un sur-
croît ordinaire, il acquiert la considération. Placé devant un public
plus délicat et plus exigeant, il se modifie selon les dispositions
de son auditoire. Il est ainsi amené à s’enfermer peu à peu dans
une spécialité . S’il sait qu’auprès d’un comte qu’il connaît bien
il pourra vivre à faire des chansons, il laissera à d’autres les boni-
ments de la foire. Et ainsi apparaît, vers la fin du xii^ siècle, un
type particulier, qui ne pouvait se développer que dans les cours :

86 CHAPITRE PREMIER

type plus raffiné, plus littéraire, qui s’adonnera de plus en plus
exclusivement aux ouvrages de l’esprit, et qui sera enfin l’homme
de lettres. C’est l’évolution du jongleur en ce sens que nous vou-
\ f Ions examiner, et, dans ce dessein, nous le regarderons d’abord
, dans la rue, auprès des petites gens, avant de le suivre dans les
palais, vers les auditoires de seigneurs, de princes et de rois.

CHAPITRE II

LES JOXGLEDRS ET LE PEDPLE

En nul endroit où l’on avait espoir d’attrouper des badauds, les
jongleurs ne manquaient. Et si nous n’avions pas préféré, pour-
suivant un dessein critique, placer ailleurs dans cette étude des
détails intéressants, nous aurions pu les composer ici en tableau:
on aurait vu le jongleur, sur un pont ou au coin d’une rue,
exercer son industrie, au milieu d’un cercle de curieux, qu’il
invite à ne pas être ladres ; on l’aurait vu exhiber l’un ou l’autre
de ces multiples talents que nous avons imparfaitement énumérés,
réciter une Vie de saint ou escamoter des noix de muscade,
chanter une laisse épique ou montrer des singes^. Car il y avait
toujours des oisifs dans la rue, et le public ne manquait jamais
pour assister à un spectacle, en tous les temps, aux jours de tra-
vail comme aux jours de chômage, pourvu que ce ne fiit pas
carême.

Toutefois, c’est aux jours de fête que les jongleurs triom-
phaient. 11 n’y avait pas de grande réjouissance sans eux et ils
étaient indispensables aux noces, chez les gens de modeste con-
dition comme chez les grands. Hervi, dans le roman qui porte
son nom, rencontrant sur la route de Lagny des écuyers qui
conduisent une femme, prend celle-ci pour une nouvelle mariée
et il s’étonne de ne pas voir de jongleurs :

Est c’espousee que menez a Ligni?
Quand jugleor n’i voi, ce poise mi 2.

Quand, après une absence funeste, exigée par ses démêlés avec
Isengrin, Renart rentre chez lui et découvre Tinfidélité de sa

1. Le chapitre présent, trop bref pour lïmportance du sujet, doit être
complété par ce que nous avons déjà dit à propos des Vies de saints
(i””* partie, chap. III), des chansons de geste {ibid.), et par ce que nous
dirons à propos des genres littéraires (II« partie, chap. IX).

2. Voy. app. III, 201.

88 – CHAPITRE 11

femme, les choses sont si avancées, qu’il la rencontre en compa-
gnie de Poncet, et que, dit l’histoire,

2763 Ja oiist Poncet espusé
S’il oust jogleûr trové * .

Renart, un sage, sera lui-même ce jongleur qui manque. Il
n’hésite pas à accepter l’offre de Poncet qui le prie à ses noces,
et, dans le jargon qu’il adopte pour avoir l’air anglais,

2851 Fotre merci, dit-il, bel sir,
Moi saura fer tôt ton plesir,
Moi saver bon chançond’Og’ier,
Et d’Olivant, et de Rollier,
Et de Charlon le char chanu…

Puis, le cortège nuptial s’étant mis en branle,

2860 Renard viele et fet grant joie.

La fête était-elle publique, les jongleurs en étaient encore les
rois. Non seulement la maison des bourgeois s’ouvrait à eux 2,
mais ils jouaient le premier rôle dans l’organisation des divertis-
sements populaires. En certaines circonstances vraiment solen-
nelles, comme la Fête des Fous, il est bien probable qu’ils se
mêlaient à toutes les joyeuses abominations, danses, chants,
représentations, festins, auxquelles on se livrait dans l’église
même et qui scandalisaient si fort les gens graves. Mais, n’y
eût-il qu’une occasion beaucoup moins extraordinaire, ils accou-
raient de toutes parts. Ils figuraient, nous l’avons vu, aux pro-
cessions. Ils jouaient des pièces. A Abbeville, à la fête de Notre-
Dame, qui était en septembre, ils obtenaient souvent du prêtre
qu’il leur prêtât son église pour représenter leurs farces. Ce
prêtre qui prenait alors le titre de roi des ribauds, avait la juri-
diction sur eux, et ce n’est qu’en 1291 que ses droits furent
vendus au maire et aux échevins de la ville “^. Et ainsi, les

1. Roman de Renart, éd. Martin, t. I, p. 77 (voy. app. III, 155).

2. Voy. le fabliau des Trois bossus (Montaiglon, Recueil général des
fabliaux, t. I, p. 13 ss.), où un bourgeois traite trois ménestrels et les
paie, pour leurs chansons, à une fête de Noël (voy. app. III. 196).

3. Voy. Louandre, Histoire d’ Abbeville, p. 383 ss. Voy. aussi les
défenses faites par les autorités ecclésiastiques de laisser pénétrer les jon-
gleurs dans les églises : voy. app. III, 285; Statuts de Henri, évèque de
Nantes (Martene, Thés. Anecd., t. IV, col. 993, an. 1405) : « prohibemus…

LES JONGLEURS ET LE PEUPLE 5>f

jongleurs opéraient sous les auspices des pouvoirs ecclésias-
tiques.

Les foires, qui se tenaient dans les villes €t et les villages aux
jours de certains saints, fournissaient la carrière la plus favorable
à leurs prouesses. On voyait, à Provins, le soir du marché, une
sorte de retraite aux flambeaux, pendant laquelle les sergents
parcouraient la ville en portant des torches et accompagnés
de jongleurs avec leurs instruments de musique ‘. Le jour,
les rues et les places étaient encombrées de bonisseurs, de
vendeurs de thériaques et de galbanum. 11 y avait là des
diseurs de monologues et des mimes, des acrobates et des
danseurs de corde -, bref, tous ceux qui possédaient à un degré
quelconque l’art d’amuser. Les crisdes charlatans, des montreurs
et des baladins, ne décourageaient pas les conteurs de fabliaux
ni les chanteurs de geste ; et la rote, la vielle, la harpe, se fai-
saient entendre malgré le bruit des « buisines », des trompes,
des flûtes et des « fretelles ».

Les musiciens étaient innombrables. Aux fêtes de l’Eglise

ne mimi vel joculatores ad monstralarvarum, velinductionem cujuscutnque
personae, seu peripsos voluntate propria inducti cum quocumque musicali
instrumente ludere, nec aliqiii cujuscumque status, gradus, conditionis,
vel sexus, choreare. vel ad aliuni quemcumque luduni ludere praesumant in
ecclesiis ac cimeteriis nostrae civitatis… » ; Concile de Sens (Labbe, t.XIir,
an.l48î>: «…cum per choreas,ludos théâtrales, ludificationeset insolentias,
soleant templa domini profanari. .. ludos et choreas et taies insolentias in
sacris ecclesiis et locis de cetero fieri prohibemus. » Ajouter les ordonnances
du chapitre d’Amiens proscrivant la représentation des farces dans le chœur
de Téglise (coll. Grenier, t. 158, p. 82). Sur ce sujet consulter Fabre, Les
clercs du Palais, p. 221 ss. 11 serait bien étonnant que les jongleurs n’aient
pas pris une part active aux mômeries des fêtes de l’âne et des fous. On
voit, sur les miniatures, des rondes de personnages étranges gesticuler à
la musique d’un jongleur déguisé en fou, qui joue de la viole, du chalumeau,
de la flûte ou de la cornemuse. Ils portent des bliauts éclatants, verts, rouges,
jaunes, bleus; des chausses bigarrées; des capuches à bonnet de folie, à
longues oreilles, garnies de grelots; et quelquefois aussi des postiches, qui
leur font des tètes de cerfs, de lièvres, d’ânes, de boucs, de boeufs. Ne comp-
taient-ils parmi eux d’autres jongleurs que les mucisiens? (voy. Strutt,
Sports and Pastiines, pi. XVl). — 11 ne faut pas négliger les conséquences
littéraires de ces relations de l’Église et des jongleurs : parodies de la
liturgie et des usages cultuels, adaptation profane des chansons reli-
gieuses, etc.

1. Voy. app. III, 108.

2. Les Annales Basiléenses ont conservé le souvenir d’un exploit de dan-
seur de corde, qu’elles rapportent à l’année 1276 (voy. app. III, 268’. Voy.
aussi Gautier, Epopées françaises, t. II, p. 64-65.

90 CHAPITRE II

comme aux adoubements et aux mariages, la ville et la cam-
pagne étaient pleines de la rumeur des instruments. On les
répartissait selon le tumulte qu’ils faisaient et on mettait à
l’écart les plus retentissants. On entendait dans les rues la mélo-
die des vielles, des psaltérions, des harpes, des gigues, des
cithares ; et on entendait, venu de plus loin, des champs où on
les avait relégués, le tapage des cymbales, des nacaires, des
douçaines, des grosses caisses, des cors sarrasins^. Et ceux qui
savaient contribuer à ce vacarme obtenaient le plus vif succès.
Les taboureurs surtout. Ceux-là, en effet, étaient les maîtres des
danses et ils avaient la faveur des jeunes gens. Les ménestrels
redoutaient leur concurrence; et l’un d’eux, affligé de voir qu’on
le délaissait pour venir au bal, exhale sa rancune contre ses
rivaux dans le Dit des taboureurs. Pour être taboureur, explique-
t-il, il n’est pas nécessaire d’être grand clerc. Quiconque savait
battre la peau et souffler dans le chalumeau pouvait le disputer
à n’importe lequel des joueurs de vielle. Un valet de charrue,
au retour du labour, s’improvisait maître en un tel art, et il n’y
avait vilain, batteur de blé ou gardien de troupeaux, qui n’y
entendît quelque chose. Et Richaut, Guinebourc, Perraut, Guille-
mot, s’assemblaient autour de ces nouveaux jongleurs, qui
avaient le très grand mérite de faire danser ~.

La danse, pendant tout le moyen âge, a été passionnément
aimée par le peuple. C’était le désespoir des moralistes qui la con-
sidéraient avec horreur. Mais, malgré les défenses et les ana-
thèmes, Satan conquérait toujours à ses œuvres d’ardents
dévots 3. Toute fête s’accompagnait de danses : on dansait sur les

1. Cléomadès. Le roi Carman de Toscane avait

2885 .. o lui quintarieurs.

Et si avoit bons lenteurs,
Et des flaûteurs de Behaigne,
Et des gigueours d’Alemaigne,
Etflaiiteours a .ii. dois.
Tabours et cors sarrazinois
Y ot ; mais cil erent as chans
Pour ce que leur noise ert trop grans.
Voy. encore v. 17271 ss. et app. III, 251, v. 4123 ss.

2. Voy. app. III, 218.

.3. Sans épuiser une liste qu’il serait facile de beaucoup allonger, nous
citerons de nombreux textes où il s’agit du goût obstiné du peuple pour la
danse. Les défenses du clergé sont dirigées plus particulièrement contre les
danses à l’église. Voy. : Childebert I, Constitutio, vers l’an 554 {Mon. Germ.

LES JONGLEURS ET LE PEUPLE 91

places publiques, et, comme au besoin il fallait trouver un
endroit mieux protégé, on dansait dans la plus commode des
salles publiques, dans l’église. C’était un grand abus qu’il fallut
des siècles pour abolir. On avait beau répéter que la danse était
d’origine païenne ; on avait beau raconter qu’un jour de Noël,
comme ils dansaient et chantaient, le plancher s’était effondré
sous les pieds d’un fils du comte Guy de Forez et de ses amis * ;
qu’un jeune hommed’Elne en Roussillon, pouravoir voulu danser
à la fête de l’église malgré la défense des prêtres, avait été saisi
par les flammes et entièrement brûlé – ; qu’une église du diocèse
de Soissons s’était écroulée parce qu’on y avait dansé ^ ; que
des femmes avaient été frappées de maux affreux pour avoir
aimé la danse * ; qu’on avait vu le démon paraître sur leurs
têtes ^ ; qu’on l’avait vu aussi, sous les traits d’un petit nègre,

hist., Leg.,l. I, p. 1; ; Concile d’Auxerre. an. 573-603, c. 9 (Mansi, t. IX,
col. 913); concile de Tolède, an. 589, c. 23 (Mansi. t. IX, col. 999); concile
de Châlons, an. 639-654 ; Léon IV, Homilia, an. 847 (Mansi, t. XIV, col.
895); concile de Rome, an. 853, c. 35 (Mansi, t. XIV, col. 1008); concile
d’Avignon, an. 1297, c. 17 Mansi, t. XXII, col. 791); sj-node de Baveux, an.
1300, c. 31 (Mansi, t. XXV, col. 66) ; concile de Paris, an. 1429, c. 2 (Mansi,
t. XXVIII, col. 1097); concile de Sens, an. 1485 Labbe, t. XIII, p. 1525).
On pourrait multiplier les citations, emprunter des textes aux sermons, aux
pénitentiels, aux œuvres littéraires (Cléomadès, v. 17513 ss.; Fabl. (TAloul,
V. 644; Gilles de Chin, p. 15; etc.). On en trouvera des recueils dans : Lecoy
delà Marche, La chaire française au XIII^ siècle, p. 214, 413, etc.; Cham-
bers, Mediaeval Stage, t. I, p. 161-163; L. Guibert {Bulletin de la Société
arch. et hist. du Limousin, t. XXVI, p. 290). Le passage suivant d’un
recueil d’Exempla du xiii* siècle ;Bibl.Xat., ms. lat. 16515, f» 204, cité par
Gautier, Epopées, t. II, p. 203) résume les griefs de l’Église contre la
danse ; « Item, quando aliquis princeps vidit quod débet inquietari
ab aliquo facit omnes subjèctos sibi parare arma sua, sic Diabolus,
princeps mundanorum, timens praedicatores et Ecclesiam assidue
portantem baculum et crucem, urget mulieres fatuas et juvenes parare
se armis vanitatis ut monstrent se in diebus festivis. Et contingit quod
filii dyaboli talibus diebus currunt per plateas ad choreas, ubi est acies
Dyaboli, ubi sunt enses forbiti et sagittae et lanceae livratae,et sicut domi-
nus, non potens vel nolens arma portare, monstrat illa per gartionem suum,
sic vetula,quae non potest lascivire in vanitatibus, mittit filiam vel neptem
faleratam et, in reditu, vult cantilenas audire quas audivit in plateis vel
in choreis… »

1. Etienne de Bourbon, Anecdotes historiques, éd. Lecov de La Marche,
p. 399.

2. Ibid., p. 168-169.

3. Ibid., p. 398.

4. Ibid., p. 161.

5. Ibid., p. 226.

02

CHAPITRE II

chevaucher un danseur et le conduire à son caprice ^ : rien n’y
faisait. Les femmes étaient les plus ardentes au jeu, et c’étaient
elles qui paraissaient à la tête descaroles, les menant parles rues,
les églises et les cimetières •. Les hommes se mêlaient plus rare-
ment à ces danses. Mais les jongleurs faisaient exception : il
entrait dans leur profession d’être musiciens et entraîneurs de
bal. Il s’agit souvent d’eux dans les prohibitions de mômeries,de
jeux et de danses. \^e Poème moral les appelle» ceux

Ki la menie funt et sallir et danseir^ » ;

et ils portaient couramment les noms de « baleurs », de « dan-
seurs », de « caroleurs ». Ils donnaient l’exemple de l’entrain et
en les voyant faire les jeunes gens s’animaient ‘*.

La danse, la musique, des contes, des chansons, toutes sortes
d’inventions ingénieuses, voilà ce que les jongleurs apportaient,
et voilà pourquoi ils comptaient parmi les plaisirs du dimanche
et des fêtes. Voilà pourquoi on les aimait au point que les pou-
voirs civils se crurent parfois obligés d’intervenir pour empêcher
qu’on n’en abusât. On a montré les municipalités de Toulouse et
de Montpellier occupées à protéger les bourgeois contre leurs
audaces trop heureuses. Mais c’est dans les villes d’Allemagne
qu’étaient prises les mesures les plus rigoureuses : ainsi à Marien-
bourg et à Worms ; de vraies lois somptuaires interdisaient ail-
leurs d’employer à la fois, même aux jours de fête, plus dun
certain nombre de musiciens ou d’amuseurs quelconques : ainsi à
Lunebourg, à Ratisbonne, à Zurich ; et quelquefois aussi, comme
à Bamberg, il y avait une limite officiellement fixée aux dépenses
que chaque particulier pouvait inscrire à ce chapitre “‘. Mais il
faudrait savoir si les règlements furent efficaces, et il est peu pro-
bable que les goûts du peuple aient été changés par des édits.

1. E. de Bourbon, Anecdotes historiques, éd. Lecoy de La Marche, p. 397.

2. Voy. les textes précédemment cités, Constitulio Childeberti: « …dan-
satrices per villas ambulare… nullatenus fieri permittimus «; concile de
Rome : « sunt quidam, et maxime mulieres,qui …ballando, verba turpia de
cantando, choi”os tenendo ac ducendo… » ; Etienne de Bourbon, ibid .,
p. 90, 161, 226, 229, 397; Statuts de Jean, évêque de Liège; etc.

3. Ed. W. Cloetta [Romanische Forschungen, t. III, 1887, p. 1).

4. Voy. les textes dans W. lleviz, Spielmannsbuc/i, p. 324, n. 71, 73.

5. Ihid., p. 324, n. 70, et p. 326, n. 90.

CHAPITRE III

LES JONGLEURS AUX COURS SEIGNEURIALES

Ils avaient beau les aimer, le vilain, l’artisan, le bourgeois
étaient trop avares de leur temps pour écouter les amuseurs à
toute venue, et trop avares de leurs deniers pour les payer riche-
ment. Il y avait mieux à attendre des gens de loisir. La jonglerie
était la sœur du luxe. Grâce à la libérale protection des dames
et des princes, les jongleurs trouvaient 1 aisance qui tue le souci,
le zèle de plaire et la joie qui inspire. Outre des rémunérations
efficaces, ils rencontraient dans les cours un esprit plus sensible
aux finesses, et peut-être ceux qui aimaient leur art s’en réjouis-
saient-ils. En tout cas, une simple poussée de vanité humaine
devait faire considérer à tous comme d’une espèce plus rare et
d’un prix plus élevé l’approbation des comtes et des barons. Et
d’ailleurs, sans nous attarder aux causes, nous constaterons qu’en
fait le jongleur s’est introduit dans la vie du seigneur et que
celui-ci l’y a admis avec empressement. Chez les uns l’amour-
propre et l’appétit du plaisir, chez les autres des espérances de
gain et de succès, unissaient les princes et les baladins.

D’abord, dans la simplicité du premier sentiment, on avait
accueilli le jongleur comme le messager de la gaité et on 1 avait
regardé ou écouté pour le seul amour de son habileté. Mais le
jongleur, orgueilleux de sa fortune, se plut à amplifier et enno-
blir son rôle. Lui, l’ouvrier des vanités mondaines, il se donnait
pour un homme de science, qu’on doit entendre et honorer. Si
quelque scrupule naissait dans la conscience de ses auditeurs
touchant la qualité de son art. il s’empressait de le calmer. Il
rassurait les âmes timorées en vantant la moralité du plaisir qu’il
donnait. Si on l’accusait de dire des futilités, il répondait que ses
contes valaient des enseignements, qu’ils formaient à la sagesse,
et que les envieux seuls les dénigraient ‘ . On finissait par admettre

1. Voy. le Dit du buffet, v. 1-26 (Montaiglon, Recueil général des
fabliaux, t. III, n» lxxx; ; Les trois aveugles de Compiègne, v. 1-10 (ourr.
cité, t. I, n” m); etc.

94 CHAPITRE III

que son œuvre était excellente, puisqu’elle donnait la paix du
cœur, répandait l’allégeance et les consolations sur les deuils, les
soucis et les rancunes : le sévère Thomas Gabham lui-même ne
pouvait ne pas le reconnaître*.

Le jongleur n’a pas eu de peine à vaincre sur ce point : on ne
demandait qu’à le croire. Mais, pour assurer sa position, il a en
outre utilisé la vanité des grands. Il est parvenu à se faire comp-
ter parmi les éléments indispensables du luxe; il a contribué
plus que personne à répandre cette opinion, que la libéralité est
la vertu première des princes ; il a fait estimer à prix d’or la flat-
terie dont il dispose et qu’il dispense. Et désormais il s’impose.
Il est l’ornement, la grâce des cours. Une compagnie vraiment
courtoise ne met pas toute sa curiosité ni toute sa vanité aux
vêtements de samit, aux draps d’outre-mer, aux broderies d’oi-
seaux et de fleurs, aux brodequins d’or, aux parfums, aux cha-
pelets de clairs rubis ; il lui faut encore les élégantes inventions
des jongleurs; il lui faut leurs musiques, leurs danses, la parure
de leurs costumes, l’enchantement de leurs imaginations.

Aussi sont-ils choyés en tout pays. En Italie, l’exemple donné
par Frédéric II avait été suivi avec entrain. Les marquis de Mont-
ferrat, les Malaspina, les comtes de San Bonifacio, les marquis
d’Esté, les Traversari étaient réputés pour la largesse de leur
accueil 2. Le bruit de leurs libéralités attirait à eux les trouba-
dours de la Provence. Rambaut de Vaqueiras s’était mis à voya-
ger à travers la Lombardie sur la foi des merveilles qu’on en
contait. Venu à la cour de Boniface, marquis de Montf errât, il
s’y fixa et se fit auprès de ce prince une place des plus considé-
rables •’*. Un Guillaume de la famille des Malaspina est loué dans
un poème d’Américs de Peguilhan ^. Alberico et Ezzelino de
Romano, les pires démons qu’on puisse imaginer, pires, raconte-
t-on, que Néron, que Dioclétien, qu’Hérode, s’enivraient de poé-

1. Voy. app. III, 253; 254. On verra l’auteur du roman de Cléomadès
insister sur cet office du ménestrel, qui « jette son maître hors de pensée »
et qui le « solacie ». C’est un usage plusieurs fois signalé par les textes lit-
téraires, que des jongleurs viennent distraire des malades et des blessés
en chantant ou en lisant. Voy. sur ce point les passages allégués par
F. Michel à la page xxxiii s., de son édition de Floriant et Florete.

2. Voy. G. Bonifacio, Giullari e uoinini di corte nel 200, p. 41-42.

3. Diez, Leben und Werke der Troubadours, p. 216 ss.

4. Raynouard, Poésie des Iroubadoura, t. IX, p. 61.

LES JONGLEURS ALX COURS SEIG>’EURL\LES 95

sie et de chants ^ A Fimitation des potentats, les gouverne-
ments populaires dispensaient leur protection aux jongleurs.
L’état de la république de Florence, dit un chroniqueur italien,
était si prospère aux environs de Tannée 1283, que delà Lombar-
die et de toute l’Italie les « bouffons « y accouraient -. On vit
aussi les Génois, après une victoire remportée en 1217 sur des
rebelles, la célébrer par de grandes fêtes : ils tinrent ime cour,
où les jongleurs se rendirent de la Lombardie, de la Provence,
de la Toscane, et de tous les pays voisins ^

Au nord, c’était le même engoûment pour les jongleurs. En
Angleterre, le rôle de l’Echiquier porte inscrites à ce chapitre de
très considérables sommes pour le xui” et le xiv® siècles; mais
nulle fête ne donna lieu à plus de prodigalités que l’adoubement
du prince Edouard, à la Pentecôte de 1306. On vit se rassembler
par nuées les ménestrels du pays et ceux de l’étranger, de modestes
citharistes et harpeurs, et des rois de ménestrandie : maître
Adam le Bossu y fut. Et pour aucun on ne ménagea les sous, les
marcs, ni les livres ‘*. En Allemagne, l’habitude de se servir de
jongleurs était si bien entrée dans les mœurs, que Wenzel II de
Bohême, qui est un des représentants les plus purs de la culture
germanique, est connu pour leur ami et leur protecteur. Une
miniature le peint comme le patron des jongleurs de la rue. Vêtu
de pourpre, il est assis sur un trône. A sa droite, un garde du
corps, l’épée au poing, offre im olifant à un chanteur ; à im autre
placé à sa gauche, le roi lui-même tend une coupe d’or ; un troi-
sième chanteur considère un objet, d’or aussi, qu’il vient de rece-
voir ; et au pied du trône, deux musiciens, qui portent l’un une
flûte, l’autre un violon, tendent les mains vers le prince’.

En France, de la Provence à la Picardie, de l’Aquitaine à la
Lorraine, les documents historiques prouvent que les auteurs de

1. Salimbene, Chronica, p. 179-182.

2. Voy. app. III, 276.

3. Voy. app. III, 187.

4. Voy. Textrait des comptes fait par Chambers, Mediaeval Stage, t. II,
p. 234 ss. On place d’ordinaire vers 1285 la mort d’Adam. Mais il semble
bien (jue ce titre de « Maistre Adam le Bosçu », rencontré dans les comptes
de TEchiquier, autorise à le faire vivre jusqu’en 1306. D’autres ménestrels
français sont nommés en même temps que lui.

5. Miniature du Liederhandschrifl de Heidelberg (Bibl. de l’Université),
vers 1300, reproduit par Henné am Ryn, Kulturgeschichle der deutschen
Vôlker, t. I, p. 257, et déjà plusieurs fois auparavant.

96 CHAPITRE m

romans ne se livrent pas à une simple fantaisie quand ils repré-
sentent les châteaux pleins du vacarme des instruments de
musique, de la chanson des poètes, et tout fleuris de jongleurs.
11 est dans la destinée du jongleur de voyager. En quête
d’une hospitalité bienveillante, il court les routes, va de château
en château, vantant ses talents et offrant de les faire connaître.
Généralement il est bien reçu, comme un homme qui apporte
des nouvelles et de la gaîté. Il est la lumière qui passe et dont
rayonne un instant la vie monotone des châtelains et des barons.
Une miniature du xv” siècle nous montre une troupe de jongleurs
en voyage : des bourgs qui couronnent de leurs tours crénelées
les montagnes voisines, des seigneurs et des dames sont des-
cendus pour les voir s’exercer sur un pré. Les baladins sont
vêtus de couleurs éclatantes et riches. Leurs chausses et leurs
cottes sont tout ornées de dessins, de broderies, de crevés, de
lacets et d’aiguillettes. L’un charme des serpents ; l’autre crache
du feu à pleine bouche ; l’autre avale des épées. On en voit qui
luttent. Puis quelques-uns lancent des couteaux, des poignards,
des cimeterres, des piques, et les rattrapent ‘. C’est sans doute là
la représentation de scènes ordinaires. La troupe passe, joue, et
bientôt repart. Quelquefois le jongleur est admis à pénétrer dans
le manoir, surtout s’il est un habile danseur, un musicien ou un
chanteur. Le baron, même lorsqu’il ne traite pas des hôtes et
qu’il est réduit à la compagnie de sa famille, ne s’interdit pas
d’égayer son repas par des divertissements étrangers. Il s’agit
souvent, dans les textes, de jongleurs qui viellent, flûtent ou
dansent devant la table d’un prince ; et souvent aussi les peintres
traitent le même sujet. En représentant le festin d’Hérode, où
Salomé exécute sa danse fameuse, les artistes du moyen âge se
sont inspirés de scènes contemporaines. Une fresque de la
cathédrale de Brunswick peint la danseuse dans l’attitude et le
costume d’une jongleresse ; un vielleur l’accompagne, tandis
qu’une autre jongleresse cède aux invitations amoureuses d’un
jeune seigneur assis à table, près du roi Hérode -. Nous avons vu

1. Miniature d’un manuscrit de Nuremberg, reproduite par Henné am
Ryn, ouvr. cité, p. 307.

2. Sclîultz, Ilôfisches Leben, t. I, p. 334. Voy. encore une miniature
reproduite par H. Suchier, Geschichle der franzôsischen Litteratur, p. 49.

LES JOiNGLEUKS AUX COURS SEIGNEURIALES 97

que des chanteurs de geste figuraient en cette même occasion ‘.
Baudoin de Condé enseigne que le « haut homme » doit entendre
des ménestrels à sa table :

Il doit astre liés à sa table

Et faire chiere charitable

Et antendra les menestraus ^.

C est pourquoi Louis IX les écoutait, comme faisaient tous les
héros de romans bien nés et courtois ^.

Ces histrions qui passent, qui voudrait leur fermer sa porte? Ils
émeuvent cette curiosité qu’excitent d’étranges costumes et des
mœurs singulières. Plus d’une tête tourna à considérer ces
royaux vagabonds. Ils trouvent à s’employer dans les circon-
stances les plus diverses. Us accompagnent Ignaure, aux premiers
jours de printemps, quand il va cueillir le mai à la forêt \ Ils
accompagnent aussi Lubias, quand elle va un dimanche à
l’église pour y entendre messe et matines’. Ils sont de mise
dans les cortèges, lorsque des funérailles se célèbrent avec
pompe •’. Mais c’est surtout à la lumière des grandes fêtes qu’ils
volent par essaims. Eu tous équipages, qui à pied, qui à cheval,
vêtus en gueux ou en princes, dès qu’ils ont entendu lappel des
hérauts, ils se précipitent, et nul ne désespère de faire louer ce
qu’il sait “.

Les occasions de fête étaient diverses. C’était un retour de
guerre ou l’arrivée d’un étranger de marque qu’on voulait traiter
avec distinction ; surtout c’était l’adoubement d’un chevalier ou
son mariage, les deux événements les plus importants de sa vie.
On choisissait volontiers, pour armer le chevalier, un jour célé-
bré par l’Eglise. C’est, par exemple, à la Pentecôte de 1184 que
l’empereur Frédéric P’, à Mayence, donna leurs armes à deux de

1. Voy. i^^ partie, chap. m.

2. Ed. Scheler, t. I, p. 28, v. 297 ss. Voyez aussi le Conte des hérauts,
V. 431 ss. : un ménestrel qui se présente dans un château, trouve le seigneur
et sa dame à table, et il est aussitôt comblé de prévenances.

3. Voy. app. III, 194 a; pour les romans : 251, v. 2280 ss. ; 273,
V. 2875 ss. ; etc.

4. Voy. app. III, 52.

5. Voy. app. 111, 42, v. 2320 ss.

6. Voy. app. 111, 117.

7. Voy. app. 111, 68, v. 2035 ss.

Faral. — Les jongleurs au moyen âge. 7

98 CHAPITRE 111

ses cinq fils *. C’est à la Pentecôte, six ans plus tard, à Spire, que
Baudouin, fils du comte de Hainaut, reçut son épée des mains
du même empereur 2. C’est à la Pentecôte de 1306 qu’on célébra
l’adoubement du prince Edouard d’Angleterre ^. C’est à la Pente-
côte de 1324 que se place une grande cour tenue à Rimini, où on
arma de nombreux chevaliers^. La cérémonie, à la fois profane
et religieuse, comportait des divertissements mondains, festins et
jeux, et des exercices de piété, messes, veilles, méditations. Et
aussi bien dans la chapelle que dans la grand’ salle et sur la
pelouse, on avait besoin de jongleurs. Ils venaient par centaines:
on les vit plus de loOO à Rimini. La coutume étant que le futur che-
valier se recueillît durant la nuit qui précédait Tadoubement, on
voyait des jongleurs le seconder dans ses dévotions. Au milieu des
cierges allumés, l’un contait une Vie de saint ^; ou bien, si le
« bacheler » était d’une âme plus commune et peu encline à des
pensées austères, un autre viellait simplement

Pour CDU que il ne lui anuit®.

Et la nuit se passait. Le lendemain, le bacheler faisait devant
une assistance nombreuse la preuve de ses aptitudes guerrières :
tandis qu’il maniait son cheval et ses armes, les jongleurs célé-
braient son nom à l’envi et remplissaient l’air de ses louanges. Ils
apparaissaient ensuite au festin et dans les jeux qui le suivaient.
Les fêtes du mariage sont plus belles que celles de l’adoubement,
ou du moins c’est d’elles que nous ont été laissées les plus bril-

i. J. Grimm, Kleinere Schriften, t. III, p. 2.

2. Gishberti chron. hanoniense, 567 [Mon. Gerrn., hist., SS., t. XXI,
p. 566-567).

3. Chambers, Mediaeval Stage, t. II, p. 324.

4. Annales Caesenates, an. 1324 (Muratori, Her. ital. script., t. XIV,
col. H41). — II faut du reste remarquer que souvent l’armement du che-
valier n’est pas l’occasion, mais le complément de la fête. Frédéric, par
exemple, se trouvait à Mayence pour la grande diète, et arme ses fils pen-
dant les divertissements qui la terminent. Archambaut, dans le roman de
Flamenca, v. 785 ss., profite d’une cour tenue à l’occasion de son mariage
pour armer 997 chevaliers.

5. Voy. app. III, 59, a.

6. Jehan de Damniartin et Blonde d’Oxford, éd. Leroux de Lincy,
p. 203 :

5899 A la nuit alerent vellier,

Si com drois fu, a sainte Eglize, . .
Devant tous les nouveaus viele
Un menestereus toute nuit
Pour çou que il ne leur anuit.

LES JONGLEURS AUX COURS SEIGNEURIALES 99

lantes descriptions. Ici, ce n’est pas toujours par les romanciers
qu’est fourni l’exemple de la plus grande magnificence : les chro-
niqueurs content d’incroyables folies. 11 y eut un luxe inouï aux
noces de Boniface, duc et marquis de Toscane, quand il épousa
Béatrice de Lorraine i, et à celles de Robert, frère de saint Louis,
quand il épousa Mathilde de Brabant *, et à celles du vicomte
Galéas de Milan, quand il épousa Béatrice d’Esté : le faste, en
cette dernière circonstance, fut si éblouissant, que toute la Lom-
bardie en resta stupéfaite : on avait distribué plus de 7000 man-
teaux neufs aux ménestrels •^.

Quelle qu’en fût l’occasion, événement politique, adoubement
ou mariage, la fête mettait en mouvement des jongleurs innom-
brables. En voici que, le soir, on a placés à chaque fenêtre d un
château, chacun tenant un flambeau à la main ^. D’autres, dans
les rues décorées ^, font cortège à des personnages importants ^.
Mais la plupart emplissent l’hôtel du seigneur et son jardin.
Leur tâche a commencé avec le repas. Tandis qu’on était à table,
les musiciens se sont mis à jouer de leurs instruments et les chan-
teurs à chanter “. Ils le faisaient d’une façon merveilleuse. Un
roman raconte que Merlin, venu à la cour du roi Artus, y parut

1. Voy. app. III, 16,

2. Voy. app. III, 186.

3. Guillaume V^entura, Chron. Astens., 14 (Muralori, Rer. ital. script.,
t. XI, p. 169) : « Admirabiles nuptiae pro ea Mediolani factae sunt, ad quas
invitati fuerunt omnes Lombard! ; et ibi data fuerunt joculatoribus plus
quam septem milia panorum bonorum. » On peut encore rappeler les noces
de Marsille de Carrare, vers 1335, dont parle VHistoria Cortusiorum, 3, 7
(Muratori, Rer. ital. script., t. XII, p. 863); les noces de Lionel, fils du roi
d’Angleterre, avec Violante, fille du vicomte Galéas, à Milan, en 1368,
dont parle Benevenutus Aliprandus, Chron. Mant., 49 (Muratori, Rer. ital.
script., t. V, p. 1063). Il y eut 126 musiciens ou chanteurs au mariage de
Marguerite, fille d’Edouard 1*^'” d’Angleterre (Wright, Domestic manners
and sentiments, p. 581); Edouard III donna 100 livres aux ménestrels qui
assistèrent au mariage de sa fille Isabelle {Issue rolls of the Exchequer,
p. 188, cité par Jusserand, La vie nomade en Angl., p. 122); etc.

4. Voy. app. III, 92. Sur l’habitude d’illuminer aux jours de fête,
voy. la description de la fête de saint Georges, dans Guillaume de Dole,
V. 2328 ss.

3. C’était un usage de décorer les rues de guirlandes, d’étoffes précieuses,
de fourrures, etc. Voy. Erec, v. 2354 ss. ; Flamenca, v. 379 ss. ; Chevalier
au lion, v. 2340; Guillaume de Dole, v. 4141 ss. ; etc.

6. Flamenca, v. 421 ss.

7. Voy. app. III, 21 ; 42, v. 1999 ss. ; 142, v. 6349 ss. ; Ibo, v. 12660 ss.;
193, v. 313 ss. ; 207, v. 34 ss. ; Brun de la montagne, v. 1803 ss. ; etc.

100 CHAPITRE m

en chanteur aveugle, magnifiquement vêtu, couronné d’or, avec
une harpe d’arg-ent enrichie de pierres précieuses et tendue de
cordes d’or; et il alla de table en table en exécutant devant cha-
cun des hôtes un admirable morceau i. En même temps entraient
des danseurs et des danseuses 2. Aux noces de Robert d’Artois,
deux ménestrels, montés sur deux bœufs vêtus de pourpre, son-
naient de la trompe à chacun des plats nouveaux qu’on servait
sur la table du roi 3. Mais ce n’était là que le prélude des divertis-
sements. Le triomphe des jongleurs était après qu’on avait levé
les tables, lorsque l’assemblée se dispersait et que chacun allait à
son plaisir ^. On entendait alors leurs vielles, leurs psaltérions,
leurs harpes, leurs rotes, et toutes sortes d’instruments. Ils
chantaient et parfois les invités chantaient avec eux-^. Ils dan-
saient, tantôt entre eux, quand il s’agissait d’une danse qui exi-
geait une étude et des aptitudes spéciales, tantôt avec les sei-
gneurs et les dames, quand la danse était facile à exécuter et
qu’on faisait, par exemple, le jeu du chapelet ‘\ Mais, si on veut
suivre leurs ébats dans le détail, le mieux est de lire une page du
roman de Flamenca^ où l’auteur a décrit avec quelque minutie
leurs exercices, lorsque Archambaut tient cour à Bourbon.

« Après avoir mangé, dit-il, on se lava une seconde fois, et

1. Merlin (P. Paris, Romans de la Table Ronde, t. II, p. 317, 322).

2. Voy. plus haut, 2″ partie, début.

3. Voy. plus haut, p. 99, n. 2.

4. Voy. app. III, 60, v. HO ss. ; 112, v. 10 ss. ; 19b, v. 575 ss. ; 273,
V. 7229 ss. ; etc.

5. On a la preuve que les chevaliers ne méprisaient pas cet art, dans
l’exemple déjà cité (voy. app. III, 158) de Baudouin II de Guisues, et dans
un passage des Enseignements Trebor, v. 2327 ss.

6. Voy. app. III, 281. Le jongleur enseigne des pas nouveaux, comme
on voit, dans Guillaume de Dole, v. 3399 ss., Hue de Braieselve enseigner
à Guillaume une danse

Que firent pucelles de France,

A l’ormel devent Tremeilli.
Les châtelaines comme les vilaines, prenaient un plaisir extrême à la
danse. Telle s’en fit blâmer, cqmme le prouve cette épitaphe d’un seigneur
et d’une dame de Manières (Dinaux, Trouvères, t. IV; p. xxiv) :

Chi li mort a mi mort Cola

K’on disoet Rely : Diex fach li sola.

Chil foet braf, prou, piex ; hela!

Mikelet Manniers giest pries de la ;

Mas tro mingnota, trop karola ;

Femelet miex vau boene estre ke to chela.

LES JONGLEURS AUX COURS SEIGNEURIALES 101

sans se déplacer on prit le vin ; c’était l’usage. Puis les nappes
furent enlevées, et on apporta aux convives le conseiller des
grâces. Chacun put s’accoutrer à sa guise. Ensuite se levèrent
les jongleurs, tous voulant se faire écouter. Alors vous eussiez
entendu retentir des instruments montés à tous les tons. Qui-
conque savait un nouvel air de viole, une chanson, un descort, un
lai, faisait de son mieux pour se pousser en avant. L’un vielle le
lai du chèvrefeuille, l’autre celui de Tintagueil; l’un chante les
fidèles amants, l’autre le lai que fît Ivan. L’un joue de la harpe,
l’autre de la viole; l’un de la flûte, l’autre du fifre; l’un de la
gigue, l’autre de la rote; l’un dit les paroles, l’autre l’accom-
pagne ; l’un joue de la musette, l’autre du pipeau ; l’un de la
cornemuse, l’autre du chalumeau ; 1 un de la mandore, l’autre
accorde le psaltérion avec le monocorde ; 1 un fait jouer des
marionnettes, l’autre jongle avec des couteaux : l’un rampe à terre
et l’autre fait la culbute : un autre danse en faisant la cabriole ;
l’un traverse un cerceau ; l’autre saute ; aucun ne manque à son
métier.

<( Ceux qui voulurent entendre des histoires de rois, de mar-
quis et de comtes, purent satisfaire leur envie; car 1 un conta de
Priam, l’autre de Pyrame ; l’un conta de la belle Hélène que
Paris enleva ; d’autres d’Ulysse, d’Hector, d’Achille et d’Enée
qui laissa Didon malheureuse et dolente, et Lavine qui, du haut
des remparts, fit lancer la lettre et le trait par la sentinelle. L’un
conta d’Apollonice, de Tidée et d’Etéocle, l’autre d’Apollonius ;
l’un du roi Alexandre, l’autre d’Héro et de Léandre ; l’un de
Cadmus qui, exilé de sa patrie, fonda Thèbes, l’autre de Jason et
du dragon vigilant ; l’un retraçait les travaux d’Alcide, l’autre
disait comment Démophon remit en son pouvoir Phyllis par
amour. L’un raconta comment le beau Narcisse se noya dans la
fontaine où il se mirait; d’autres disaient de Pluton qui ravit
à Orphée sa belle femme, et du plébéien Goliath que tua David ;
l’un contait de Samson à qui Dalila coupa les cheveux pendant
qu’il dormait, l’autre de Machabée, qui combattait pour le sei-
gneur ; un autre raconta comment Jules César passa tout seul la
mer, sans implorer l’aide de Notre Seigneur et sans trembler.
L’un dit de la Table Ronde où la vaillance fut toujours en hon-
neur, et où le roi répondait de son mieux à tout venant, l’autre
contait de Gauvain et du lion qui accompagnait le chevalier que

102 CHAPITRE 111

délivra Lunete ; l’un dit de la pucelle bretonne qui tint Lancelot
en prison, lorsqu’il lui eut refusé son amour ; l’autre de Perce-
val; l’un conta d’Erec et d’Enide, l’autre d’Ugonet de Péride ;
Tun de Gouvernail qui pour Tristan eut à souffrir tant de peines,
l’autre de Fenisse que sa nourrice fît passer pour morte. L’un
dit du Bel Inconnu, l’autre du vermeil écu que Lyran trouva à la
porte, l’autre de Guiflet. L’un contait de Calobrenan, l’autre dit
comment il retint un an dans sa prison Queux le sénéchal, pour
l’avoir injurié ; l’autre contait de Mordret, l’autre disait l’histoire
du comte Duret qui fut chassé par les Vandres et accueilli par le
roi pêcheur. L’un retraça le bonheur d’Hermelin, l’autre dit de
quelle manière les Assassins ag’issent sous l’influence du Vieux de
la montagne. L’un raconte comment Charlemagne gouverna la
France jusqu’au moment où il la divisa, l’autre contait toute l’his-
toire de Glovis et de Pépin ; d’autres parlaient de Lucifer que son
orgueil jjrécipita du ciel, duvalletdeNanteuil, d’Olivier de Verdun,
L’un dit le vers de Marcabrun, l’autre conta de Dédale, qui trouva
le moyen de voler dans les airs, et d’Icare qui se noya par son
imprudence. Musiciens et chanteurs faisaient si bien qu’un grand
murmure régnait dans la salle ^ . »

La page qu’on vient de lire et les quelques détails qui ont été
rapportés précédemment suffisent à montrer quelle grande place
les jongleurs tenaient aux fêtes courtoises ; et on a vu aussi que
souvent, sans autre occasion notable, un seigneur acceptait
d’ouïr un jongleur de passage. Mais il n’est pas suffisant de
constater cette faveur que le jongleur obtient en certains jours.
Il faut encore marquer comment il arrive à se classer parmi les
officiers ordinaires, dont le service est régulier et indispensable,
et comment aussi de l’humble état d’amuseur il se hausse à la
dignité de confident.

1. J’emprunte cette traduction à M. P. Meyer, p. 277 ss. de son édition.

CHAPITRE IV

LES MENESTRELS

On ne se contenta bientôt plus d’accueillir les jongleurs errants.
Quand la mode eut tourné toutes les curiosités vers eux, on se
mit à entretenir autour de soi une troupe nombreuse de jongleurs
domestiques. 11 convenait à un homme libéral et courtois d’en
garnir sa maison : le jongleur, luxe coûteux, était la preuve et
l’honneur de la richesse. Louer pour quelques jours le service
d’un vagabond et s’en donner lé plaisir passager, c’était une fan-
taisie permise à un simple bourgeois. Un seigneur se devait mieux
et se piquait de trouver chez lui ses divertissements. Dès lors,
ornement des cours où sa gaîté rayonne, le jongleur figure dans
les dépenses ordinaires des princes. Mais en outre, aux ordres du
maître pour dissiper son humeur sombre et distraire son ennui,
il est devenu pour lui une société nécessaire. Il embellit les cor-
tèges et les assemblées ; mais, tout souci de représenter mis à
part, le baron l’aime pour l’agrément de son commerce. Le jongleur
s’attache à l’homme après s’être attaché à sa cour. Simple mer-
cenaire, il devient un compagnon. Et c’est naturel; car Dieu a
donné aux gens de son espèce l’art de « solacierles gentilsommes » :

Car Dieu sens leur donne et savoir •

Des gentilzhommes soulacier.

Pour les vices d’entr’eus chacier

Et pour les bons noncier leur fais :

Pour ce sont li ménestrel fais,

Que partout font joie et déduit

Du jeu dont science les duit ‘.

Ils ont l’esprit et le savoir gai, par quoi ils plaisent. Ils s’entre-
tiennent en toute liberté avec le seigneur. Ils jouent et raillent.
11 leur est permis de faire ce qu’aucun autre ne pourrait. Ils sont
admis dans l’intimité comme des bouffons, et c’est ce titre qu’on

i. Watriquel de Couvins, éd. Scheler, n” xxv, p. 3i6, v. 147 ss.

104 CHAPITRE IV

leur donnerait s’il ne risquait de les faire mal juger. Car, à l’occasion,
ils sont mieux que des amuseurs. Ils s’entretiennent avec le
maître de ses intérêts et de ses projets secrets ; ils entrent dans
sa confidence ; ils savent les pensées et les sentiments qu’il cache
au monde. Ils l’encouragent, le reprennent et le guident: le
baladin est devenu conseiller.

Le titre de ménestrel.

Le signe de la nouvelle fonction que certains jongleurs sont
appelés à remplir se trouve dans le nouveau titre qui les désigne :
on les nomme des ménestrels ^ Ce nom, en effet, avant qu’une
extension plus large en eût modifié la valeur, s’employa dabord
pour les jongleurs qui faisaient partie d’une cour et qui y étaient
attachés d’une façon permanente. Et ce sont ceux-là seuls que
nous étudierons en parlant de ménestrels.

D’où vient le nom et comment son sens évolua, on Tapprend

aisément en suivant les textes dans l’ordre chronologique.

Ménestrel était à l’origine le terme dont on se servait à propos

V des gens de maison, des bas officiers. On trouve le mot avec cette

acception dans la plus ancienne rédaction de la Vie de saint Alexis””‘.

1. La forme latine qu’on doit supposer à l’origine de ce mot, n”est pas
déterminée d’une façon très sûre. Il est probable que c’est ministeralia,
menesfralis. Diez-Scheller, suivis par Kôrting, proposent Tninisterialis.
M. Freymond, Jongleurs und Ménestrels, p. 10-11, préfère les formes pré-
cédentes, dont il existe des exemples: Lambert d’Ardres [Mon. Germ.
hist., SS., t. XXIV, p. 604 et 626); etc. Voy. Du Gange aux mots ministelli,
menestrali, etc. — Les formes menesterellus, ministrellus, ministellus, se
rencontrent aussi (voy. Recueil des historiens de France, surtout t. XXI et
XXII, où elles prédominent). Mais le mot ménestrel rime ordinairement avec
des mots en -el < lat.-aZis.M. Freymond l’a déjà remarqué et les 4 excep-
tions qu’il relève dans les 60 cas qu’il examine, se trouvent dans des textes
du nord-ouest, où de bonne heure e est devenu e, tandis qu’ailleurs la
distinction entre e et e est encore à peu près constante au xiii'” siècle. — A
côté de la forme ménestrel, qui est la plus fréquente, il en existe d’autres.
Celle de menesterieus est expliquée par M. Suchier, Voyelles toniques en
vieux français, trad. Guerlin de Guer, p. 157, en même temps que des mots
comme tiex, quiex, antiex, etc. La îorme ménestrier s’explique par un change-
ment de suffixe, par analogie avec le nom de beaucoup d’artisans d’autres
métiers. Elle paraît déjà dans Joinville et prend finalement une grande
extension.

2. Éd. G. Paris et L. Pannier, str. 65 :

Il vait avant la maison aprester;
Forment l’enqDiert a toz ses ménestrels.

LES MÉNESTRELS 105

Puis on le trouve, gagnant en généralité, dans les Quatre livres
des Rois ^ où il désigne des fonctionnaires de différents ordres:
mais, lorsqu’il est employé dans ce dernier sens, l’idée continue
de rester présente, que les gens en question travaillent pouf un
salaire, sont en service, et on nest pas tellement éloigné de la
signification primitive. Une modification beaucoup plus impor-
tante se lit lorsqu on appela ménestrels les jongleurs en service.
L’extension se fit naturellement. Quand l’usage se fut fondé
d’avoir des jongleurs dans son domestique, on les compta, comme
il convenait, parmi les ménestrels, et ainsi s’institua une parenté
étroite entre les appellations de « famles », de ménestrel, de
serviteur, de valet de chambre -. En 1286, au nombre des
ménestrels de Philippe IV se trouvent rangés des musiciens, en
compagnie d’un roi des hérauts et d’un roi des ribauds^. Mais il est
remarquable qu’après avoir désigné d’une façon générale
n’importe lequel des serviteurs, le nom de ménestrel ne s’appliqua
ensuite qu’à des jongleurs exclusivement. Après s’être étendu au
genre entier, il se restreignit à une espèce. 1 “^

L’espèce, d’ailleurs, ne tarda pas, par une progression cons-
tante, à devenir extrêmement nombreuse : car des jongleurs
domestiques le titre de ménestrel passa à 1 universelle nation des
jongleurs par un abus qui flattait la vanité de ces derniers et leur

Autres exemples dans Stengel, Wôrterbuch der âltesten franzôsischen
Sprache.

1 . Ed. Leroux de Lincy [Documents inédits sur V histoire de France , p. 270 :
« . . des Oz Israël n’en flst [Salomon] nul serf, mais cunbateur furent li un, e
li altre furent ses ménestrels, princes e ducs e maistres sur ses curres et
sur ses chevals »; p. 272: « E le grant cunrei e la vitaille de sa maisun, e
les riches sales a ses humes, e le ordenement, e l’afaitement de ses ménes-
trels, e lur atur de vesture, et ses baleilliers.. » ; voy. encore p. 423 et 433.
— Le mot a le sens d’<- artisan ndans }Jessire Gauvain, éd. Hippeau, v. 182-5 :

E li autre refont escus.
Lances taintes et fers molus
Font li autre menesterel.

2. Voy. les textes cités par L. Gautier, Épopées^ t. 11, p. 51, n. 2. Deux
passages du Moniage Guillaune, éd. W. Cloetta, 2” réd., v. 1190:

Dont commencha li famles a noter,
et 1201 :

Dont a li famles son cant plus haut levé,
rapportés par Gautier en cet endroit, doivent être interprétés avec précau-
tion. Il n’est pas dit, en effet, dans le poème, que le << varlet » qui accompagne
Guillaume soit proprement un jongleur.

3. Voy. Chambers, Mediaeral Stage, t. II, p. 232.

106 CHAPITRE IV

était peut-être profitable. On s’étonne qu’un nom, qui était en
lui-même une marque de servitude, ait été recherché comme un
honneur. Mais il faut considérer que, pour des aventuriers,
exposés tous les jours à la misère, souvent mal reçus et mal
traités, il y avait avantage, prenant leur titre, à se recommander
de confrères heureux, que des barons appréciaient et qui avaient
un rang. Se dire ménestrel, c’était se donner pour un person-
nage important.

Il arriva ainsi que tous les jongleurs furent désignés indiffé-
remment sous ce nom ou sous celui de ménestrel . Mais le
titre ne sauva pas l’homme et l’homme ruina le titre. Aussi
voit-on bientôt disparaître toute raison qui aurait pu le
faire rechercher. Le ménestrel ne tarde pas à être aussi mal
famé que le jongleur : il passe pour faux, menteur, joueur,
médisant. Honorable tant qu’il fut propre aux jongleurs de cour,
le nom se dégrada lorsqu’il s’étendit à toute espèce de jongleurs,
qu’il couvrit des talents pauvres et grossiers, et qu’il fut pro-
mené par des vilains parmi des vilains.

Telle est l’histoire du titre de ménestrel ~. Il désigne d’abord
les officiers de cour en général ; puis, en particulier, les jongleurs
de cour ; puis tous les jongleurs. C’est pourquoi, il apparaît dans
la littérature avec des sens très divers. Pour nous, nous retien-
drons seulement comment pour la première fois il fut donné aux
jongleurs, et nous le réserverons plus spécialement à ceux d’entre
eux qui vivaient dans les cours au service d’un maître. C’est dans
le dernier tiers du xii*’ siècle qu’il apparaît avec ce sens restreint.
Au XIII® siècle, il passe déjà à la foule des jongleurs, aussi bien
ceux qui courent les rues que ceux qui vivent auprès d’un baron.
Mais il est encore permis de le conserver à ces derniers, qui
seuls y ont droit ^,

1. A la fin du xiii* siècle, il existait à Paris une rue qui portait le nom de
Bue aux Jongleurs ; voy, Bernhardt [Bibl. de VEcole des Chartes, t. III,
p. 378). Elle le portait encore en 1321, comme en font foi les statuts de la
corporation des jongleurs (art. vi) ; et c’est ainsi qu’elle est appelée dans
le poème des Rues de Paris (Méon, Rec. de fabliaux, t. II, p. 263, v. 372).
Mais, au xv” siècle, la Rue aux Jongleurs devint la Rue des Mi^nestriers. C’est
aujourd’hui la rue Rambuteau.

2. Plus tard, sous la forme ménétrier, il demeura aux seuls « ménestrels
de bouche », c’est-à-dire aux musiciens, et c’est par une déchéance cons-
tante qu’il en est venu à désigner de nos jours les « violoneux » qui font
danser.

3. Voy. append. II.

LES MENESTRELS

Quelques types de ménestrels.

107

On ne peut pas dire dune façon générale quelle était la con-
dition du jongleur une fois qu’il était entré en service et quelle
était sa place dans la maison. S’il faut distinguer entre les vaga-
bonds et les officiers en titre, il faut aussi distinguer parmi
les officiers eux-mêmes. Tous ne sont pas de même étage et
la faveur du maître se fait sentir à chacun inégalement. Ils sont
très nombreux dans certaines cours. Le comte de Flandre Gui
de Dampierre, étant en Sicile, donna un jour à ses ménestrels
un dîner où il assista en personne : il lui en coûta pour le festin
1 1 livres, o sols et un denier ; on dépensa pour le pain 500 sols,
et pour le vin 4 livres, o sols ‘. Ces chiffres font supposer que la
fête fut assez brillante et qu’un nombre raisonnable de convives
y prit part. Mais il est certain que le comte Gui ne prisait pas
chacun de ces ménestrels qu’il régalait autant qu’Adenet le Roi,
qui paraît avoir été son favori. Il faisait des différences entre ses
gens, et il appréciait la distance qu’il y a d’un poète à un tabou-
reur.

Il est assez difficile de définir avec précision le sort du personnel
anonyme, qui, attaché à une cour, servait à ses divertissements.
On connaît mal les individus qui le composaient. Tout au plus
les livres de compte apprennent-ils ce que coûtait leur entretien
au total ‘-. Mais, comme il est naturel, ceux qui occupaient parmi
leurs confrères un rang plus relevé, nous échappent moins. Le
maître a d’habitude un ménestrel de prédilection, homme d’esprit,
qui sait vivre et de commerce agréable. Celui-là n’est pas un
spécialiste étroit: sa culture et ses aptitudes sont étendues.
C’est un brillant causeur ; il joue de la vielle, dont il s’accom-
pagne quand il chante ou dont il accompagne les autres ; il sait
mener une carole et organiser des jeux: il est l’intendant des
plaisirs.

De ces ménestrels de choix, la littérature offre plusieurs types,
qui^ sans doute, n’ont de réalité que celle des héros de romans,
mais selon lesquels nous pouvons imaginer quelle était la vie

1. Voy. Cléomadès, éd. Van Hasselt, Introduction, p. xii, d’après les
comptes de TOffice de Gui de Dampierre.

2. Voy. par exemple, les comptes de la Cour de France (app. III, 194,

c, d, e).

108

CHAPITRE IV

ordinaire et véritable des hommes de cette condition : tels sont
le Jouglet de Guillaume de Dole, ou le Pinçonnet de Cléomadès.
Jouglet est un ménestrel de grand prix, qui appartient à l’em-
pereur d’Allemagne Conrad, personnage de fantaisie d’ailleurs et
inventé de toutes pièces. Ce prince, très entendu dans toutes les
vertus courtoises, traite son ménestrel non seulement avec bien-
veillance, mais même avec amitié. Par certains détails il reste
toujours sensible que Jouglet est un serviteur. Quand son maître
se déshabille, il fait office de valet de chambre; on le charge de
commissions ‘ ; il introduit les visiteurs ‘-. Fidèle aux habitudes
de tous ceux de sa race, il accepte volontiers les présents:
Guillaume lui promet un surcot galonné d’orfroi d’Angleterre ^;
puis, après un glorieux tournoi, il lui abandonne le destrier d’un
chevalier qu’il a désarmé ^ : déjà, en arrivant à la cour de Conrad,
il lui avait offert un beau manteau d’hermine”. Mais Jouglet
s’acquitte de menues besognes et accepte des cadeaux sans pour
cela manquer de dignité. Il est le compagnon de l’empereur, qui,
l’estimant plus haut qu’un jongleur vulgaire, l’a constamment à
ses côtés ^’. Jouglet est habile en son métier : il accompagne à la
vielle les chansons, les siennes ” et celles des autres ^ ; il sait

1. Le roman de la rose, éd. Servois [Société des anciens textes français .

865 Couchier se vet, quant il li lut
Et sa grant gent fut départie.
Par Jouglet, cui il ot partie
Sa robe as chans, flst apeler
.1. clerc; . . .

2. V. 1390, 1443, 1463.

3. 2195 (( Avoi! » fet-il, <( Jouglet, Jouglet,

Bêle compegnie est la vostre !
Or deïssiez ja : Cist est nostre.
Se fussiez venuz avoec moi. «
Li biau sorcot li monstre au doi.
Qu’il cuide bien avoir sanz doute.

4. 2681 II ne le bee mie a rendre,

Ainçois l’envoie a Sainteron
Chiez son oste tenir prison.
Et Jouglez en ot le destrier.

5. V. 1820.

6. 1326 Et Jouglés tozjors avoec lui.

Qui le ramentoit celé joie.

7. V. 640 ss., 1757 ss., 2500 ss.

8. 1834 . . . Car el a chantée

Avoec Jouglet en la vïele.
Geste chançonete novele. . .
2225 Commença cestui a chanter,
Si la fist Jouglet vïeler.

LES MÉNESTRELS 109

aussi des contes et des fabliaux * ; et sans doute, il sait de geste
bien qu’il abandonne à un jong^leur étranger le soin de chanter
quelques laisses ‘. Mais il nest pas seulement vielleur, chanteur et
conteur : il est surtout le familier de l’empereur, sa société accou-
tumée, son confident et son conseiller. A ce titre, il peut se per-
mettre d’en user librement avec les hôtes les plus considérables
du palais ^, qui lui prodiguent leur affection et le comblent d’at-
tentions^. Parmi ceux qui entourent le maître, il est de ses plus
intimes. Le matin, il vient le trouver des premiers à son réveil ;
le soir, il reste des derniers “‘ ; dans une de ses sorties il est seul
avec un chevalier à l’accompagner ‘\ Le prince lui reproche un
jour en termes affectueux de ne pas le voir assez :

664 Se te vient

D’orgoeil ou de mélancolie
Que lu hez tant ma compagnie?

Et il se promène avec lui, posant amicalement sa main sur
son épaule “. Mais ce qui, mieux que tout, montre le crédit de
Jouglet, c’est que seul il a amené son maître à une résolution,
que nul de sa cour n’avait pu le déterminer à prendre : il le marie.
Mettons que le jongleur, auteur de Guillaume de Dole, ait fait
la part belle au jongleur qu’il a introduit dans son roman. Nous

1 . 640 Et s’avoit oï et apris

Mainte chançon et maint biau conte.
1757 Et Jouglés lor a dit chançons
Et fabliaus, ne sai .m. ou.iiii.

2. V. 1330 ss.

3. V. 1463-1500. Jouglet, recevant Guillaume à son arrivée au palais de
l’empereur, le met au courant des événements, et, l’embrassant, ajoute :

1493 « Beaus amis », fet-il, « quej’acol,
Buer vos levastes onc cal jor.
Moût avomes fet lonc sejor
Por vos atendre en cest chastel. »

4. V.21 82-2200.

5. V. 865 ss., et 1905 ss., déjà cités.

6. 4110 Onques n’ot compagnon ne per

Qu’un sol chevalier et Juglet.

7. 634 En riant li a lors mis

Le braz senestre sur l’espauUe.
Comparer le passage de Joufroi, où le comte de Poitiers, faisant appeler
son ménestrel Gui de Niele, lui passe le bras autour du cou, et s’entretient
avec lui familièrement :

800 « . . Or me dis, frère,

Foi que tu dois l’ame ton père …»

110 CHAPITRE IV

considérerons comme une peinture plus proche de la vérité le
Pinçonnet d Adenet, puisque, sur plusieurs points, ce qu’on sait
de l’auteur saccorde avec ce qu’il dit de son héros.

Pinçonnet est une merveille de ménestrel, que la sollicitude
affectueuse de son maître a récompensé selon ses mérites. Il paraît
pour la première fois, dans le roman de Cléomadès, à la fin d’un
repas, où il vient jouer de la cithare, et il en joue avec tant de
talent que chacun fait silence pour l’écouter ^ Il est alors au
service du roi Durbant, mais il passe bientôt k celui de Cléomadès,
et il s’attache à ce nouveau maître, preux et courtois, de toutes
les forces que donne l’admiration. Désormais, pour lui être utile
et lui plaire, il exercera tout son esprit, qui est fécond, et il
emploiera toute sa délicatesse, qui est rare. Voit-il passer sur son
front l’ombre d’une pensée triste, il s’ingénie à en détourner le
cours 2. Quand Cléomadès s’est mis à chevaucher par le monde
en quête de la belle Clarmondine, qu’il aime et qu’il a perdue,
c’est de Pinçonnet que vient l’idée heureuse d’aller à Salerne, où
on trouvera la jeune fille 3. Et il faut lire comme l’excellent
ménestrel se réjouit du bonheur de son seigneur: il ne souhaite
rien plus que de le voir en joie ^, et rien ne lui fait plaisir comme

1. Éd. Van Hasselt,

10320 Apres mengier, un menestrés,
Qui Pinçonnés erl apôlés,
Joua un pou de la kitaire.
Ne convient pas prier de taire.
Ceaus qui la erent assamblé,
Moult volentiers l’ont escouté.
Son mestier fist bel et a point.
Lors s’en parti; et a cel point
Se sont de toutes pars levés. .

2. 12087 Pinchonnés souvent le getoist

De pensée, quant trop pensoit;
Car moult estoit li menestrés
Très courtois et très avisés
Et plains de très bonne manière.
Voy. La même expression « geter de pensée » aux vers 12283 et 12287.

3. V. 12340 ss. Cléomadès le reconnaît lui-même un peu plus loin
(15802, ss.).

4. 12604 Pinchonnés n’en fut pas dolans ;

Car sa joie tant desiroit,
Que il tant riens ne convoitoit
Que ce qu’il peûst trouver voie
Qu’il son seigneur meïst en joie.

LES -MÉNESTRELS 1 H

de se rendre agréable ‘. Aussi, selon toute justice, est-il aimé
comme il aime. Tous les princes qu il approche le traitent avec
éo^ards et distinction. Le roi Durbant lui promet la richesse-;
Méniadus, le roi Carmant, le comblent de présents ■^. C’est que
Pinçonnet est bien appris en belles manières et qu’il sait de cour-
toisie autant que le plus raffiné. Il connaît les mots de la politesse.
Il a de la discrétion, du tact, et le sentiment très juste de ce qui
convient. D ailleurs, si tous l’honorent, nul n’en fait plus de cas
que Cléomadès. Celui-ci a, dans son dévoûment, une entière
confiance. Il n’a pas de secrets pour lui ‘*. Il en fait son messager,
l’emploie dans les missions les plus délicates, et, de le voir si
fidèle, il le chérit. Au retour d’une longue ambassade, dont il
s’est tiré avec probité et adresse, il le prend joyeusement dans
ses bras, comme un ami ^. Et quand le baron célèbre ses noces
avec Clarmondine, Pinçonnet est fêté de tous :

16517 La royne meïsmement

Li fist tel faste et tel soûlas
Qu’aie la tint entre ses bras.

Son dernier bonheur lui vient alors de Cléomadès, qui le fait
chevalier et lui donne une grande terre, pour la tenir, lui et ses
héritiers. Pinçonnet, le joueur de cithare, n’a plus rien à envier
à ceux dont jadis il égayait les festins ^ .

1. 14063 Sachiez que Pinchonnés estoit

Moult liez quand bien dire povoit.
C’est chose bien aferissans
Quant ménestrel est bien disans
Et que il se gart de mesdire;
Car ramentevoir doit et dire
Li menestrex de bonne afaire
Le bien, et dou mal se doit taire.
Partout, en quel lieu que il soit,-
Ou n’est pas menestrex a droit.

2. 12054 « Riche vous ferai et manant

Si tost que serez revenus. »

3. V. 13900 et 14040.

4. 13269 En Pinchonnet moult se fia

Et pour ce riens ne li cela,
o. V. 16170 ss.
6. 18008 Grant terre et noble seignorie

Li fu, de par le roi, baillie,

Et de lui si maistre le fist

112 CHAPITRE IV

Joug-let, Pinçonnet sont des ménestrels heureux et leur sort
nous ferait concevoir comme très belle la fortune de leurs
confrères. Mais peut-être leur aventure a-t-elle été décrite avan-
tageusement par les romanciers. Quittons donc la légende pour
l’histoire, et cherchons si on ne nous dit rien des ménestrels qui
ont vécu, qui rappelle les types imaginaires. On verra que
souvent, à servir un maître, il y avait profit et honneur.

Situation et fonctions des ménestrels.

Il n’est pas sans exemple que des ménestrels soient devenus
riches. Outre qu’ils vivaient dans la maison du maître et à ses
frais, ils recevaient les innombrables présents, pelisses, chevaux,
fourrures, bijoux, monnaies, dont les fêtes, les visites, les voyages\
étaient l’occasion : le baron donnait, et aussi ses hôtes et ses amis.
Mais surtout, il y en avait parfois, qui, en dehors de ces pré-
sents, obtenaient un revenu fixe et durable, comme une terre
ou un fief. Pinçonnet reçoit de Gléomadès « grant terre et noble
seignorie ‘ » ; de même, dans le Roman d’Alexandre, on voit
le roi donner à un harpeur la ville de Tarse ^. S’il faut s’en
tenir à l’histoire, on relèvera aussi que Berdic, ménestrel de
Guillaume le Conquérant, possède trois « villas » dans le comté
de Glocester “^ ; que la jongleresse Adeline en possède une dans
le Hampshire ^ ; que Philippe le Long, roi de France, autorise
son ménestrel Pierre Touset à acheter et tenir un fief immobilier “• ;
que Richard Jelîrey, ménestrel de Henri V et de Henri VI, rois
d’Angleterre, possède en Normandie le pays de Vaux-sur-Mer ‘\
Ainsi, à l’occasion, des ménestrels devenaient propriétaires
terriens, et de toutes les aubaines aucune ne pouvait être
meilleure.

Li rois, si com li livres dist,
Qu’il ne vousist rien commander
Que nus li osast refuser.

1. Voy. la note précédente.

2. Éd. de la Villehassetz et Talbot, p. 104. L’archevêque Roland de Dol
donne aussi un jour une ten^e au jongleur Garin Troussebeuf; voy. le
Roman d’Aquin, éd. des Longrais, Introd., p. xliii-xliv.

3. Domesday-Book, I, 162a.

4. Ibid., I, 38(7.

5. De la Rue, Essai sur les bardes, les jongleurs et les trouvères, t. I,
p. 231.

6. Id., ibid., p. 233.

LES MÉNESTRELS 113

C’était la richesse et c était 1 honneur : car avec la terre venait
le titre, et, de même que l’imaginaire Pinçonnet devint chevalier,
le vivant Pierre Touset devint noble en acquérant son fief. Qu’il
le doive à sa naissance ou à une récompense, Watriquet de Côuvin
s’intitule sire de Verjoli ‘. Le jongleur, jadis si décrié, prend le rang
dun feudataire . Toutefois il ne faut pas s’en laisser imposer par des
titres souvent usurpés. Il est certain que beaucoup de ménestrels
se donnaient pour nobles, sans l’avoir jamais été. L’abus était
assez répandu pour que Ion ait songé à le réprimer -. C’était, de
la part des ménestrels, une façon de se placer plus haut dans
l’opinion publique, de s’assurer aussi des avantages matériels ; et,
finalement, ils y mettaient sans doute quelque chose de ce souci
vaniteux et naïf qui fait qu’aujourd’hui encore tels se plaisent à
prendre des pseudonymes brillants. Il est dit, dans Guillaume de
Dole, que Jouglet était fils d’un comte, ce qui n’est qu’une fan-
taisie du narrateur ^. Rien ne prouve, comme on la répété, que
le minnesinger illustre Walther de la Vogelweide ait été de race
noble ^. Et quel crédit faut-iJ accorder à l’auteur d’Ogier lorsqu’il
assure que

Gentilshoms fu et trestout son lignage?”*

D’autre part, 1 histoire fournit bien des exemples de nobles
authentiques qui ont « trouvé ». Mais ils n’étaient pas ménestrels.
Wolfram d’Eschenbach, l’auteur de Parsifal, ne paraît pas avoir
été un poète à gages ^ ; ni Renaut de Beaujeu, Fauteur du Bel
Inconnu et d’une chanson citée dans Guillaume de Dole ; ni
Jakemès, l’auteur du Châtelain de Couci; ni l’auteur de Joufroi.
Quant à des ménestrels en service qui fussent vraiment de lignage
noble, il n’y en a pas beaucoup dont le cas ne soit sujet à examen ~’ .
Il ne faut donc pas considérer que, aux environs du xiii® siècle,
il y ait eu, reconnue et classée, une noblesse de ménestrels.

1. Voy. éd. Scheler, p. 245, v. 440.

2. Voy. Burdach, Walther von der Vogelweide, p. 5.

3. 642 Li valiez ert filz a un conte.

4. Voy. Burdach, ouvr. cité, p. 4-17.

5. Bibl. Nat., vas. fr. 1583.

6. Voy. Burdach, ouvr. cité, p. 12 ss.

7. On lit, dans le Castoiement d’un père à son fils, éd. Michael Roesle,
p. 9 ss., une critique des poètes qui vantent leur lignage et qui, dépourvus
de talent, prétendent aux récompenses en raison de leur naissance
(III, V. 111).

F^ARAL. — Les jongleurs an moyen âge. 8

114 CHAPITRE IV •

C’est rarement que le chevalier devenait ménestrel, et rarement
que le ménestrel devenait chevalier. Ce qu’il faut retenir des
prétentions des ménestrels, c’est qu’ils s’étaient fait dans certaines
cours une situation très haute, qu’ils devaient à leurs succès. On
en a la preuve dans les fonctions délicates dont leurs maîtres les
jugeaient dignes. 11 sont, par exemple, envoyés comme messagers
pour des affaires de petite et de grande importance, et, jusqu’au
xv” siècle, les chroniques citent des ménestrels chargés de mis-
sions diverses ^. Surtout, ils exercent sur l’esprit public une
influence très forte : ce sont eux qui maintiennent les traditions,
dirigent les goûts, créent les modes. Ils sont les inventeurs et les
juges des belles manières. Ils gouvernent les mœurs. Ils savent
les règles de l’honneur et de la courtoisie. Us ont autorité pour
apprécier les choses du cœur et de l’intelligence.

1 . Les troubadours envoient souvent leurs poèmes par des jongleurs.
C’est ainsi que Bertran de Born, éd. A. Thomas, n”* 16, 22, etc., confie ses
sirventes à son jongleur Papiol. Le jongleur d’Arnaut de Mareuil, on l’a
déjà vu, ]X>rte le nom de Pistoleta. Une nouvelle de Ramon Vidal parle d’un
jongleur envoyé à sire Hugues par deux dames en querelle sur une question
d’amour. — Dans le roman du Châtelain de Couçi, c’est par un jongleur que
la dame de Faïel reçoit une première chanson du châtelain (voy. app. III,
V. 409). — Une anecdote rapportée par Jean de Trokelove, Annales [Rerum
britan. script., p. 38) montre des jongleresses dans le rôle de messagères.
Le roi Edouard II célébrant à Westminster la Pentecôte de 1317, comme il
était à table, « quaedam mulier, dit le chroniqueur, ornatu histrionali
redimita, equuni bonum, histrionaliter phaleratum, ascensa, dictam aulam
intravit, mensas more histrionum circumivil, ad descum per gradus ascendit,
mensae regiae audacter approquinquavit, quamdam litteram coram rege
posuit, et, retracto freno, salutatis hospitibus, absque strepitu vel impedi-
mento eques discessit ». Voy. sur ce point Walsingham, Hist. Angl., 1,149
[Rer. brit. script.), et Percy, Reliques of ancient english poetry, p. xix*. —
Les anciens bardes figurent quelquefois comme témoins dans les actes
officiels (voy. Stephens, The literature ofthe Kimnj, p. 100). On verra dans
le même rôle le jongleur Sivard, dont parle Saxon le Grammairien,
chap. XIII. — On a pensé que les jongleurs étaient chargés quelquefois par
les princes de l’éducation littéraire de leurs enfants. On a cité à tort (Hertz,
Spielmannsbuch, p. 36), à ce propos, l’exemple de Gautier d’Aupais, qui
est, en effet, instruit par un jongleur, mais dans un dessein particulier. —
Pour cet usage dans la plus ancienne société, voy. Stephens, The literature
of the Kyniry, p. 97. On a déjà vu que Baudouin H, comte de Guines, pouvait
rivaliser avec le meilleur des jongleurs. On peut aussi citer le passage
des Enseignements Trebor, où l’on apprend qu’un homme de bonne compa-
gnie ne dédaignait pas d’exécuter lui-même dans une réunion quelques
laisses de chanson de geste ou de réciter un conte. Voy. éd. M.-V. Young :
2327 Fiz, se tu sez contes counter,
Ou chansons de geste chanter.
Ne te iesse pas trop proier…

LES MÉNESTRELS Ifo

Ce règne des ménestrels sur les cours est briUant, et, en
l’exerçant, ils gagnent à la fois de la dignité et de l’indépen-
dance. Il se forme dans l’esprit des princes une idée plus haute
du poète et, en général, de tous ceux qui sont habiles à exprimer
les idées par des mots. Le poète n’est plus l’amuseur frivole,
dont on s’égaie . On distingue entre le boutfon et celui qui cultive
les lettres. Celui-ci, pour porter le titre de ménestrel, n’est pas
tenu à un service direct, qui risque d’être humiliant. La protection
du seigneur se fait plus lointaine, moins exigeante, moins gênante,
sans être moins efficace. Un ménestrel ne saurait plus compter
parmi les ribauds. Mais la considération obtenue par les
ménestrels n’a pas seulement pour résultat de les rendre plus
indépendants et de leur assurer une situation personnelle
plus brillante. Elle leur permet, les dispensant des expédients
vulgaires, de s’abandonner sans inquiétude au goût des lettres.
Grâce aux progrès de la culture dans certains milieux, grâce au
sentiment plus vif et au respect plus sincère des choses de l’esprit,
on voit le type du jongleur primitif se modifier, s’épurer, et, de
ses nombreuses spécialités choisissant la plus honorée, le jon-
gleur commence à pouvoir considérer la création littéraire comme
une sphère suffisante d’activité •.

Le seigneur, en protégeant un ménestrel habile à écrire, ne
cédait pas toujours à des sentiments désintéressés, et, tout en
suivant les conseils de sa vanité, il daignait aussi considérer son
profit. Avoir un poète parmi ses gens, c’était mieux qu’une fan-
taisie coûteuse. Ce poète chantait son maître, et, comme l’opinion
publique est ce qu on la fait, non seulement par ses actes, mais
aussi par les bruits qu’on répand, la foule, en entendant louer,

1 . On verra un peu plus loin combien il y eut en France, dès le xii* siècle,
d’écrivains de toute espèce qui vécurent des libéralités d’un protecteur. Sur
le crédit que vers la même époque les minnesinger obtenaient dans les cours
d’Allemagne, voy. Koberstein-Bartsch, Geschichle der deutschen Nalional-
litteratur, t. I, p. 92-93. Les cours de Thuringe et d’Autriche se distin-
guaient par la richesse de leurs faveurs. Les Staufen, Philippe, Frédéric II,
son fils Henri, Conrad IV, s’intéressaient passionnément à la poésie. Fré-
déric surtout était un étrange caractère d’artiste, raffiné jusqu’à la per-
version. Walther de la S’ogelweide semble avoir servi Philippe et Frédé-
ric ; Rudolf d’Ems dédie sa Weltchronik à Conrad ; Henri entretenait à sa
cour Gottfried d’Hohenlohe, Burkard d’Hohenfeld, et Gotfried de Neifen.
Manfred, fils naturel de Frédéric 11, avait hérité de son père son goût pour
les chanteurs et les poètes.

H 6 CHAPITRE IV

s’habituait à louer. Les princes savaient recourir à ces procédés
pour éveiller la sympathie populaire. C’est delà sorte que naquit,
par exemple, un petit poème de 400 vers, environ, le Dit du roi
de Sicile, qui fut écrit par Adam de la Haie, à Féloge de Charles
d’Anjou K Appelé au trône de Sicile par le pape Urbain IV,
Charles avait d’abord été acclamé par les peuples du sud de
l’Italie. Mais ses cruautés, les vexations auxquelles l’entraînait
son goût du luxe et des fêtes, le firent bientôt maudire de tous,
et des auteurs contemporains blâment sa conduite en termes très
durs 2. Les sentiments hostiles de ses sujets n’échappaient cer-
tainement pas au roi, qui peut-être commanda lui-même à son
ménestrel Adam un poème apologétique. Peut-être aussi l’initia-
tive de l’œuvre revient-elle tout entière à Adam ; mais il est
incontestable, à en juger par le ton, qu’elle est un plaidoyer et
qu’elle répond à des intentions politiques : l’auteur essaie de
dissiper la réputation fâcheuse dont souffre le roi, et il exalte sa
générosité, sa vaillance, ses vertus seigneuriales. La cause ange-
vine était trop compromise pour être sauvée par des poèmes ; mais
de tels services n’étaient pas toujours vains. Quand il fut bien
reconnu que la chanson du jongleur, toute frêle et menue, était
capable d’édifier et d’abattre les plus grandes réputations, on
ne ménagea pas les deniers pour mériter son éloge. Certains
arons obtenaient à prix d’or qu’on glissât leur nom dans des

1. Éd. Jubinal [Œuvres de Rutebeuf, in-i2°, t. I,p. 131 ss.). Il faut remai’-
quer la forme épique de ce poème (laisses dodécasyllabiques rimées), qui
est celle de plusieurs autres poèmes d’éloge. Ce serait ici le lieu de citer
nombi’e de poèmes de toutes formes et de tous talents, écrits à propos de
vivants ou à propos de morts. S’il s’agit de vivants, les jongleurs écrivent
plutôt contre que pour, servant les inimitiés et les intérêts de leurs maîtres.
C’est à cet usage que se rapportent, par exemple, les pamphlets dirigés,
dès le début du xiii* siècle, contre le roi d’Angleterre au bénéfice du roi de
France, ou réciproquement. Les éloges de morts constituent une littérature
extrêmement abondante, soit qu’ils se présentent sous forme de Vies,
comme celle de Thomas par Garnier de Pont-Sainte-Maxence, ou celle de
Henri P”” d’Angleterre par un certain David (perdue, mais mentionnée par
GefTrei Gaimar, à la fin de son Histoire des Anglais), soit qu’ils affectent la
forme de complaintes. On sait si ces complaintes sont nombreuses. Sur la
façon dont elles étaient chantées au peuple, voy. la farce de V Aveugle et
Venfant, où l’aveugle chante une chanson qui concerne précisément le roi
de Sicile.

2. Comme Ramon de Muntaner, ou Bartholome de Neocastro, ou Nicolas
Specialis.

LES MÉNESTRELS 117

récits plus ou moins illustres ‘. Guillaume de Longchamp, chan-
celier d’Angleterre, régent du royaume en l’absence du roi
Richard Cœur de Lion, fît venir une troupe de jongleurs de
France, pour chanter ses louanges sur les places ~.

Au reste, quelle que fût lintention de ceux qui favorisaient les
ménestrels, on voit qu’une quantité considérable d’oeuvres sont
nées de leur protection, et que l’usage se répand dès le xii*’ siècle
d’écrire pour quelqu’un. Nicolas de Senlis fait une traduction du
pseudo Turpin pour loland, comtesse de Saint-Pol, sœur de
Baudouin V de Hainaut ^ ; \\ ace écrit pour Henri II d’Angleterre,
qui lui avait demandé une histoire des ducs de Normandie ^ ;
Benoît de Sainte-More, qui travailla aussi pour Henri II. dédie à
Aliénor de Poitiers son roman de Troie ^ ; Geoffroi Gaimar écrit
son Histoire des Anglais pour Constance, femme de Robert Fiz-
Gislebert ^ : Everat met la Genèse en vers pour Marie de Cham-
pagne ” ; Chrétien de Troyes écrit également pour Marie de
Champagne et pour sa cour ^ ; Gautier d’Arras compose son poème
à’Eracle pour le comte Thibaut V de Champagne ^ ; le traducteur
de la compilation de Saint-Denis était ménestrel du comte de
Poitiers, Alphonse, frère de Saint Louis ‘^ ; Rutebeuf écrit la Vie
de sainte Elisabeth de Hongrie sur la commande d’Erard de
Valéry, connétable de Champagne, pour la femme du roi
Thibaut y de Champagne, Isabelle, fille aînée de Saint Louis *’ ;
Adenet le Roi écrit Cléomadès pour Marie, reine de France, et
Blanche, fille de Saint Louis ‘^ ; Girbert de Montreuil écrit le
roman de la Violette pour une comtesse de Ponthieu^^ . g^ii s en
faut que l’énumération soit complète.

1. Voy. app. III, 83 A.

2. Voy. app. III, 86.

3. Voy. G. Paris, De pseudo Turpino, p. 44 ss.

4. Roman de Rou, éd. Andresen, t. I, p. 207, v. 7; t. II, p. 36, v. 173 ss. ;
t. II, p. 243, V. 5347 ss.

“j. Éd. A. Joly, V. 12440 ss.

6. Éd. Thomas DufTus Hardy et Charles Trice Martin {Rerum britan,
script.), V. 6436 ss.

7. Voy. G. Paris, Manuel, 138.

8. Roman de la Charette, éd. Foerster, v. 1 ss.

9. Eracle, éd. Lôseth, v. 6348 ss.

10. Voy. éd. P. Paris, t. I, p. xix.

11. Vie de sainte Elisabeth, éd. Kressner, v. 8 ss.

12. Éd. Van Hasselt, v. 18531 ss.

13. Éd. Fr. Michel, V. 59 ss.

118 CHAPITRE IV

Arrivés à ce point de l’histoire des jongleurs, nous touchons,
on l’a vu, à un fait extrêmement important, qui est la formation
d’une spécialité littéraire. Cette spécialité exclut non seulement
les industries inférieures de la jonglerie, mais même le souci de
porter devant le public l’œuvre créée. L’auteur compose et son
activité tout entière passe à cet unique soin. C’est un grand
profit pour lui d’avoir trouvé des protecteurs, qui, s’intéressant
à son travail, lui procurent des loisirs. A partir de ce moment, il
est prouvé qu’on peut faire sa vie du métier d’écrire. Même hors
des cloîtres et des monastères il y a des hommes qui peuvent se
consacrer k l’étude. Bref, le jour où, dispensé de bas expédients,
un trouveur recueille le prix de son œuvre rien qu’en en faisant
l’hommage à un seigneur puissant et curieux d’art, il est naturel
qu’il limite son activité à la composition, et le premier homme
de lettres est né.

C’est un incontestable progrès pour le jongleur d’en être venu
là. Mais”, affranchi de nécessités humiliantes et dégradantes, il
n’a pas encore atteint à une vraie liberté. Il reste dans sa condi-
tion des marques visibles de servitude. Le roman, le poème,
l’histoire, qui s’écrivent pour un baron cultivé et bienveillant,
échappent aux risques d’une appréciation arbitraire et fausse par
un public incompétent. Mais si, au-dessus d’une littérature
populaire et exposée au goût hasardeux de la foule, une autre
littérature se forme, plus nuancée et plus fine, elle a le grave
inconvénient d’être une littérature domestique, destinée souvent
à la louange d’une race ou d’un individu. Par là le trouveur
reste bien dans la tradition des jongleurs ses aïeux. Ecrire
pour quelqu’un est une garantie contre la défaveur des jugements
extérieurs, mais c’est aussi la lourde obligation de plaire à un
protecteur, bien disposé sans doute, mais exigeant. C’est, à la
vérité, le sort de tous ceux qui écrivent d’avoir à compter avec
un public ; mais peut-être y a-t-il avantage à mettre ses
espérances dans la diversité des goûts de ce public et à se défendre
de l’opinion des uns par l’opinion des autres. Cette ressource,
origine de la véritable indépendance, manque au ménestrel,
qui est à la merci d’un patron ^

1. Voy. Appendice II bis.

CHAPITRE V

LES REVENUS DES JONGLEURS

Nous venons de voir quel était, au xiu* siècle, le succès des
jono^leurs. C’est une question de savoir quels étaient les béné-
fices attachés à ce succès et quelle situation matérielle était
réservée à celui qui l’emportait. Ce n’était pas la seule soif de
l’honneur, l’amour de la fête, la foi en l’art, qui animaient le
jongleur : c’était aussi le besoin de vivre et le désir d’un gain.
Nous saurons le vrai cas qu’on faisait de lui au prix où on le
payait, et nous nous demanderons donc ce que valait la jongle-
rie au marché.

Le peuple, pauvre ou parcimonieux, payait généralement mal.
Désespérant de mieux obtenir, c’était pour une maille, une
misérable maille, que le jongleur consentait parfois à faire son
métier K L’un de ceux qui chantaient 7/ho/ï de Bordeaux, inter-
rompant son récit vers le milieu et convoquant ses auditeurs
pour le lendemain, leur recommandait d’apporter chacun une
maille nouée dans le pan de sa chemise (c’était l’usage de porter
ainsi l’argent), et il maudissait en les appelant avares et ladres,
ceux qui avaient inventé les poitevines, ou qui osaient jamais
en donner à un bon ménestrel -. Comme il n’avait qu’une confiance
limitée dans la libre générosité de ses auditeurs, le jongleur
prenait toujours grand soin de nêtre pas dupé. Il annonçait
d’abord que, si on voulait l’ouïr, on devait ,3e munir d’un bon

1. Le Dit de la maille (Jubinal, Trouvères et jongleurs, p. 101-102 el
p. 406). Il s’agit, naturellement, d’une maille par auditeur.

2. Ed. Guessard (Collection des Anciens poètes de la France).

49.58 Et si vous proi cascuns m’ait aporté

U pan de sa chemise une maille noué ;
Car en ces poitevines a poi de largeté.
Avers fu et iscars qui les fîst estorer ;
Ne qui ains les donna a cortois ménestrel.
La maille poitevine valait le quart de la maille parisienne. Voy. aussi Le
Dit de la maille, éd. citée, p. 106, où l’on voit que

Si l’en ot l’en chançons el notes
De jougleors assez sovent
Por la maaille seulement.

120 CHAPITRE V

denier : où faudrait l’argent, faudrait le jongleur ‘ ; et, par pru-
dence^ il ne commençait pas qu’il n’eût vérifié, tenant les pièces
en main, la bonne foi des assistants -. Quelquefois — c’était une
habileté — il commençait sa représentation sans rien demander;
mais, s’arrêtant tout à coup au moment où l’intérêt était le plus
vif, il déclarait qu’il n’irait pas plus loin avant d’avoir reçu une
somme qu’il fixait. Et, chacun étant curieux de voir et entendre
la suite, on déliait sa bourse avec moins de réflexion •^.

Le vilain était avare, l’artisan d’une économie circonspecte.
C’étaient le bourgeois et le seigneur qui fournissaient l’auditoire
le plus généreux. A condition d’être tant soit peu bien appris, on
traitait libéralement le jongleur. Nous avons vu qu’on faisait
manger à sa faim et boire à sa soif celui qui passait *, et quant
au ménestrel qui séjournait dans un château, il était naturel
qu’il fût nourri par le maître. C’était là une dépense pour
ainsi dire élémentaire. Après quoi, on songeait aux dons gra-
cieux. La vraie libéralité paraissait en cette occasion. Surtout
s’il avait convoqué une cour et s’il voulait faire preuve de
« gentillesse », le seigneur s’abandonnait à de folles prodigalités.
Ces jours-là étaient beaux pour les jongleurs, d’autant qu’aux
dons du maître s’ajoutaient ceux de ses invités. Il était de mise
que chacun fît des présents et de riches présents. On se dépouil-
lait de tout ce qu’on portait avec soi, et les enthousiasmes les
plus dispendieux passaient pour les plus honorables. La largesse
était devenue une vertu, plus belle à mesure qu’elle était plus
inconsidérée. Les jongleurs faisaient alors des gains abondants.
On payait leurs dettes et on délivrait les gages qu’ils avaient

1. Baudouin de Sebàurc, chant V :

Or vous traïez en chà, signour, je vous en prie :
Et qui n’a point d’argent, si ne s’assieche mie ;
Car chil qui n’en ont point ne sont de ma partie.

2. Le chevalier au cygne, version du ms. delà Bibl. Nat. fr. 12569, citée
par Pigeonneau, Le cycle de la croisade, p. 188 :

Si corne vus orrez, si j’ai de vostre argent.
Voy. d’autres textes dans Gautier, Épopées françaises, t. II, p. 124.

3. Voy. Guide Bourgogne, v. 4135 :

Qui or voldra chançon oïr et escouter,

Si voist isnelement sa boursse desfermer,

Qu’il est huimès bien tans qu’il me doie don.er.

4. Baudouin de Condé, Dit des hérauts, v. 36 ss. (voy. app. III, 266 b,
V. 436 ss.).

LES REVENUS DES JONGLEURS 121

laissés à la taverne pour leur logement et leur entretient On
leur donnait des chevaux, des vêtements, des objets précieux ~.
Quant à 1 or et à l’argent, il paraît bien qu on n’en distribuait
que lorsque la provision des manteaux, des cottes et des pelisses
était épuisée. L habitude de paver en espèces ne s’établit guère
avant la fin du xiii” siècle. Mais jusque-là les services n’en
avaient pas été pour cela moins bien récompensés.

On a déjà mentionné l’aventure de ce Robert de Normandie, à
qui il arrivait de ne pas venir à l’église pour y entendre la messe,
parce qu’il s’était laissé dépouiller par des jongleurs ^. Beaucoup
étaient aussi prodigues que lui. Quand, dans Huon de Bordeaux^
le jongleur rencontré par Huon se met à vieller à la cour du roi
Yvorin, les manteaux tombent de toutes parts autour de lui et
font tas ^. (( Nous £^vons vu des princes, dit Rigord, l’historien
de Philippe- Auguste, qui, après avoir dépensé 20 et 30 marcs,
à des vêtements admirables d’art et merveilleusement brodés de
fleurs, les donnaient, huit jours après, à des jongleurs, ces
ministres du diable, dès qu’ils ouvraient la bouche ^. » Pendant
une fête donnée à Naples par le roi Charles, à l’occasion de l’ar-
mement de ses fils, on vit les assistants retirer leurs manteaux
pour les lancer aux jongleurs ‘^. Plus tard, à la fête que Charles IV
donna à Metz pour la Noël de l’année 1356, les princes, à mesure
qu’ils arrivaient et mettaient pied à terre, abandonnaient leurs
manteaux aux jongleurs présents “.

1. Erec, V. 211 (voy. app. III, 68); Enfances Godefroi, 165a (voy.
app. III, 60, V. 1635) ; voy. aussi Colin Muset, éd, Bédier, XII :

3 Si ne m’avés riens doné
Ne mes gages aquités.

2. On trouvera, sur ce point, de très nombreux textes dans : Muratori,
Antiq. ital., t. II, p. 840 ss. ; Schuitz, Das hôfische Leben, t. I, p. 441 s. ;
L. Gautier, Épopées françaises, t. II, p. 132 ss. ; Freymond, Jongleurs und
Ménestrels, p. 39 ss. ; etc. Voy. app. III, 25 ; 39 ; 60, v. 235 ss. ; 68,
V. 2109 ss.; 85, a; 111 ; etc.

3. Voy. app. III, 27.

4. Voy. app. III, 47, v. 7343 ss.

5. Voy. app. III, 85. ‘

6. Voy. app. III, 265.

7. Alberlus Argentinensis (Urstisius, Germaniae historicorum illustriuni,
p. 164) : (c Electores et officiales seu ministrales imperii veniebant super
equos usque ad mensam. Descendentes vero de equo coram mensa, histrio-
nibus et mimis dabatur equus. »

122

CHAPITRE V

C’était alors les belles occasions de la vie du jongleur ; mais
elles ne la remplissaient pas. D’ailleurs, le gain, vite acquis,
fondait de même. Quelquefois aussi, au sortir d’une belle fête,
la recette était mince : car tout le monde n’était pas magnifique.
Pour salaire, avec quelque menu présent, il arrivait que le jon-
gleur reçût une simple lettre où on reconnaissait ses services et
où on le recommandait à un parent, à un ami, 11 s’en payait fort
bien ; c’était l’usage. Il demandait « un maître ou des deniers » :
si on lui promettait un maître, il se tenait pour satisfait ‘. Cette
coutume d’adresser les jongleurs dont on s’était servi à des
personnes de connaissance a été, semble-t-il, fort répandue,
bien qu’on ne puisse expliquer comment elle a pu s’établir.
Nous avons conservé plusieurs modèles des lettres qu’on donnait
aux jongleurs dans ces occasions 2. On y demande pour le por-
teur beaucoup de bonté et des récompenses convenables ; on n’y
cache pas qu’on a usé de ses talents et que l’on compte, pour
l’en dédommager, sur la générosité du destinataire. Le procédé
était admis et on accueillait aimablement les hôtes qui venaient
ainsi : nous en avons la preuve dans les formules de réponse, où
on assure le protecteur que l’on a fait selon son désir ^. Toutefois,

1. Chariot le Juif, 61 Li menestreil trestuit huezei

S’en vinrent droit à l’espouzei,
N’uns n’i fu de parler laniers :
« Doneiz nos maistres ou deniers,
Font ils, qu’il est drois et raisons;
S’ira chascuns en sa maison. »

2. Formules de recommandation, Bibl. de l’Arsenal, ms. 854, f° 243 v° :
« Deprecalio pro dono inslrioni impendendo. Salutem et amoris perpetui
firmitatem. R. latorem presentium, egregium instrionem, qui nuper meis
interfuit nuptiis, ubi suum officium exercuit eleganter, ad vos cum magna
confidentia destinamus, rogantes precibus, quibus possumus, quatinus
aliquid subsidium gracie specialis eidem impendere debeatis. » Ou, f° 198 v” :
(( De milite ad militein. Pro honore militie quam nuper susce, pimus,
divina gratia sufîragante, per nostros remunerare nobis convenit
hystriones. Vobis Remundum, doctoremcurialem, laudabilem atque notum,
ad vestram excellentiam mittimus, sicut petit, munerandum, vestram dilec-
tionem rogantes ut circa ipsum amore nostro velitis curialiter vos habere. »
Autres formules de Boncompagnus, éd. Rockinger {Quellen und Erôrte-
rungen zur bayerischen Geschichte, t. IX^), p. 163 (voy. app. III, p. 166).

3. Formules de réponse, ms. de l’Arsenal cité, f” 242 v” : « Salutem et
paratum animum serviendi. Amicicie vestre litteris intellectis, vestimenta
praeclara ethonesta R.,instrioni vestro, curavimus exhibere, in his et majo-
ribus parati vestris desideriis complacere ». Ou, î° 198 v° : « De tionore
vestre persone, sicut de proprio, gratulantes, talem doctorem, quem ad
nos munerandum misistis, sic licenciare curavimus magnis donis quod
cantando iil)i(jue magnificot nomen vostrum » (voy. app. 111, 166).

LES REVENUS DES JONGLEURS 423

il pouvait se faire que la recommandation tombât mal. L’effet de
la lettre ne pouvait pas toujoiu’s être sûrement escompté. Un
fabliau conte la mésaventure d’un certain Chariot le Juif, qui,
ayant reçu après une fête des lettres pour un certain Guillaume,
fut mal payé par celui-ci d’une misérable peau de lièvre : il s’en
vengea, il est vrai; mais la vengeance n enrichit pas ‘. C’était
généralement après des noces ou après un adoubement, c’est-à-
dire dans de grandes circonstances, qu’on acquittait ainsi sa
dette auprès des jongleurs – : leur nombre y était tel qu’il justi-
fiait le recours à la bonne volonté des amis. Souvent les gens
d’église eux-mêmes étaient mis à contribution. C était une grande
iniquité, puisqu’ils n’avaient guère Foccasion de demander de
pareils services en retour, et c’était un grand abus s’ils en profi-
taient pour s amuser quelques jours d’un histrion qu’ils payaient.
Soit qu il défendit les intérêts dune classe, soit qu’il veillât à la
morale, le concile de Ravennes de 1286 condamne l’usage des
laïques de s’adresser aiLX clercs pour des services de ce genre ^,
Mais il n’est pas dit que ce fut assez pour y mettre une fin, et les
abus ont pu survivre.

Quoi que valussent les dons, on en vivait : encore fallait-il les
obtenir et pour cela vaincre les concurrents. On devine aisément
qu’il y avait entre les jongleurs d’âpres rivalités ; et d’abord, le
talent de chacun étant un capital, il s’agissait de s’en réserver les
bénéfices. Le jongleur exerçait une industrie : la prospérité de
son affaire était à cette condition qu’il sût en rester le seul
maître. C’est pourquoi, pour tous ceux qui savaient « trouver »,
se posait la question de la propriété littéraire. A vrai dire, ce
n’était pas une question légale, et les pouvoirs publics s’en désin-
téressaient, comme ils s’en désintéressèrent encore longtemps
après. Mais, du moment que l’œuvre était une source de revenus,
chacun s’efforçait par son adresse personnelle d’en conserver le

1 . Voy. le fabliau de Chariot le Juif.

2. Voy. les formules de recommandation et le fabliau cités.

3. Concile de Ravennes, i iMaosi. t. XXIV, col. 615) : « Consueludo… ut
cum laici decorantur cingulo militari, seu nuptias contiahunt, jocula tores
et histriones transmittunt ad clericos, ut eis provideant, prout et idem laici
faciunt inter se… Talem autem et tantum volentes removere abusum sta-
tuimus, ut nullus clericorum nostrae provinciae, quocumque fungatur
honore vel statu, a talibus joculatores vel histriones transmisses recipiat
sou provideat aliquid propter victum etiam transeundo. »

124

CHAPITRE V

monopole et l’exclusive exploitation. Parfois donc, l’auteur gar-
dait pour lui-même les vers de sa chanson, et les transmettait à
ses héritiers pour qu’ils en eussent l’usufruit’. Parfois, aucon-‘
traire, il s’entendait avec des jongleurs qui lui achetaient son
poème pour des chevaux, des vêtements ou de l’argent ^ ; et le
marché consistait alors ou bien à enseigner oralement le poème
cédé ^, ou bien peut-être à en donner une copie. Cette copie, il
faut sans doute l’imaginer sur le modèle de ces manuscrits à for-
mat réduit, dont nous avons conservé plusieurs exemplaires et

1. Doon de Nanleuil {Romania, t. XIII, p. H-d2) :

Iluon de Villenoeve, Ta molt estroit gardée :

N’en volt prendre cheval ne la mule afelti-ee,

Peliçon vair ne gris, mantel, chape forree,

Ne de buens parisis une grant henepee.

Or en ait il maus grez, qu’ele li est emblée.
Destruction de Rome [Romania, t. II, p. 6), texte corrigé par
M. P. Meyer :

Cil ki la canchon fist l’a longuement gardée,

Ainz n’en vont prendre avoir, voire nule daree

Ne mul ne palefroi, mantel, chape fourrée.
Sur ces textes, voy. G. Paris [Romania, t. IV, p. 471), P. Meyer [Romania,
t. XIII, p. 12-13), Castets [Revue des langues romanes, 5″ série, t. IX, p. 106).
Foulques de Candie, p. 52 :

Ceste chanson ne vient pas de mensonge ;

Herbert le duc qui tient promesse a songe

En fist ces vers : ancore en tient la longe…

Vilain jongleur qui Damedieu mal donge

Ne sevent tiex…
Rataille Loquifer, Bibl. Nat., ms. fr. 1418, f” 290 :

Ceste chanson est faite grant pièce a :

Jendeus de Brie qui les vers en trova

Por la bonté si très bien les garda,

Ains a nul home ne l’aprist n’enseigna.

Mais grant avoir en ot et recovra

Entor Secile la ou il conversa.

Quant il morut a son lils la laissa.

2. Voy. les textes cités de Doon de Nanleuil et de la Destruction de Rome.
Y ajouter Enfances Guillaume, Bibl. Nat., ms. fr. 1448, f° 68 :

Fist la un moines de Saint-Denis en France..

Uns genlis moines qui a Saint Denis iert,

Quant il oit de Guillaume parleir,

Avis li l’ut que fust entrobliés.

Si nos en ait les vers renovelés

Qui ont el rôle plus de cent ans esteis.

Je li ai tant et j)romis et doné.

Si m’a les vers enseignés et monstres.

3. Voy. le texte cité des Enfances Guillaume.

LES REVENUS DES JONGLEURS 125

dont nous savons qu’ils servaient en effet aux jongleurs ‘. D’ail-
leurs, on avait beau la garder jalousement, l’œuvre n’était pas
toujours à l’abri. Il arrivait quelle fût dérobée ^. Mais, comme le
larcin n’était pas très facile, on avait plus souvent recours à des
procédés détournés : si une chanson avait eu du succès, on en
faisait des contrefaçons, et cela personne ne pouvait l’empêcher.
Ou bien, s’il circulait sur un thème, une version donnée, on en
imaginait une nouvelle, qu’on tâchait de faire plus belle que
l’autre. Et ainsi s’établissait une concurrence très vive, à laquelle
nous devons, par exemple, tant de romans qui traitent un même
sujet à la mode, tant de remaniements épiques 3.

On a vu, par ce qui précède, quels étaient les principaux reve-
nus des jong-leurs : les dons et l’hospitalité dans les châteaux,
particulièrement à l’occasion des fêtes ; les récompenses, ordi-
nairement moins larges, des bourgeois; le produit delà quête
dans les rues ; enfin les bénéfices du travail de librairie ^. Les
ménestrels qui fréquentaient les cours étaient ceux qui avaient
la vie la plus large et nous en avons vu ailleurs les exemples.

1. Voy., sur ces manuscrits de jongleurs, L. Gautier, Épopées françaises,
t. I, p. 225 ss.

2. Voy. le texte cité de Doon de Nanteuil.

3. 11 faut, en effet, remarquer le nombre des répliques qu’ont eues les
pièces à succès, en général, et comment se forment des séries telles que,
par exemple, celle du Roman du roi Flore et de la belle Jeanne, de Guil-
laume de Dole, du Comte de Poitiers, du Roman de la Violette, etc. — Pour
ce qui est des chansons de geste, la circulation de versions différentes sur
un même sujet, donnait lieu à des contestations continuelles entre les jon-
gleurs, chacun vantant la supériorité de la sienne. Les débuts nous en
fournissent d’abondants exemples, dont L. Gautier a fait un recueil [Épo-
pées françaises, t. I, p. 380, et t. II, p. 248-249), sans les expliquer suffi-
samment. Ce sont, à chaque fois, des attaques contre les « vilains jon-
gleurs » ou les « nouveaux jongleurs », qui content l’histoire sans la savoir
et qui ne connaissent pas la vraie, la meilleure. Ces récriminations nous
permettent d’entrevoir l’activité créatrice des jongleurs épiques, qui s’in-
génièrent à utiliser d’une façon nouvelle et personnelle la vieille matière
légendaire.

4. C’est à des jongleurs probablement qu’il faut rapporter ces travaux de
copie, ces remaniements, renouvellements, amplifications, abrégés, dont
les légendes épiques ont fourni la matière, et dont beaucoup ont dû être
destinés aux collections des bibliothèques. Aussi bien qu’à chanter ou à
réciter des poèmes, on ti-ouvait bénéfice à les copier. On a déjà cité le cas
de ce Jean Mados, neveu d’Adam de la Haie, tenu à Arras pour un joyeux
compagnon, qui, un jour, ruiné par le jeu, se mit, pour gagner un peu
d’argent, à copier un manuscrit du Roman de Troir, que nous avons
encore.

126 CHAPITRE V

Les autres jongleurs arrivaient rarement à l’aisance, surtout k
une aisance durable. Non seulement leurs revenus étaient incer-
tains ou chétifs, non seulement ils manquaient d’esprit d’ordre,,
mais en outre, il pesait sur eux de lourdes charges et la société
les traitait rudement. Ils ne pouvaient pas toujours exercer leur
art en toute liberté pour des raisons de plusieurs sortes. Les fiefs
de jonglerie institués dans certaines villes, comme Bourges,
Mimizan, Beauvais, l’avaient été à leurs dépens •. 11 suffît pour
s’en convaincre de lire les statuts de celui de Beauvais. On y
voit que le possesseur du fief, en 1372, pouvait, aux jours de
Noël, de Pâques et de la Pentecôte, faire chanter de geste, sur la
place, qui il lui plaisait, à l’exclusion de tous ceux qui n’avaient
pas sa permission – ; qu’il pouvait lever impôt sur tout jongleur
venant à Beauvais ; et que, si le jongleur refusait de paver, il
pouvait lui prendre sa vielle et son livre -^ A Mimizan, le posses-

1. Pour le fief de Bourges, voy. Arch. Nat. JJ. 176, pièce 2.

2. Collectiou dom Grenier, Dénombrement du fief, t. 311, pièce 106 :
« Item le dit Jehan puet donner le plache et faire chanter de geste a Beauves
au lieu acoustumé qui que il luy plait le jour de Noël’, le jour de Pasques,
de Pcnthecousthes, et leurs feries, sans che que aultres y puist chanter se
n’est par la licence du dit Jehan. »

3. « Item le <lit Jehan a cause du dit fief a de chascun jongleur venant et
estant a Beauvez une fois douze deniers de ceulx qui chantent en plache et
se il sont refusant de paier il puet prendre leur livre ou leur viele se il l’ont
et se ils ne la ont faire les contraindre de paier. « — Le fief avait d’abord
appartenu, semble-t-il, à de simples bourgeois. Le 24 juin 1330, Jehan de
Saint-Denis, et sa femme, qui le possédaient, le vendirent à Jean de Mari-
gny, évêque de Beauvais (Archives communales de Beauvais, cart. AA 1,
f” 65, r”). Le 5 juillet, l’évêque vendit une partie de ses droits à l’échevi-
nage de la ville (docum. cités, f° 67 v°). Le fief dans sa totalité ne tarda pas à
être cédé par l’évêque à un particulier, pour être tenu de lui par foi et hom-
mage. Nous en avons plusieurs dénombrements, dont le premier, celui qui
a été cité plus haut, date du 2 mars 1376. — Quelle était l’origine de cette
institution? Vraisemblablement, c’était une sorte de fermage royal. Le roi,
moyennant le versement d’une certaine somme ou certaines obligations,
concédait en retour à une personne donnée un certain nombre de privilèges
el de droits. Mais les choses se compliquèrent quand le fief fut tenu sous
l’hommage de l’évêque de Beauvais, qui le tenait lui-même du roi.
L’évêque (qui n’avait pas vendu le fief, comme autrefois Jean de Saint-
Denis, mais qui l’avait cédé sous la condition de l’hommage) restait au
regard du roi le seul astreint aux charges; et pourtant ces charges devaient
incomber à celui qui jouissait véritablement des avantages du fief. C’est
pourquoi on lit dans le dénombrement de 1376 cette clause à première vue
étrange ; « Item le dit Jehans est tenus a le cause du dit fief de servir le
dit Monseigneur en armes, quand il convient que le dit Mons. serve le Roy
nostre sire en ychellui estât et le dit Mons. l’en fait semonre souffisam-
ment et le doit garantir de faire autre serviche par devers le roy. »

LES REVENUS DES JONGLEURS 127

seur du fief avait droit au quart des bénéfices des jongleurs •.
D’autre part, les autorités civiles, en beaucoup d’endroits, pre-
naient contre eux des mesures sévères, édictaient des lois somp-
tuaires, limitant le nombre qu’on en pouvait employer, limitant le
salaire qu’on pouvait leur accorder, les interdisant même quelque-
fois ‘-. Dans ces conditions, si la vie était belle et riche pour quel-
ques-uns, si le jongleur allemand Vollarc menait au xi^ siècle un
train royal -^ ; si le jongleur anglais Raher avait à son service, vers
la même époque, toute une suite de vielleurs qui jouaient avec
des archets d’argent ^, ce n’était pas là la condition générale des
auteurs. Plus d’im, comme le héros d’un fabliau fameux,

N’avoit pas sovent robe entière. . .
Sovenl estoit sanz sa viele
Et sanz chauces et sanz cotele,
Si que au vent et a la bise
Estoit sovent en sa chemise. . .
N’avoit pas sovent chaucemente.
Ses chauces avoit forment chieres,
De son cors naissent les lannieres ;
Et quant a la foiz avenoit,
Que il uns soUeres avoit,
Pertuisiez et deforetez,
Moût i ert grande la clartez
Et moût ert povres ses alors ‘.

Et comme ceux qui se trouvaient dans ce cas étaient le
nombre, ils avisèrent au moyen de s’assurer la garantie de
quelques droits et la jouissance de quelques avantages, que
nous allons dire.

1. Registre de la Chambre des Comptes de Paris, JJ, f» H v°, cité par
Du Gange au mot jocflaria.

2. Voyez plus haut, p. 92.

3. Voy. Hertz, Spielniannsbuch, p. 33.

4. Voy. Ritson, Ancient english melrical romances, t. I, p. clxxx.

o. Saint Pierre et le jongleur (Montaiglon, Recueil des fabliaux, t. V,
p. 63).

CHAPITRE VI

LES CORPORATIONS ET LES CONFRÉRIES

Les Corporations,

Bien que les textes littéraires parlent souvent de ménestrels
établis à demeure dans les cours, bien que les documents con-
firment leurs indications, il ne faut pas oublier que le plusg-rand
nombre des jongleurs n’avaient pas d’emploi fixe, et qu’ils vivaient
d’embauché passagère, irrégulière. Ceux-là ne pouvaient compter
sur une pension assurée, et comme leur existence était incertaine,
précaire parfois, ils cherchèrent dans l’association une force qu’y
avaient trouvée les artisans de tous les autres métiers : ils organi-
sèrent des corporations. Ce ne fut vraisemblablement qu’assez
tard, s’il faut en juger par la date des plus anciens documents.
Nous savons bien que, dès le milieu du xiii’* siècle, les jongleurs
de Paris jouissaient de certaines franchises, et que, par exemple,
ils étaient quittes du droit de péage au Petit-Pont, pour un « vers »
de chanson i. Mais c’est seulement au début du xiv^ siècle que
furent présentés à la sanction du prévôt de la ville les premiers
statuts de la Corporation des ménétriers parisiens, la plus ancienne
de ce genre, et qui servit de modèle à toutes les autres en France
et à l’étranger. Scellés par Gille Haquin, le 14 septembre, jour
de la Sainte-Croix, en l’année 1321, ces statuts furent enregistrés
par Guillaume Gormont, le 22 octobre 1341 2.

1. Voy. app. III, 242.

2. Le texte en a été publié pour la première fois par B. Bernhard, en
appendice à son premier article sur la Cor})oration des ménétriers de Paris
[Bibliothèque de r École des Chartes, t. III, 1842, p. 400-402), d’après deux
manuscrits de la Sorbonne et des Archives. Voici les articles :

« I. C’est assavoir, que d’ore en avant nuls tcçmpeur de la ville de Paris
ne puist alouer à une feste que luy et son compagnon ne autre jongleur
ou jongleresse d’autrui mestier que soy mesmes ; pour ce qu’il en y a au-
cuns qui font marchié d’amener taboureurs, villeurs, organeurs, et autres
jongleurs d’autre jonglerie avecq eulx, et puis prennent lesquiex que il
veulent dont il ont bon loier et bon courratage, et prennent gent qui riens
ne savent et laissent les bons ouvriers ; de quoy li peuples et les bonnes
genz sont aucune fois deçeiis, et ainssi le font ou préjudice du mestier et

LES CORPORATIONS ET LES CONFRÉRIES 129

Trente-sept ménestrels et ménestrelles, dont Pariset, ménestrel
du roi, signèrent la requête de 1321. Ils avaient divisé leur projet

du commun proufit. Car, comment que ceus qu’il prennent sachent peu,
ne leur font il pas demander mendre salaire et a leur proufit et les tes-
moignent autres qu’il ne sont, en décevant les bonnes gens.

II . Item que se trompeurs ou autres menestreurs ont fait marchié ou pro-
mis à aler à une feste, que il ne la puissent laissier tant comme ycelle feste
durra pour autre prendre.

III. Item, que il ne puissent envoierà la feste à laquelle ils seront aloués
nulle autre personne pour euls, si ce n’estoit ou cas de maladie, de prison
ou d’autre nécessité.

IV. Item, que nuls menestreurs ou ménestrelles, ne aprentiz quelque
Us soient, ne voisent aval la ville de Paris pour soy présenter à feste, ne à
noces pour euls, ne pour autres, et s’il fait ou font le contraire qu’il en chée
en l’amende.

V. Item, que nuls menestreurs aprentis qui voist aval taverne ne puisse
louer autrui que lui, ne enviter ou amonester, ou faire aucune mencion de
son mestier ou dit louage par fait, ne par parole, ne par signe quelque il
soit, ne par interpointe coustume, se ne sont ses enfants à marier tant seu-
lement ou de qui les maris seroient aie en estrange pais ou estrangé dé
leurs famés. Mais se l’en leur demande aucun ménestrel jongleur pour louer,’
qu’ils respondent tant seulement à ceus qui les requerront : « Seigneur,
je ne puis alouer autrui que moy mesmes par les ordenances de nostre mes-
tier, mais se il vous fault menestreurs ou aprentis, aies en la rue aus jon-
gleurs, vous en trouvères de bons. » Sanz ce que ledit apprentis qui en sera
requis puisse nommer, enseingner, ne présenter aucun par especial ; et se
li aprentis fait le contraire, que ses maistres ou lui soient tenuz de l’amende
lequel qu’U plaira miex aus maistres du mestier ; et se le maistre ne veult
païer l’amende, que le vallet aprentis soit bannis du mestier un an et un jour
de la ville de Paris, ou au moins jusques à tant que le maistre ou aprentis
aient paie l’amende.

^ I. Item, que se aucun vient en la rue aus jongleurs pour louer aucuns
jongleurs ou jongleresses, et sus le premier qui li demanderres appelera
pour louer, nuls autres ne s’embate en leurs paroles, ne ne facent fuers, ne
facent faires, et ne ne l’appellent pour soy présenter ne autrui, jusques à
tant que li demanderres et le premier jongleur appelle soient départis de
marchié et que li demanderres s’en voit pour louer un autre.

VII . Item, que ce mesmes soit fait des aprentis.

^ III . Item, que tous menestreus et ménestrels, jongleurs et jongleresses,
tant privé comme estrange, jurront et seront tenuz de jurer à garder les dites
ordenances par foy et serement.

IX. Item, que se il vient eu la dite ville aucun ménestrel, jongleur,
mestre ou aprentis, que li prevost de Saint-Julian ou ceus qui y seront esta-
blis de par le roy pour mestres du dit mestier et pour garder iceluy, li
puissent deffendre l’ouvrer, et sus estre bannis un an et un jour de la ville
de Paris jusques à tant qu’il auroit juré à tenir et garder les dites ordenances
et sur les poines qui mises y sont.

X. Item, que nulz ne se face louer par queux ne par personne aucune qui
loier, ne promesse aucune, ne aucune cortoisie en prengne .

XI. Item, que ou dit mestier seront ordené .II. ou .III. preudes hommes

Far.4l. — Les jony leurs au moyen âge. 9

130 CHAPITKE VI

de règlement en 11 articles, qui révèlent d’une façon claire l’objet
de l’institution nouvelle. La pensée principale des fondateurs
était, organisant un corps, d’assurer à chacun de ses membres la
jouissance des avantages économiques et matériels qui résulte-
raient du groupement. Dans l’histoire de la jonglerie, c’est là un
événement important. Car, indépendamment de tout autre profit,
il faut considérer comme un grand point que des hommes naguère
décriés et honnis, aient pu s’organiser régulièrement, avec l’as-
sentiment des pouvoirs publics, et tout aussi officiellement que
les foulons, les drapiers ou les bouchers. Il y avait dans ce simple
fait un signe de prospérité et de force.

D’ailleurs, la fondation de 1321 ne tarda pas à être complétée
par une œuvre importante, et la corporation se doubla d’une con-
frérie. En 1330, en effet, sur l’initiative de deux signataires du
premier acte, les ménestrels Jacques et Huet, un hospice fut ouvert
dans la rue Saint-Martin-des-Champs, sur un terrain dont on
loua une partie à l’abbesse de Montmartre et dont on acheta
l’autre, avec une maison, à l’avocat Etienne d’Auxerre. L’entre-
prise, modeste en ses débuts, prospéra rapidement. Il n’y eut là
d’abord qu’une seule salle où une vieille femme donnait ses soins
aux malades, tandis qu’un clerc du nom de Janot Brunel
faisait office de gardien et allait quêter en ville. Mais il se tint,
dès 1331, une réunion des ménétriers, qui, sous l’invocation de
saint Julien l’Hospitalier et de saint Genêt ^, patrons de l’hos-
pice, constituèrent une confrérie pour l’entretien et l’accroissement
du nouvel établissement. Chacun contribuant de son mieux à la

de par nous ou de par nos successeurs prevos de Paris ou nom du roy, qui
corrigeront et punir puissent les mesprenans contre les dites ordenances,
en telle manière que la moitié des amendes tournent par devers le roy, et
l’autre moitié au proufit de la confrairie du dist mestier ; et sera chascune
amende tauxee à .X. sous parisis toutes les foiz que aucun mesprendra
contre les ordenances dessus dites ou contre aucun d’icelles. »

Ces statuts furent complétés, en 1407, par une ordonnance du roi Charles
VI, qui confirma une série de nouveaux articles destinés à régler plus exac-
tement l’ordre et le fonctionnement de la corporation (voy. Bernhard, 2* art.,
p. o26 ss.). Nous ne nous occupons pas ici des l’èglements qui furent insti-
tués après le xv*’ siècle.

1 . Sur la légende de saint Genêt au moyen âge, voy. la première partie
d’un travail de Bertha von der Lage, Sludien zur Genesiuslegende {Wissens-
chaftliche Beilage zuin Jahresbericht (1er CharloUenschule). Quelques détails,
depuis, dans l’étude de \V. Forster sur le Saint Vou de Luques {Mélanges
Chabaneau, p. 20 ss., publiés dans les lîomanische Forschungen).

LES CORPORATIONS ET LES CONFRÉRIES 131

dépense, on racheta le terrain de labbesse de Montmartre ; puis
on ajouta à l’hôpital une chapelle, à laquelle une rente de seize
livres parisis permit de donner un prêtre ; puis on acheta à Guil-
lemin, seigneur d’OthyoUes, moyennant 190 livres, une rente
de 20 livres parisis sur la recette de la vicomte de Corbeil ; puis
on obtint du pape l’érection de la chapellenie en bénéfice perpé-
tuel. Et ainsi, par la possession de biens en commun, par l’exer-
cice d’un culte commun, les associés de 1321 étaient de plus en
plus étroitement liés, de mieux en mieux unis ^. Le succès de la
corporation parut à tous si éclatant, que, dans toutes les villes de
la province française, et à l’étranger, les ménétriers se groupèrent
selon les mêmes principes que leurs confrères parisiens -. L’œuvre
avait été heureuse.

Toutefois, il n’est pas vrai que tous les jongleurs aient retiré
de très gros avantages d’une institution qui n’intéressait qu’une
partie d’entre eux, et qui, de ceux quelle intéressait, servait les
uns en chargeant les autres. La corporation parisienne, en effet,
ne groupait que des musiciens, comme on peut s’en rendre compte
par la teneur des statuts •^. Et d’autre part, elle excluait des pri-

i. L’histoire de cette fondation est retracée par Bernhard, l*’ art., p. 388
ss.,” d’après le Théâtre des antiquités de Paris, Paris, 1639, du bénédictin
du Breuil, qui travaillait sur des documents aujourd’hui perdus.

2. Les associations provinciales françaises sont de beaucoup postérieures
à l’association parisienne. La plus ancienne, celle d’Amiens, qui se réclame
expressément de celle de Paris, est de 1461 . — Pour ce qui est de l’Angle-
terre, M. Chambers [Mediaeval Stage, II, 258 ss.), cite les guildes de Ches-
ter, de Tutbury (1380), de Londres ; 1469) de Canterbury (1326’>, de Bever-
ley (looo), d’York (1561) ; et il les l’approche de la confrérie d’Arras et de
la corporation de Paris. — H y a là de la confusion. Nous verrons, en
effet, que les associations d’Arras et de Paris sont d’un caractère très dif-
férent : et d’autre part le cas de Chester, par exemple, n’est pas celui de
Londres. M. Chambers rappelle cette tradition que Randal Blundeville,
comte de Chester, assiégé par les Gallois dans Rhuddlan Castle, fut délivré
par le gouverneur de Cheshire, Roger Lacy, avec le concours de la populace
venue à la foire d’été de Chester, et que Randal donna alors à Lacy, pour
la tenir lui et ses descendants, la juridiction « omnium leccatorum et mere-
tricum totius Cestriae ». On le voit, il ne s’agit pas d’association, corporation
ou confréi-ie, mais d’une sorte de fief, comparable à celui de Beauvais en
France, ou simplement d’une fonction de police comme était cette royauté
des l’ibauds, dont fut pourvu un temps le curé d’Abbeville (voy. plus haut,
11*= partie, chapitre ii.)

3. Les arguments dont se sert Bernhard (l*”” art., p. 397 ss.), pour prouver
que la corporation parisienne comprenait des « jongleurs de bouche », c’est-
à-dire des chanteurs et conteurs, ne sont pas suffisants. Il cite d’une pari
« une ordonnance de police du 14 septembi’e 1393, qui défend aux faiseurs

132 CHAPITRE VI

vilèges réservés aux associés tous ceux qui ne faisaient pas régu-
lièrement partie de la compagnie. Rédigés dans un esprit d’é-
goïsme étroit, les statuts de 1321 aboutissaient à créer un mono-
pole, dont seuls les « maîtres » devaient retirer des bénéfices
réels. S’il semble naturel et conforme à l’intérêt général des jon-
gleurs qu’on ait tâché de ruiner le commerce des entrepreneurs
de fêtes, des intermédiaires et des courtiers ^, les mesures qui
concernaient les apprentis et les ménétriers étrangers étaient
d’une grande illibéralité : car nul n’avait le droit d’exercer le
métier de jongleur dans Paris s’il n’avaitjuré de se conformer aux
règlements de la corporation ; et les apprentis voyaient leurs droits
trop soigneusement limités pour user de leur initiative sans risque
d’exclusion ou d’amendes. Sorte d’oligarchie, étroitement fermée
et jalouse de ses privilèges, la corporation des musiciens, comme
toutes les autres corporations, vécut au détriment des activités
indépendantes, et, rigoureusement constituée, elle fixait à chaque
individu le terme qu’aucune habileté personnelle ne lui permettait
de franchir.

Toutes ces raisons empêchent de considérer que le régime des
corporations ait beaucoup modifié la situation sociale des jon-
gleurs. Quelques-uns ont bien pu s’en trouver plus riches, et
c’était un gros avantage de tuer la concurrence. Mais le corps des
jongleurs dans son ensemble n’en devint ni plus indépendant,
ni plus considéré ; et il semble même que les jongleurs littéraires
n’aient été associés en aucune manière aux bénéfices matériels
de la constitution nouvelle. C’est pourquoi il est intéressant de
voir se fonder, sur certains points du territoire français, des asso-
ciations d’une espèce particulière, qui, elles, groupaient des
jongleurs de toutes les spécialités, et qui eurent pour effet de
rehausser singulièrement leur condition. Il s’agit des confréries,
qui, en plusieurs villes, réunirent, à la faveur de préoccupations
communes, les jongleurs et les bourgeois de tout état. La plus
curieuse et sur laquelle on est mieux informé, est celle d’Arras.

de dits et de chansons de faire ou chanter aucuns dits ni chansons où il soit
fait mention du pape, du roi, etc. » Et il montre d’autre part (jue, durant
tout le XIV? siècle, à côté des musiciens, on trouve fréquemment des ménes-
trels de bouche. Mais trop évidemment ces faits ne prouvent pas que ceux-
ci soient entrés dans la corporation. Aucune mention n’en est faite dans les
statuts de 1321 ni de 1407, et il n’y est jamais question que de joueurs d’ins-
truments.

1. Voy. surtout les articles 1, III, IV, X.

LES CORPORATIONS ET LES CONFRÉRIES 133

La Confrérie d’Arras ‘.

Il existait, en effet, dans cette cité, dès les dernières années
du xii^ siècle, une confrérie religieuse, qui, placée sous le nom
de la Vierge Marie, n’était pas très ancienne à cette date, mais
qui passait pour telle au xiii^ siècle et qu’on faisait remonter aux
environs de l’an 1120. Elle était puissante par le nombre et la
qualité des personnages qui la composaient. Nous le savons pour
avoir conservé le registre, où chaque année les confrères défunts
étaient inscrits aux fêtes de la Pentecôte, de l’Assomption et de
la Saint-Remi -.

Si son histoire, à partir de 1191, est relativement claire et facile
à tracer au moins dans ses grandes lignes, ses origines sont
obscures et la foi populaire les racontait en termes plus merveil-
leux que vrais. On ne saurait retenir grand’chose des récits qui
circulaient dans le public et qui étaient assurément légendaires.
Mais les légendes ne sont pas indifférentes quand on y croit. La
confrérie d’Arras vivait de la croyance à une légende ; cette
légende a donc son importance, et voici comment on la rappor-
tait.

Au temps que le bon évêque Lambert occupait le siège d’Arras,
il arriva, pour les péchés du peuple, qu’une grande pestilence s’a-
battit sur la ville. C’était un mal horrible, une brûlure qui dévo-
rait toutes les parties du corps, et les hommes, les femmes, les
enfants étaient atteints qui à l’œil, qui à la cuisse, qui au nez, qui

1. La confrérie des Ardents d’Arras a occupé à- de fréquentes reprises
les historiens régionaux. M. Guy, Adam de la Haie, p. xxvii ss. cite :
Lecesne, Histoire d^Arras, t. I ; Dom Devienne, //ts/o/re d’Artois, i. I, 2* par-
tie; Gazet, Histoire ecclésiastique des Pays-Bas. On peut ajouter à ces
ouvrages des études particulières, telles que Gazet, Histoire de la sainte
Chandelle, 1612 ; Nie. Fatou, Discours sur les prodiges du saint Cierge
apporté. . . le 21 mai 1 105, 1693, 1695 et 1744 ; Ch. de Linas, La Confré-
rie de N.-D. des Ardents d’Arras; Teminck, Essai historique sur la sainte
Chandelle d’Arras, lSo3; Notre-Dame du Joyel, ou Histoire légendaire et
numismatique de la Chandelle d’Arras, 1853; Appendice à Vhistoire du saint
Cierge, 1857 ; d’un anonyme [Molinier ou Montaiglon], Notice sur la sainte
Chandelle d’Arras, 1860; Cavrois, Le Cartulaire de Notre-Dame des Ardents^
1876 ; etc.

2. Bibl. Nat., ms. fr. 8541. Sur ce ms., voy. une communication faite à
l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le 28 juillet 1899 par M.Gues-
non ; voy. aussi Romania, t. XXIX, p. 145.

434

CHAPITRE VT

au ventre. Et contre ce fléau, aucun remède n’était connu. La
plupart de ceux qui étaient frappés venaient comme ils pou-
vaient à l’église d’Arras et y faisaient pénitence pour fléchir le
courroux de Dieu. Le mal durait toujours.

En ce temps-là, deux jongleurs, l’un de Brabant, l’autre de
Saint-Pol-en-Ternois, se portaient entre eux une haine implacable.
Celui de Brabant se nommait Itier et celui de Saint-Pol Norman.
Or, une nuit, comme Itier gisait en son lit et dormait, la très
belle Vierge lui apparut, et lui dit : « Tu iras à Arras, en l’église
Notre-Dame-Sainte-Marie. Tu trouveras là l’évêque Lambert.
Ensemble vous veillerez dans le choeur pendant la nuit qui pré-
cédera le jour du dimanche, et quand viendra l’heure de minuit,
une femme apparaîtra, vêtue comme je suis, qui vous donnera un
cierge. Et le cierge sera allumé du feu céleste, et la cire qui en
dégouttera, guérira les Ardents ». La Vierge disparut. La même
nuit, elle se montra au ménestrel de Saint-Pol, à Norman, et elle
lui fît les mêmes commandements.

Le lendemain, tous deux étaient en route ; mais Norman, qui
avait le chemin plus court, arrive le premier à Arras. Il trouve
l’évêque Lambert à genoux dans sa chapelle, en oraison devant
l’autel de saint Séverin. 11 s’approche de lui et il lui conte la mer-
veille qu’il a vue. L’évêque l’entend ; puis, quand il a ouï son
récit, il lui dit :

« Quel est ton nom, beau fils ? et d’où viens-tu ? »

— « Sire père, mon parrain et ma marraine qui répondirent
pour moi au prêtre à mon baptême, me nommèrent Pierre ; mais
on m’a appelé Norman par surnom. Je suis né à Saint-Pol-en-
Ternois, et je vis de jonglerie, en pauvre ménestrel ».

— « Je le crois volontiers », répond l’évêque ; « car tu me pais
de bourdes, en bon jongleur. »

Norman s’en va, honteux et tout confus.

Cependant, l’autre jongleur, celui de Brabant, Itier, arrive à
son tour à Arras. 11 vient à l’église ; et quand la messe est dite,
que l’évêque reste seul, il lui conte à son tour la merveille qu’il
a vue. Et l’évêque lui demande :

« Comment t’appelles-tu ? d’où es-tu ? que fais-tu ? »

— « Sire, j’ai nom Itier ; je suis né en Brabant, et j’y demeure.
Je chante et je suis jongleur ».

— « Ha ! » fait l’évêque, « vous vous êtes donc entendus pour
me gaber ».

LES CORPORATIONS ET LES CONFRÉRIES 133

Et il explique que Norman est déjà venu. Mais Itier jure aus-
sitôt :

« Si je voyais Norman, je lui bouterais de mon épée à travers
le corps, car il a tué mon frère. »

Ce propos rend l’évêque attentif. Il voit bien qu’il ne s’agit pas
de ruse ni de gaberie. Il veut éprouver le bon vouloir de chacun :
il oblige les deux ennemis de se réconcilier, et eux s’accordent de
bonne grâce. Alors ils vont s’agenouiller tous les trois au mou-
tier. Et comme ils faisaient leurs prières, un peu après le premier
chant du coq, la douce mère de Dieu descend du chœur, portant
un cierge allumé du feu céleste. Elle le leur remet, et, dès la pre-
mière nuit, 144 malades sont guéris de l’eau qu’ils boivent et où
on avait versé quelques gouttes de la cire du cierge.

Après cet événement, Itier et Norman fondèrent une « charité»
pour perpétuer le souvenir du miracle, et depuis elle vécut, grande
et forte. Itier et Norman en furent huit ou neuf ans << seigneurs».
A leur mort, deux chevaliers essayèrent de s’en rendre maîtres,
et, considérant qu’il leur était honteux d’être sous les ordres des
jongleurs, il chassèrent ceux-ci de la confrérie. Mais la Vierge
leur envoya une maladie, qui les fît grandement repentir de leur
méfait. Et la <( charité » revint entre les mains des jongleurs,
comme il était de droit *.

1 . Il faut rapprocher le miracle du saint Cierge d’Arras de deux autres,
où l’on voit la Vierge donner à des jongleurs des marques prodigieuses de
sa bienveillance : ce sont les mii-acles du Cierge de Roc-Amadour, et du
Saint-Vou de Luques. L’histoire du Cierge de Roc-Amadour, rapportée dans
le Recueil des Miracles de ce sanctuaire (édit. Edmond Albe, c. 128 ss.), a
été traitée poétiquement par Gautier de Coinci(il/iracZes, éd. Poquet, col. 31.j
ss.) . Elle raconte comment un jongleur du nom dé Pierre de Siglar obtint
par deux fois de la Vierge qu’un cierge de l’autel, tandis qu’il jouait, vînt
se poser sur sa vielle. Sur le Saint-Vou de Luques, voy. l’étude de \V. Foers-
ter et le poème de la Bibliothèque de Turin relatif à la légende qu’il publie
à la suite {Mélanges Chabaneau, p. 1-53). Ce poème célèbre le miracle par
lequel le crucifix de l’église de Lucques tendit deux fois l’un de ses souliers
au jongleur Jenois qui jouait devant lui. — Il est certain qu’il y a pour le
fond une parenté étroite entre les trois légendes, bien que M. Fôi-ster
incline à considérer comme isolé le cas d’Arras (voy. ouvr. cité, p. 7). Mais
y a-t-il entre elles une filiation historique ? Il est possible. Dans ce cas,
c’est celle du Vou de Luques qui aurait été la source des deux autres. Elle
est, en effet, la plus ancienne, remontant jusqu’au ix^ siècle (voy. Fôrster,
p. 9 ss.), tandis que Pierre de Siglar aurait vécu au xii* siècle seulement,
et que Itier et Norman auraient reçu leur cierge en 1105. D’autre part, elle
était très connue en France (voy. Fôrster, p. 3-9) ; et on en trouve déjà la
mention dans un poème de Pierre d’Auvergne, qui composait entre I l’JS et
1180 voy. éd. Zenkerdans les Romanische Forschiingen, t. XII, p. 18 . ‘

1 36 CHAPITRE VI

A preuve de cette merveilleuse histoire, ;\ preuve du miracle,
des bienfaits de la Sainte-Chandelle et de l’authenticité des faits,
on montrait l’épitaphe gravée sur marbre bleu du tombeau de
l’évêque Lambert * ; on citait une lettre de Gélase II, pape, à
Robert, évêque d’Arras, où le pontife souverain priait l’évêque
de donner ses soins à l’établissement d’une confrérie – ; on citait
enfin une charte de l’évêque Alvise, en 1133, qui, pour en fixer
le souvenir, racontait dans le détail comment le saint cierge avait
été déposé entre les mains d’Itier et de Norman 3. Cette charte

1. Voici le texte de la Gallia Christiana, t. III, col. 322 ss., relatif à la
sépulture de Lambert ; « Denique plus antistes pastorali munere summa
cum laude perfutictus migravit ad Christum 16 maii 111″). Tumulatur in
cathedrali ecclesia ubi epitaphium hoc in marmore visitur ad laevam chori
parieti affixum : Anno Domini MCXV, XVI kal. Junii, obiit bealae memoriae
Lamhertus hiijus Atrehatensis sedis cardinalis episcopus. Per hune restituta
est dignitas ejus episcopatus quae per multa tempora Cameracensi episcopo
fuerat cnmrnendata. Huic episcopo et duohus joculatoribus Itherio et North-
manno, beata Maria in hac ecclesia apparuit, dans eis candelam per quant
sanantur ardentes igné malo. » C’est cette épitaphe, mentionnant le miracle
de la chandelle, qu’ont ordinairement reproduite les historiens : Ferry de
Locres, Chronicon belg., p. 270 ; Gazet, Ilist. ecclés. des Pays-Bas, p. 112
Cavrois, Cartulaire de N.-D. des Ardents, p. 87 ; etc. Il convient toutefois
de remarquer que la Chronique de Saint-Bertin (Martène, Thésaurus anec-
dotorum, t. III, col. 605-606), qui connaît pourtant l’histoire du miracle,
donne un autre texte pour l’épitaphe :

Vedastus proprius fuit hujus episcopus urbis,

Post cujus obitum proprio sine praesule languens

Haec sedes flevit subjecta diu Cameraco.

Donec Lambertum tumulo qui clauditur isto

Moribus egregium, sapientem, religiosum,

Romae sacravit Urbanus papa secundus.

Et proprium sedi pastorem reddidit isti.

Mundo decessit, cum Maius ab Idibus exit.

Praestet ei requiem Dominus sine fine manentem.
En faut-il conclure qu’au temps où cette chronique fut rédigée, on n’a-
vait pas encore pris soin de confirmer le miracle par des documents indiscu-
tables, et que la pierre bleue n’avait pas encore pris la place d’une épitaphe
plus ancienne ?

Les textes qui suivent sont pour la plupart contenus dans le Registre
Thieulaine, manuscrit déposé à l’Évêché d’Arras, qui fut commencé en 1607
et achevé en 1731. La lettre de Gélase II se trouve au f° xl. L’authenticité
en est contestée par Devienne.

2. Registre Thieulaine, f° lxi. Un passage singulier de cette lettre, en
contradiction avec la version officielle du miracle, semble la dénoncer
comme apocryphe. C’est le suivant : « …ad candelam praefatam, quam nos-
tris oculis a beatissima Maria virgine in monasterio nostro vidimus afferi D.
I. et N. ut per eam sanarentur ardentes igné malo. »

3. Registre Thieulaine, f° lui. Les pièces précédentes ont été imprimées

LES CORPORATIONS F.T LFS CONFRÉRIES 137

représentait la relation officielle du miracle ; elle fut traduite dans
le courant du xiii^ siècle • ; et différents poèmes, par la suite, célé-
brèrent les faits qu’elle rapportait. L’un de ces poèmes, le plus
ancien, qui est du xiii” siècle, se chantait, et vraisemblablement
à l’église ‘. On constate, à étudier ces textes, qu’ils se rapportent
tous à une version identique, qui est celle de la charte d’Alvise.
C’est d’après cette charte, devenue article de foi. que nous avons
retracé la légende.

Pour l’amour de la Vierge dont le miracle avait sauvé la ville,
les habitants avaient donc décidé d’organiser un culte spécial et
une confrérie s’était formée, qui avait pour but de conserver la
Sainte Chandelle et de célébrer des fêtes. Nous avons encore les
statuts de cette confrérie 3. Ils n’ont pas été rédigés en une seide
fois et des additions nombreuses ont été faites, à diverses
époques, au texte primitif. Mais on les distingue facilement,
grâce aux différences de l’écriture .

Les plus anciennes dispositions datent de 1194. Il y était dit :
« Ceste carité tient on de Deu et de me dame Sainte Marie. Et
savés por coi ele fu estoree : por les ardens qui ardoient del fu
d’infer. Ele ne fu mie establie por lecheri ne por folie. Ains i fjst
Dex tels miracles que le jor qu’ele fu estoree ardoient .vu. xx. et
.IV. ardent en le cité d’Arras. Et puis que en le carité est entrés li
confrère, ja puis ne il, ne ses enffés que il ait, n’ardera del fu d’in-
fer, ne ne morra de mort soubite, s’il foi et créance i a. . . » Il y
était dit encore : « Ceste carité est estoree des jogleors, et li jogleor
en sont signor. Et cil cui il metent si est, et cui il metent hors,
ni puet estre, se par els non : car sor jogleors ni a nus signorie. »
Mais surtout il y était établi d’une façon précise à quelles condi-
tions on pouvait être admis dans la société et quels étaient les
devoirs des associés. Ces devoirs répondaient principalement au

par Louis Cavrois dans la 2* partie de son étude sur le Cartulaire de N.-D.
des Ardents.

i . Bibl.Nat.. ms. fr. 17229 ; édité par Guesnon sous le titre La Chandelle
d’Arras.

2. Ed. Cavrois, ouvr. cité, p. 127; ou Teminck, Notre-Dame du Joyel,
p. 64.

3. Bibl.Nat. ms. fr. 8541. Éd. Guesnon, 1890 (tiré à petit nombre) ; réim-
primés par Le Gentil, Le vieil Arras, p. 376. Autre éd. de Cavrois, owr.
cité, p. 103 ss., d’après un ms. des archives de TÉvêché d’Arras (n» 239,
xin* siècle\

138

CHAPITRE VI

souci de « faire honneur au corps des morts », Aussi ceux qui
tombaient malades s’inquiétaient-ils d’entrer en hâte dans la con-
frérie, où on les admettait d’urg-ence. Et si quelqu’un mourait, on
devait, sous peine d’amende, aller chercher son corps à sa demeui’e,
l’accompagner à l’église, sans chercher à prendre le chemin le
plus court, l’entourer au chœur, et écouter la messe. Il apparaît
bien alors que la confrérie des Ardents était, comme beaucoup
d’autres en France, une mutuelle funéraire. On s’y faisait rece-
voir pour s’assurer une sépulture décente, de belles funérailles,
auxquelles la messe, les cierges, l’affluence du public, donne-
raient de la solennité. Et les additions aux statuts primitifs, jus-
qu’en 1224, ne changent pas le caractère de l’association.

On se demande comment le fait d’entrer dans une société de
ce genre pouvait modifier la condition du jongleur. C’est que,
d’abord, il était vraiment nouveau que les jongleurs d’une ville
pussent, dans une entreprise commune, se mêler au reste des habi-
tants, sans distinction de métier ni de rang. Eux qui venaient,
sur un air de vielle, demander place à une table, eux qu’on ne se
gênait pas pour mettre à la porte, eux qu’on tenait en vile estime,
ils s’entendaient maintenant avec des bourgeois pour le règlement
d’intérêts moraux et ils traitaient d’égalité avec eux. Bien mieux,
ils obtenaient des privilèges : ils étaient les maîtres de l’association
qu’ils formaient : ils en fournissaient les « maïeurs » et en avaient
la direction. Si ce fut l’effet de leur habileté dès l’origine de la
confrérie, ou si ce fut celui d’une main mise postérieure sur des
droits contestés, c’est ce qu’il est difficile de savoir. Toujours est-
il que les bourgeois acceptaient de les voir à la tête de leur « cha-
rité ». La seule opposition dont on eût gardé le souvenir était
venue de deux chevaliers, dont parle la charte d’ Al vise. Mais ils
en avaient été punis. Et on comprend alors que les jongleurs aient
acquis à ce moment une considération qui leur avaient manqué
jusque là ‘.

i . Une confrérie de jongleurs, de chevaliers et de clercs, assez semblable
à celle d’Arras, avait été établie à Fécamp, sous l’invocation de saint Mar-
tin, dans la première moitié du xi« siècle. Nous connaissons à ce sujet la
teneur d’une charte de Raoul d’Argences (1190-1220), abbé, qui analyse les
statuts de l’association, autorisée déjà par Guillaume, abbé jusqu’en 1031,
et par Henri, cinquième abbé. Un (( vidimus » de cette charte a été publié
par Leroux de Lincy, Essai historique .. . sur V abbaye de Fécamp, p. 378.
En voici des extraits: «… Notum facimus nos die date presentium,

LES CORPORATIONS ET LES CONFRÉRIES 139

Au reste, ce n’était pas tout. Ce n’était pas à cette rencontre
que se bornaient les rapports des jongleurs et des bourgeois. Ils
se retrouvaient encore au sein d’une autre société, institution
prospère, qui groupait des activités nombreuses et qu’on désignait
sous le nom de puy ‘. Bien que nous ignorions beaucoup de choses
du puy d’Arras, bien que l’histoire de ses origines ne soit pas
claire et que nous ayons perdu toute trace de ses statuts, il est
loisible, usant d’induction prudentes, comme l’a fait M. Guy,
de rétablir avec une quasi-certitude les faits qui nous échappent.

Il est, en effet, remarquable que toutes les villes du nord de la
France ont vécu dune vie sensiblement parallèle. Amiens avait
son puy, comme Arras, et nous en avons conservé les statuts-.

vidisse, palpasse, inspexisse, ac de verbo ad verbum legisse quasdam litte-
ras, ut prima facie apparebat, confraternitatem seu confratriam b. Martini
confessons atque pontificis, in capella leprosorum Fiscampnensium hac-
tenus (xv* s.) fundatam approbantes. . . Quarum ténor sequitur in hecverba :
Universis sancte Matris ecclesiae fîliis. . Radulfiis. . abbas sancte Trinitatis
Fiscampni. . salutem. Ad divine démentie gratiam promerendam nichil eque
gratum est, quam ut ad impletionem legis Christi invicem onera nostrapor-
temus. . Ea propter infirmitati compatientes et devotionem accendentes
inter caritatis nostre sinum in unitate fraternitatis quosdam homines secu-
lares, arti joculatorie dédites, volenter et diligenter admisimus. Quorum
etsi ludicra et lubrica sit vita, fundamentum tamen fidei quod in Christo
fundatum est, facit optimo capiti raembra cohere debilia ; que videlicet res
non quidem nova nec recenter inventa, sed tempore béate memorie Ricardi
primi Normanorum ducis inchoata, tempore secundi Ricardi domiaique
Willelmi abbatis primi perfecta plenius et consummata, ad nostram usque
persévérant etatem. Sed.. defecerat post mortem régis Henrici primi. . .
Dominus vero Henricus pie memorie abbas.. fraternitatem renovavit, et
totius capituli assensu eos in fraternitatem recepit et collegit. Ego vero
Radulfus abbas. . eis omnium benefîciorum nostrorum in missis, in vigiliis,
in jeuniis, in elemosinis, in orationibus, et omnibus Deo placitis. . partici-
pationem dedi et concessi. Quatinuscaritate juvante et ipsi nobiscum et nos
cum illis in leticia et exultatione, in symphonia et choro, in tj-mpano et
psalterio, in cordis et organo, in manibus tenentes cytharas et phyalas ple-
nas odoramentorum conspectui summi régis valeamus apparere. Specialiter
autem tam pro eis quam pro reliquis fratribus nostris, omni tempore, singu-
lis diebus, très missas celebramus. . Sed et singulis annis duo tricenaria pro
ipsis facimus. . Modus autem fraternitatis hic meo proposito est tenendus :
singulis annis, die ordinationis b. Martini, convenient tam joculatores quam
qui eorum fraternitati se junxerunt. . Factaque solemni processionne totius
conventus ipsorumque joculatorum, colligentur de singulis eorum denarii
quinque. . ». Voy. encore à propos de la confrérie les Anciens inventaires
du trésor de l’abbaye de Fécamp, publiés par de Beaurepaire (Bibl. de
l’Ecole des Chartes, t. XX, p. 153 ss.).

1 . Sur Torigine de ce nom, voy. Guy, Adam de la Haie, p. xxxiv.

2. Publiés par de Beauvillé, Recueil de documents inédita concernant l»
Picardie, t. I, p. 139. On trouve, à la suite, p. 149 ss., le texte d”un jeu dra-

440 CHAPITRE VI

Datés de 1471, et par conséquent tardifs, ils expriment cependant
un ordre ancien de choses, reproduisant, à des détails près, de
vieilles dispositions : car, nous dit la charte, ils ne sont que la
« rénovation des ordonnances jadis introduites pour l’entretenne-
ment de la feste du Puy de Nostre-Dame fondée . . l’an de grâce
1388 ». Le puy d’Amiens, nous l’apprenons ici, est plus récent
que celui d’Arras, et peut-être l’idée en avait-elle été empruntée
à cette dernière ville, de même qu’on lui avait emprunté un peu
de la cire de son cierg-e. S’il en était ainsi, nous pouvons recueillir
à Amiens des indications utiles sur Arras.

Le règlement d’Amiens commandait donc que le « maître »
nouvellement élu au jour de la Chandeleur, donnât un prix au
(( rhétoricien » gagnant de l’assemblée des « pains ferés ». Le
même maître devait aussi faire dire, le lendemain, une messe des
trépassés, et, à la fin, offrir une couronne d’argent au trouveur
qui avait présenté, la veille, le meilleur chant royal. 11 devait
faire composer des ballades à l’éloge de la Vierge pour ses cinq
fêtes, et récompenser la meilleure. 11 devait en faire autant à la
Toussaint, à la Nativité. 11 devait encore, dit le texte, « faire
tableau, où sera figuré le mistere appris pour le feste et solemp-
nité principale dudit Puy, qui sera mis au lieu acoustumé en l’es-
glise cathédrale d’Amiens ledit jour de Noël, pour y demourer
l’année ensievant, en prenant et en emportant le tableau de Fan-
née précédente estant au dit lieu ». Enfin, pour nous en tenir à
ce qui nous intéresse, à la fête principale du Puy, à la Chande-
leur, il devait donner un banquet. « Lequel disner, dit l’ordon-
nance, il fera apointier a gracieuse et courtoise despence sans excès,
et durant iceluy disner fera le maistre jouer ung jeu de mistère,
et donra à chacun des assistans ung chapel vert et ung mes dudit
mistère, avec une couronne d’argent que gaignera celuy qui fera
le meilleur chant royal selon le refl’rain du tablel. »

Plusieurs articles des statuts répondent aux mêmes préoccupa-
tions que ceux de la confrérie d’Arras : ils se rapportent au culte des
morts ; et nous pouvons en conclure sans témérité que, dans cette
dernière ville, la confrérie et le puy formaient deux institutions
étroitement apparentées. Nous n’avions pas à l’apprendre, puisqu’il
était déjà suffisamment attesté par ailleurs que le puy, comme la

matique « extraordinaire » fait par Jehan Destrées et joué la nuit des Rois
de l’année 1472.

LES CORPORATIO>S ET LES CONFRÉRIES 141

confrérie, étaient sous l’invocation directe de Notre Dame. Mais
il n’est pas superflu d’apporter ce surcroît de preuve ; et c’est ici
une raison nouvelle pour que nous imaginions le puv d’Arras sur
le modèle du puv d’Amiens, bien que ce procédé critique renverse
l’ordre historique des événements. Si donc, à Amiens, les fêtes
du puv comportaient des divertissements littéraires, en particulier
des concours de poésie lyrique et des jeux dramatiques, il y a
tout lieu de penser, d’après ce qui précède, qu’il en était de même à
Arras.

Sans recourir à ces inductions, on a d’autres moyens, plus
directs, de s’informer sur ce qui se faisait au puv d’Arras. Ce qu’on
découvre alors confirme ce qu’on avait conjecturé. Une foule de
chansons portent en elles-mêmes le témoignage qu’elles ont été
composées pour être chantées là, parmi d’autres, dont la meilleure
valait à son auteur le titre de roi et une couronne ^, et les con-
cours où elles étaient jugées semblent remonter, d’après les plus
anciennes mentions, aux environs de l’année 1120. D’autre part,
quoiqu on ait justement fait des réserves sur ce second point et
tempéré la hardiesse de certaines affirmations courantes, il est très
possible qu’on ait donné au puy des représentations dramatiques.
On fera bien de ne pas se prononcer trop fermement sur la des-
tination des pièces artésiennes qui nous sont restées : personne
ne sait où ni comment ont été joués le Jeu saint iVicolas ni le Jeu
de la feuilléc. Mais, étant déjà posé que l’exemple d’Amiens est
valable dans une certaine mesure, il convient d’observer qu’en
Tannée 1431, le puy d’Arras, ayant invité les rhétoriciens de
Cambrai, Douai et Valenciennes, on mit sur la scène plusieurs
pièces comiques et sérieuses 2. Et il semble que ce soit là de quoi
fonder une hypothèse à peu près solide.

Outre donc que « la solennité de la confrérie des Ardents com-
mençait au jour du Saint-Sacrement jusqu’au dimence suyvant,
pendant lequel temps se faisaient parmy la ville, grands signes
d’esjouissance publique, par sons de cloche, et jeu de hautbois et
cornets » ‘■^, divertissements qui supposaient le concours des jon-
gleurs ; outre ces réjouissances de la rue, le puy fournissait encore

1 . L’essentiel sur ce point a été dit par M. Guy, ouvr. cité, p. xliii.

2. Petit de JuUeville, Répertoire du théâtre comique en France au moyen
âge, p. 328.

3. Gazet, Brève histoire.., p. 34.

142 CHAPITRE VI

à l’activité des jongleurs une carrière belle et large. Des ama-
teurs, hommes et femmes, prenaient part aux concours de poésie ;
mais on y voyait aussi des professionnels. Et on comprend que
dans cette ville chantante, bourgeois et jongleurs rivalisant, on
ait trouvé des motets assez beaux pour être connus dans tout le
monde et pour plaire, comme on le prétendait, aux oreilles de Dieu.
Les détails manquent, mais une chose reste incontestable : le
puy d’Arras était une association littéraire et des jongleurs en
faisaient partie au même titre que des bourgeois. Les liens de
solidarité qui s’étaient formés entre eux dans la « charité » des
Ardents se resserraient aux séances du puy. Bretel était l’ami
d’Adam de la Haie K En se fréquentant et en se rencontrant dans
des exercices communs, les uns s’accoutumaient à apprécier et
respecter l’art du trouveur, les autres, nouant avec leurs protec-
teurs des relations d’amitié franche et simple, acquéraient une
indépendance qu’ils n’auraient pas eue à la cour d’un prince.
Lesquels en profitèrent le plus, c’est ce qui importe peu : mais il
est certain que la littérature y gagna. Ce qui ne veut pas dire
qu’elle se fit plus riche d’œuvres excellentes ; mais elle apparut
alors devant l’opinion publique plus digne et plus estimable, ces-
sant d’être le métier d’une classe spéciale d’amuseurs pour deve-
nir le divertissement de tous les gens d’esprit. Peut-être est-ce
à Arras 2, au xiii’^ siècle, que les jongleurs ont connu les plus
beaux jours de leur histoire, La protection des bourgeois pesait
moins lourd à leurs épaules que celle des seigneurs : elle n’était
pas si brutalement le prix d’un service.

1. Voy. Guy, ouvr. cité, p. 39 ss.

2. Il exista des puys dans bien d’autres villes qu’Ai-ras et Amiens. Sur
le puy de Valenciennes, voy. Hécart, Serventois et sottes chansons couron-
nées à Valenciennes ;Duîorest, Histoire du Puy de Valenciennes (ms. de la
bibliothèque publique de V.) ; Dinaux, Trouvères du Nord de la France,
t. IV, p. 396. Sur le puy de Dieppe, voy. A. Breuil(A/émotres delà Société des
antiquaires de Picardie, 2« série, t. III, p. 533). Sur le puy de Rouen, voy.
Ballin, Notice historique sur V Académie des Palinods. Sur le puy d’Évreux,
voy. Puy de Musique érigé à E. en l’honneur de Madame Sainte Cécile, p.p.
Bonnin et Chassant. Le travail de A. Breuil, La confrérie de N.-D. du puy
d’Amiens [Mém, de la Soc. des ant. de Picardie, 2« série, t. III, p. 485 ss.),
contient des renseignements sur les confréries normandes de Rouen,
Caen et Dieppe, et sur les confréries flamandes de Valenciennes et Douai.

CHAPITRE VII

LA SITUATION MORALE DES JONGLEURS

La chanson du Moniage Guillaume conte que le baron héros de
l’histoire, devenu moine, fut un jour envoyé par labbé du cou-
vent où il s’était retiré, pour acheter du poisson aux pêcheurs de
la mer. Le chemin était long, et au retour, comme Guillaume,
avec ses provisions, traversait une forêt, accompagné d’un valet,
celui-ci, à la prière de son maitre, se mit à chanter afin de le
distraire. Or, tandis qu’il’ chantait, des voleurs l’entendirent, et
déjà ils se disposaient à aller l’assaillir, quand l’un d eux émit
des doutes sur les bénéfices qu’on pouvait espérer d’une telle
entreprise, disant :

1248 « Mien entient que chou est uns joglers.
Qui vient de bore, de vile ou de cité,
La ou il a en la place canté.
A jougleor poés poi conquester,
De lor usage ai jou veii assés :
Quant ont trois saus, quatre ou cinc assanblés,
En la taverne les keurent aloër,
S’en font grant joie tant com puent durer;
Tant corne il durent ne feront lasqueté ;
Et quant il a le boin vin savouré
Et les viandes qui li sont a son gré,
S’i ert bien tant que il ne puet finer. .
Quant voit li ostes qu’il a tout aloué,
Dont Tapa rôle con ja oïr porrés :
« Frère », fait-il, « querrés aillors ostel.
Que marcëant doivent ci osteler ;
Donnés moi gage de chou que vous devés ».
Et cil li laisse le cauche ou le soUer,
Ou sa vïele, quant il n’en puet faire el.
Ou il li ofre sa foi a afier
Qu’il revenra, s’il li veut respiter.
Tous dis fait tant que on le lait aler :
Quant est a l’uis, il se prent a l’errer,
Et si vait querre ou se puist recovrer,
A chevalier, a prestre ou a abé.
Boine coustume, certes, ont li jogler :

144

CHAPITHE VU

Aussi bien cante quand il n’a que disner,
Gon s’il eûst quarante mars trouvés ;
Tous tant font joie tant comme ils ont santé;
Por amor Dieu, laissiés Toutre passer *.

Et voilà le roman d’un jongleur comme on l’imaginait au
XIII* siècle.

La taverne, on le remarque, y tient une place importante, et
ce n’était pas pure invention ; car, à la fin du xii’ chant de
Baudoin de Sehourc, l’auteur lui-même, annonçant à son public
les belles aventures qu’illui contera encore, le temps venu,
ajoute :

921 Et se j’ai vostre argent si ne le plaindés ja,

Car si tost que je l’ai li tavernier l’ara ^.

Or, si à fréquenter les tavernes on acquérait une réputation
fâcheuse, le train ordinaire des jongleurs n’était pas pour modifier
l’opinion commune sur ce point. Comme il est difficile de dire si
leur misère venait de leurs vices ou si leurs vices venaient de
leur misère, on ne saurait traiter de ces deux questions dans un
ordre parfaitement logique : mais il est assuré que d’une part ils
étaient fort mauvais ménagers de leur bien, quand ils en avaient,
et que d’autre part la pauvreté les poussait souvent à des
expédients fâcheux. On peut mettre sur le compte de la nécessité
et de l’infortune leurs démêlés continuels avec les hôteliers; mais
il y avait bien de leur faute s’ils prodiguaient follement les dons
qu’on leur faisait. On parlait proverbialement de « l’argent de
ménétrier », comme d’un argent qui file ^ ; et on voyait aller des
jongleurs, vêtus de vair et de gris, « comme des fils de comtes »,
qui, le lendemain, n’avaient plus que la chemise.

Ils passaient pour boire volontiers. Un chroniqueur raconte
qu’aux noces d’Arnold le Vieux, seigneur d’Ardres, un bouffon
se fit fort, pour un roncin ou n’importe quel cheval, de vider,
sans quitter le robinet des lèvres, et à condition de prendre ses
commodités, le plus grand des tonneaux de bière que le baron
avait dans son cellier. Et il le fît. Celui-ci élevait l’ivrognerie
à la hauteur d’un talent méritoire ; la plupart des autres s’y

1. Ed. W. Cloetta, 2« rédaction (voy. app. III, 25).

2. Leroux de Lincy, Le livre des Proverbes, t. II, p. 139.

3. Voy. app. III, lil8/>.

LA SITUATION MOKALE DES JONGLEURS 145

complaisaient, sans en tirer vanité. On raconte ailleurs que deux
compagnons, l’unborg-ne, l’autre muet, vinrent un jour à Chartres
sur la nouvelle des miracles que la Vierg-e y accomplissait. Or
le borgne

Menesterel estoit espert

Aiissint come fut lecheor

Et mauparlier et jangleor… *

et ces défauts lui furent, en cette circonstance, particulièrement
funestes ; car, tandis que le muet, une fois qu’ils furent à Chartres,
se rendait à l’église, lui

… qui estoit tenuz
A mauves et a lecheor,
A glouton et a buveor,
son compaignon n’ala mie
A l’église la ou l’en prie…
Du bons vins avoit entendu
Qui a Châtres erent vendu,
Clers, seins, nés et delicieus;
De boivre estoit plus curieus
Et de hanas de vin voier
Dont ne se poeit ennoier
Que de vertu veeir n’aprendre ;
Car trop avoit la bouche tendre
De bons vins et de bons morsiaus :
Si que tantout com il vint la
Tout droit en la taverne ala
Si com touz jours fere soloit…

Et il ne fut pas guéri, comme le fut le muet. On citerait à
profusion les textes qui donnent ainsi les jongleurs pour des
ivrognes impénitents.

Ceux qui les accusent d’être possédés par la folie du jeu sont
aussi nombreux. Un fabliau qui raconte leur plaisante aventure,
présente deux ribauds, deux ménestrels, dont 1 un

16 Onques ne gaaigna denier

Que li dez ne li retoursist.

et l’autre

ne revousist
Onques nule autre chose fere ;

1. Voy. app. III, 214.

Faral. — Les jongleurs an moyen Arje. 10

146 CHAPITRE VU

et ils étaient si acharnés, que

22 s’ils eussent .1. paignon,

Si le vendissent il ainçois
.1. alemant ou ,1. françois,
S’en mi lor chemin Tencontraissent,
Por mettre au geu qu’il en goutaissent *.

L’histoire qui vient ensuite prouve d’ailleurs que, s’il leur
arrivait de perdre, ce n’était pas pour manquer d’industrie. C’est
un autre fabliau bien connu, que celui où l’on voit un jongleur,
récemment arrivé de la terre, employé par le chef des démons à
chauffer la chaudière d’enfer, parce qu’il est venu tout nu : mais
comme il est incorrigible, le pauvre damné, en l’absence de son
maître le Diable, se laisse gagner par Saint Pierre, une à une, en
les jouant aux dés, toutes les âmes de la chaudière 2. Un vagant
explique aussi, dans une espèce de monologue, comment il a
perdu au tremerel tout ce qu’il avait, cote et surcot, et toute sa
bibliothèque avec ^. Et si par eux-mêmes ces récits ne prouvent

1. Le prêtre et les deux ribauds (Montaiglon, Recueil des fabl., t. III,
p. 58). _

2. Saint Pierre et le jongleur (Montaiglon, Recueil des fabl., t. V, p. 65).

3. Méon, Nouv. rec. de fabl., t. I, p. 404 ss.

Voici la description d’une scène de jeu, à laquelle prennent part des
jongleurs, après le banquet donné en l’honneur du couronnement du roi
Artur {Brut) :

10836 Auquant (des jongleurs) demandent dez et tables :
Tex i a joent a hasart,
Ce est nus gens de maie part.
As eschas joent li plusor,
Au geu del mat ou au mellor.
Dui et dui au geu s’accompeignent,
Li un perdent, li un gaheignent :
Sur gaiges anpruntent deniers.
Onze par douze volontiers,
Gaiges donent, gaiges seisissent,
Gaiges prenent, gaiges plé vissent.
Sovant juent, sovant s’afichent,
Sovant boisent et sovant trichent ;
Mult estivent, mult se corrocent.
Sovent mescontent, sovent grocent ;
Deus et deus gietent et puis quernes,
Aubes as, et le tiez, et ternes.
A la foiee gietent quinnes,
A la foiee gietent sinnes ;
Sis, cinq, trois, quatre, dui et as.

LA SITUATION MORALE DES JONGLEURS 147

rien historiquement, il n’en reste pas moins qu’ils doivent être
fondés sur la réputation ordinaire et sans doute méritée des
jongleurs. Au reste, voici ime confidence intéressante de Jean
Mados, un neveu d’Adam de la Haie, sur sa faiblesse pour les
dés :

.. ois qui c’escrit, bien saciés,
N’estoit mie trop aaissiés,
Car sans cotele et sans surcot
Estoit par un vilain escot
Qu’il avoit perdu et paiié
Par le dé qui Toi engignié.
Cis Jehanés Mados ot non,
C’on tenoit a bon compaignon.. *

Ce goût du vin et du jeu était le signe de mœurs irrégu-
lières et s’accompagnait d’excès de toute espèce. Le nom de
« lecheor » devint synonyme de celui de jongleur 2, et qui

Ont a plusorz toluz lor dras ;
Bon espoir a qui les dez tient,
Quant ses compainz les a s’escrient ;
Assez sovent noisent et crient,
Li un as autres sovant dient :
Vous me boivez, de fors gitez, ‘
Crolez la main, hociez les dés ;
Je l’an vi avant vostre get,
Querrez deniers, metez, g’i met.
Tex si puet asseoir vestuz,
Qui au partir s’en lieve nuz .

1. Voy. Fr. Michel, Chroniques des ducs de Normandie, t. III, p. viii.

2. Le Jongleur d’Ely (Montaiglon, Recueil des fabl., t. II, p. 42) :

9 Devant nostre sire en pleniere cour
Sunt meint jogleur et meint lechour.

Brut (Baldulf vaincu, pour pénétrer dans une ville assiégée, se déguise
en jongleur) :

9336 At siège ala comme joglere

Si fainst que il estoit harpere…
Por aler parler a son frère
Se fît par mi la barbe rere,
Et le cief par mi ensement,
Et im des grenons seulement ;
Bien samble leceor et fol;
Une harpe prist a son col .

148 CHAPITKE VU

disait « lecheor » disait à la fois gourmand, buveur’, et impu-
dique’.

« Tu as toute usée ta pel
En la taverne et au bordel, »

reproche un jongleur à un rival, dans la pièce des Deux bour-
deurs ribauds^. Celui que le Diable employa à chauffer ses
marmites, avait mérité l’enfer par sa vie irrégulière sur la terre :

25 Mais en sai plus que vos en die.
Taverne aimoit et puterie.
Les dez et la taverne amoit,
Tout son gaainz i despendoit,
Toz jors voloit il estre en boule.
En la taverne ou en houle.
Un vert chapelet en sa teste,
Toz jors vousist que il fust feste.

Et nous écouterons comment le jongleur d’Ely, interrogé par
le roi d’Angleterre, lui résume les principes de vie qui sont en
usage parmi ses compagnons :

133 Je vus dirroi, par seint Père,

Volenters de ma manere :
Nou^ sûmes compaignons plusours,
E de tiel manere sûmes nous
Que nus manguons plus volenters
La ou nous sumez priez,
E plus volenters et plus tost,

1. Tournoiement de V Antéchrist, éd. Tarbé, p. 14 (ceux qui assistent au
festin de l’Antéchrist ont mangé des dragées épicées, qui excitent à la
« lécherîe ») :

Et ci et ça lor lèvres lèchent
-Cil jugleor, qui molt l’ont chiere,

en sorte que bientôt tous se mettent à crier : « du vin! du vin! « (Voy.
app. III, 222).

2. Voy. un fabliau curieux (Montaiglon, Rec. gén. des fabl., t. Ill, p. 175),
qui range dans la même classe les « lecheors » et les femmes de mauvaise
vie .

3. Voy. Mimes français du Xin^ siècle. . . , –

Ajouter à ces textes le témoignage de Thomas Cabham (voy. app. III,
254), et de Jean de Salisbury (voy. app . III, 66), qui accusent leur libertinage .
Ou verra aussi sur les désordres de la vie des jongleurs deux documents
officiels cités par L. Gautier, Epopées françaises, t. II, p. 187, n. 2, et
p. 19.3, n. 1.

LA SITUATION MORALE DES JONGLEURS H9

Que la ou nous payons nostre escot;

Et bevoms plus volonters en seaunt

Que nus ne ferons en esteaunt,

E après manger que devant,

Pleyn hanap gros et grant ;

E si vodroms assez aver,

Mes nus ne avoms cure de travyler,

E purroms molt bien déporter

D’aler matyn a mostier;

E ce est le nostre us

De gj sir longement en nos lys

E a nonne sus lever

E puis aler a manger ;

Si n’avonis cure de pleder,

Car il n’apert a nostre mester ;

E nus vodroms estre tôt dis.

Si nus passoms, en gyws e rys ;

E si vodroms aprompter e prendre,

E a nostre poer malement rendre ;

Nus n’avons cure de aver,

Fors que nus eyoms assez a manger ;

Plus despendoms a ung digner

Qu’en un mois pourrons gayner ;

E encor volum plus,

Quar orgoil est nostre us,

E a bêle dames acoynter,

Ce apert a nostre mester.

Or savez une partie

Cornent amenons nostre vie …*

Outre les vices dont on vient de parler, il y en avait d’autres
qui venaient aux jongleurs de leur métier même.

Ils comptaient parmi eux des hommes riches. Mais beaucoup
étaient de pauvres hères, en bataille continuelle avec la vie,
tourmentés du froid et de la faim. S’ils étaient de toutes les fêtes,
les fêtes ne duraient pas toujours ; et, comme avec les emplois se
multipliaient les vocations, la concurrence était âpre.’ Il ne suffi-
sait pas de trouver de belles rimes : il fallait encore les placer et
réussir. Par une circonstance malencontreuse, mais constante et
explicable, les moyens les plus sûrs pour se tirer d’affaire
n’étaient pas toujours les plus droits.

Au cours du xiii^ siècle, le nombre des jongleurs avait démesu-

1. Le Jongleur d’Ely (Montaiglon, Rec. gén. des fabl., t. II, p. 241).

150 CHAPITRE VII

rément cru : leurs revers vinrent de leur bonheur même : les
protecteurs, qui les avaient fait naître, finirent par manquer.
Aussitôt on entendit des plaintes s’élever : que les temps étaient
bien changés, que le siècle était bien déchu, que les antiques ver-
tus, la libéralité surtout, étaient bien diminuées i. Ils étaient si
persuadés qu’on leur devait de l’aide, que les refus les outraient.
Ils se répandaient en doléances sur l’avarice des grands. Robert
de Blois s’indigne qu’un prince puisse faire clore sa porte aux
ménestrels tandis qu’il est à table :

Qui porroit de ce prince croire,

S’il n’oïstou veïst la voire,

Qu’au mengier font clore lor huis ? ‘

Si m’ait Deus, je ne m’en puis

Taire, kant diëntci huisier :

« Or fors ! mes sires veut mangier ! » ^.

Raoul de Houdenc imagine qu’il y a en enfer une coutume fort
louable, et qui est de tenir sa table ouverte à tout venant. Mais
il est bien navré qu’il n’en soit pas ainsi sur la terre. Car

Iceste coustume est faussée

En France : chascuns clôt sa porte ;

Nuz n’entre leenz s’il n’aporte ;

Ce veons nos tout en apert^.

La misère de beaucoup de jongleurs n’était pas seulement dou-
loureuse, elle était dégradante. Elle les contraignait à des
démarches humiliantes et les transformait en mendiants. Il y en
avait qui n’en étaient pas autrement gêné ; mais ceux qui portaient
en eux un sentiment un peu vif de la dignité, en souffraient. Un
de ces derniers, dont nous ignorons le nom, a exprimé sa plainte
d’une manière touchante dans le dit du Honteux ménestrel ^.
Il n’est pas improbable que, en rimant sa peine, en flétrissant les

1 . Sur l’avarice du siècle, voy. Un dit d’avarice, cité par Jubinal dans son
édition de Rutebeuf, t. I, p. 2, n. 5 ; Gautier d’Arras, Eracle, v. 27 ss. ; Le
honteux ménestrel, v. 1 ss. ; La pauvreté Rutebeuf, v. 15 ss. ; Le dit den
taboureurs (Jubinal, Jongleurs et trouvères, p. 165, ss.) ; Perceval (Gerbert),
éd. Potvin,’ p. 204 ; etc.

2. Beaudous,éd. J. Ulrich, v. 125 ss.

3 . Le songe d’enfer, v. 380 ss.

4. Imprimé par Jubinal, dans son édition des Œuvres de Rutebeuf, in-12°,
t. III, p. 14.

LA SITUATION MORALE DES JONGLEURS lol

quémandeurs audacieux, il ait lui-même songé à en tirer profit,
et peut-être sa sincérité paraîtra-t-elle suspecte. Mais l’ana-
lyse qu’il fait de ses sentiments est trop vraisemblable pour qu’on
n’en tienne pas compte, et, quoi qu’on pense de son dessein, la
situation qu’il décrit était celle de beaucoup. Il se plaint que,
par la faute de rivaux hardis, le ménestrel ne puisse plus vivre
de son métier s’il ne paie d’audace et d’effronterie. Il se plaint
qu’il faille s’offrir et insister pour se faire accepter ; qu’il faille
stipuler d’avance quels dons on entend recevoir ; qu’il faille que-
reller ceux qui manquent à leurs promesses ; qu’on n’obtienne
rien qu’en criant et en réclamant. A ce métier, ceux-là l’emportent
qui savent s’obstiner, prier et mendier. Mais mendier, tout le
monde ne le sait pas :

Rouvers fait trop rhomme abaissier.

Et alors, tandis que de moins délicats triomphent, le « hon-
teux » ménestrel n’a plus qu’à se cacher et dévorer sa misère. Il
voudrait voir refleurir les mœurs anciennes où il n’était pas obligé
de prier, mais où on le priait ; il n’était pas chassé avec outrages
quand il venait frapper aux portes : on l’envoyait quérir et, avant
qu il eût rien demandé, on le faisait asseoir à table ; puis, lors-
qu’il avait chanté, sans le faire attendre, on lui donnait le présent
qui convenait. Les temps s’étant gâtés, les bons ménestrels n’ont
plus qu’à gémir.

La lamentation du honteux ménestrel entre dans la série de
ces nombreuses confessions de jongleurs où s’étale l’aveu de leurs
souffrances et où, dans le dessein d’apitoyer leurs auditeurs, ils
tracent un sombre tableau de leur détresse. Les plus habiles des
trouveurs ne dédaignaient pas d’employer ce moyen pour éveil-
ler les sentiments de compassion et de charité. Rutebeuf écrit à
saint Louis :

Je touz de froit, de fain baaille,

Dont je sui mors et maubailliz.

Je sui sanz coûtes et sans liz ;

N’a si povre jusqu’à Senliz.

Sire, si ne sai quel part aille :

Mes corteiz connoit le pailliz,

Et lit de paille n’est pas liz, *

Va en mon lit n’a fors la paille. ,

lo2 CHAPITRK Vil

Sire, je vos fais asavoir

Je n’ai de quoi do pain avoir. . . ^

On ne saurait dire si le procédé était fructueux ; mais il est
certain qu’il trahit, chez ceux qui y ont recours, une absence d’or-
gueil regrettable. On aimerait mieux qu’ils eussent tu leurs dou-
leurs, qu’ils se fussent défendus contre la curiosité avilissante du
public, et on ne peut s’empêcher déjuger rigoureusement la com-
plaisance extrême, le cynisme de jongleurs affamés. En se mon-
trant et en geignant ils acquéraient peut-être quelques deniers ;
mais on comprend, en même temps, jusqu’à un certain point, la
sévérité de l’Église qui les rangeait, eux, histrions, avec les pros-
tituées.

Ces requêtes pleurardes et déplaisantes étaient des conséquences
de la pauvreté ; elles n’en étaient pas les seules ni les plus
cruelles. Il fallait voir les compétitions mesquines, les rivalités
brutales. Le dit des Deux Lourdeurs rihauds en donne une lamen-
table idée^. Il décrit l’altercation de deux jongleurs qui s’invec-
tivent en termes violents et décrivent réciproquement leur igno-
rance, «Certes, dit le premier ribaud.

Certes ce n’est mie de druges
Que tu es si chaitis et las :
Ge cuit bien, par saint Nicolas,
Que tu aies faim de forment.
Comment es tu si povrement ?
Que ne gaaignes tu deniers ?. . .
Jamais, a nul jour, robe nueve
N’a eu por chose qu’il die :
Or esgardez quel hiraudie
Il s’est iluec entorteilliez. »

Et le second, sans plus de pitié, répond en demandant qu’on
chasse l’autre :

« Ne parle mais la ou je soie ;
Mais fui de ci et va ta voie.
Va aprendre, tu feras bien,
Que contre moi ne sez tu rien,..
A bien poi se tient que tu n’as
Du mien, se ne fust pas pechié ;

1. La Pauvreté Rutebeuf, v. 29 ss.

2. Voy.app. 111,258.

LA SITUATION MORALE DES JONGLEURS 133

Mais il ne m’iert ja reprochié

Que tel chetif fiere ne bâte…

Beax seignors, vos qui estes ci,

Qui nos parole avez oï,

Si j’ai auques mielz di de li,

A toz ge vos requier et pri

Que le metez fors de céanz,

Qui bien pertque c’est .1. noient. »

A propos de cette pièce Jubinal a écrit : « Si elle n’est pas pure-
ment et simplement une facétie, elle pourrait bien être un de ces
défis que devaient se porter des jongleurs rivaux afin de se faire
mutuellement exclure des fêtes’ ». Nous ne tenons de personne
que les jongleurs aient eu l’habitude de se défier de cette sorte.
S’ils s’appliquaient à s’évincer les uns les autres, et si quelquefois
il éclatait des querelles entre eux, il nest pas dit que ces querelles
soient devenues jamais une institution et qu il j ait eu des tour-
nois de jongleurs. Le poème des Deux bourdeurs ribauds n’est pas
un défi. Mais il n’est pas non plus une simple facétie, qui ne répon-
drait à rien de réel. C’est un mime, où revivent quelques-uns des
gestes, quelques-unes des mœurs des jongleurs. L’auteur retrace
une scène qu il était loisible d’observer fréquemment à l’occasion
des fêtes, lorsque chacun prétendait l’emporter sur l’autre dans la
distribution des dons. Par là, cette farce prend un intérêt particu-
lier et elle jette une lumière curieuse sur certains aspects de la
vie des ménestrels, sur certains procédés ordinaires et peu civils
de l’esprit de concurrence. Nous savons que la vertu la plus sûre
des jongleurs n’était pas la réserve ni la discrétion. Ils moquaient
l’univers – : comment auraient-ils épargné leurs- confrères ? Il
s’agit souvent de u mauvais jongleurs », de « faux ménestrels »,
à qui on reproche d’avoir la langue venimeuse, toujours prête à
la médisance, à la calomnie et à l’injure^.

1 . Jubinal, ouvr. cité, t. III, p. 7, n. 2.

2. Voy.app. 111,246.

3. Voy. l’exemple des Deux bourdeurs rihauds (app. III, 258) ; voy. aussi
Baudouin de Condé (app. III, 266 a, v. 77 ss. ; c, v. 372, 378) ; La mort Rute-
beuf,

38 J’ai fet rimes, et s’ai chanté

Sur les uns por aus autres plere.

Voy. aussi comme les bons ménestrels se défendent d’être médisants {Cleo-

154

CHAPITRE VII

Le jongleur, du reste, loue comme il dénigre, s’il y trouve son
profit. Avec un confrère, il est violent, arrogant, méchant; mais
il est aimable, humble, bénin devant son maître. Gomme la vanité
est un terrain fécond, il fait volontiers sa profession de la cul-
tiver : il loue, flatte, flagorne. A tort et à travers, par delà les
vraisemblances, il exalte celui qui le protège et le nourrit ; il lui
trouve des trésors de vertu, et, fût-il un prodige de lâcheté, de
laideur et de cruauté, il en fait] un parangon de bravoure, de
beauté et de bonté, La jonglerie tourne à la bouffonnerie. C’é-
tait un vieil usage des hommes de guerre d’avoir auprès d’eux
des hommes qui les célébraient : les bardes n’avaient pas d’autre
métier ^ Mais, à la longue, il paraît que cette coutume ait pris
un air bas, servile et cynique. On voyait, pour de l’argent,
les jongleurs mêler aux noms illustres des héros celui d’un baron
dégénéré, pourvu qu’il l’eût mérité par la largeur de ses dons^.
Impudemment il prenait cette devise : « Je chante celui dont
je mange le pain. » Etait-il bien payé, ses louanges ne taris-
saient pas. L’était-il mal, il avait vite fait de tourner le pané-
gyrique en satire et de faire oublier ses flatteries par ses insolences,
« adulateur ou insulleur vénal, qui mesurait l’éloge ou le blâme
aux profits ou aux mécomptes de sa vie de mendiant littéraire » 3.

Ni l’obligation où ils étaient de mendier pour obtenir quelque
chose, ni les procédés dégradants d’une concurrence mesquine,
ni l’habitude de célébrer quiconque donnait, rien de tout cela
n’était conciliable avec une certaine conception de la dignité. On
peut en accuser ceux qui n’avaient pas su se faire de leur art une
idée assez haute. Mais, même ceux qui ont le plus grand respect
de leur profession, ne la décrivent pas autrement qu’une servi-
tude.

On trouve, en effet, des ménestrels qui ont le mépris du baladin et
dufarceur, qui ne pensent pas que le véritable esprit fleurisse autour

madès, 76, 14065 ss., app. III, 273), et ce début du Meunier d’Arleux (Mon-
taiglon, Recueil des fabliaux, t. II, n° xxxii) :

Qui se melle de biax dis dire
• Ne doit commenchier a mesdire
Mais de biax dis dire et conter.

1 . Voy. plus haut, p. 4, n. 2.

2. Voy. app. III, 83 Z).

3. E. Renan (Histoire littéraire de la France, t. XXVII, p. 723) à propos
du poète juif Gorni.

LA SITUATION MORALE DES JOXGLELTtS io5

de la table des tavernes, qui ne sont pas constamment travaillés
d’une cupidité méchante et jalouse. Ils soutiennent que la car-
rière de ménestrel est toute d’honneur. D’autres comptent leur
propre talent pour une simple habileté, pour un moyen commode
de s’asseoir aux tables bien ser\ies, et, ne voyant que leur inté-
rêt, ils ne songent pas à leur devoir. Mais eux, les bons, ne sont
pas des amuseurs : on ne les appelle pas après le repas pour couron-
ner l’ivresse du vin, pour stimuler dans leurs imaginations folles
des cerveaux surexcités. C’est là l’œuvre de misérables jongleurs.
Le ménestrel est un homme de vie pure, qui a l’esprit tout nourri de
belles choses, et qui sait enchanter les hommes : et sa pensée n’est
pas seulement agile et plaisante : elle est réfléchie et édifiante. Il
faut rappeler ici les vers de Watriquet de Couvin :

Menestriex se doit maintenir
Plus simplement qu’une pucelie…
Ménestrel qui veut son droit faire
Ne doit le jongleur contrefaire,
Mais en sa bouche avoir touz dis.
Douces paroles et biaus dis,
Estre nis, vivre purement’.

Paroles d’un homme qui sait le respect auquel il a droit et qu’il
se doit.

Mais, si supérieur que soit ce type de ménestrel au « jongleur »
vulgaire, il lui manque toujours l’indépendance et le sentiment

1. Du fol ménestrel [Dits de Watriquet de Convins, éd. Scheler; n” xxviii,
p. 367). V’oy. encore Cléomadès, v. 14063 ss. (app. III, 273} ; Floriant et
Florete :

6227 D’autre part sont cil conteour ;
La est des chevaliers la flour,
Quar volentiers les escoutoient.
Que les anciens faiz contoient
Des preudomes qui jadis furent,
Qui se maintinrent si com durent.
Des grant batailles que il flrent.
Et comment lor terre conquirent.
Tout ce li conteour contoient.
Et il volentiers les ooient,
Et se miroient es biaus dis,
S’en devenoient mieux apris ;
Quar qui romanz velt escouter
Et es biaus dix se velt mirer,
Merveille est se ne s’en amende. . .

156 CHAPITRE Vil

que la liberté est une condition de l’honneur; et celui-là même de
-qui sont les vers précédents, a écrit les suivants :

Car Diex sens leur (aux ménestrels) donne et savoir

Des gentils homes soulacier,

Pour les vices d’entr’eus chacier

Et pour les bons noncier leur fais :

Pour ce sont li ménestrel fais,

Que partout font joie et déduit

Du jeu dont science les duit K

De tels vers n’annoncent pas une conception particulièrement
haute de l’art. Le poète se contente de plaire aux « hommes de
haut rang » : c’est là, croit-il, sa vraie fonction. Il est vrai qu’il
prétend en même temps « chacier les vices d’entre eus ». Mais il
ne convient pas d’attacher autrement d’importance à ce trait,
auquel il ne paraît pas tenir essentiellement. D’autres, avec le
dessein de conseiller le ménestrel parfait, lui disent sans songera
mal :

Puis que de dons prendre as mestier,
Ne dois pas siervir de mesdire,
Mais de bien faire et de bien dire,
Dou bien noncier, dou mal celer ;
Ne te faices teil appieller
G’on die tu soies gengleres.
Soies conteres u jongleres
U menestrés d’autre manière,
N’aies pas la langhe manière
‘ , A mesdire, car mal avient.

De ciaus de cui li biens te vient;
Ains soit ta bouce bien disans
Et blasme les cuers mesdisans.
Soies de cuer nés et polis,
Courtois, envoisiés et jolis
Pour lesboinnes gens solacier…. ^

Et Jean de Condé, s’exprimant en ces termes, ne manifeste pas
d’autres sentiments qu’Adenet le Roi, qui, louant le ménestrel
Pinçonnet, remarque que

1 . Des trois vertus, v. 147 (éd. citée, n” 25, p. 341).

2. Jean de Condé, Les .X. (^tats du monde, v. 181 ss. (Scheler, Dits et
contes de B. de C,.et de Jeun de C, t. II, p. 377).

LA SITUATION MOBALE DES JONGLEURS 157

…ramentevoir doit et dire
Li meaestrex de bonne afaire
Le bien, et dou mal se doit taire.
Partout, en quel lieu que il soit,
Ou n’est pas menestrex à droit ‘.

Ce qui est. désapprouvant les méchantes langues, inciter trop
imprudemment le ménestrel à l’éloge : car l’éloge systématique
et constant confine à la flatterie. Il est fâcheux de tirer orgueil
d’un pareil métier, et nous avons du déplaisir aujourd’hui à voir
qu’il ait été exercé par des hommes de talent.

Le plus souvent dépourvus de vertus personnelles et inclinés au
cynisme – ; tenus, même les plus haut placés, à un vasselage, à un
service, qu’ils ont vanté, mais qui nous paraît bien humiliant ;

1. Cléomadès, v. 14068 ss.

2. Au reste, il ne faut pas nier qu’il y ait eu parmi les jongleurs de beaux
exemples de vertu. La religion de quelques-uns fut signalée par des miracles
éclatants, comme celui du Saint Vou à Lucques voy.plus haut, p. 135, n.) ;de
Sainte Wilgeforde à Prague {AA. SS. Julii, t. V, p. 63) ; de la Sainte Chan-
delle à Arras (voy. plus haut, p. 133); d’une autre Sainte Chandelle à Roca-
madour (voy. pfus haut, p. 135, n. . — Il y a de Bande Fastoul, dans son
Congé, des vers d’une piété touchante :

343 Li mal qui me fait tenir coi
Me monstre bien que je ne doi
Vivre en orguel ni en beubance.
Mais humlement en un recoi
Prier Dieu de cuer et de foi ;
Car riens ne vaut sans repentance.

Il V a autant de piété, quoiqu’elle soit comique, dans l’histoire du
<( tombeur » qui offrait à Notre-Dame l’hommage dévot de ses plus belles
acrobaties. Et il faut penser que des trésors d’indulgences étaient réservés
à ceux qui chantaient des Vies de saints et de saintes complaintes. — On
cite de nombreux jongleurs qui ont fait une fin édifiante. La légende racon-
tait comment Paphnuce avait amené à Dieu un jongleur qui s’était déjà fait
connaître pour ses bonnes œuvres ; voy. Vitae Patrum (Migne, Patr. lat.,
t. LXXIII, c. 1170). A la fin du xi* siècle, « un jongleur nommé Gondran,
natif de Saint-Gilles en Septimanie, bâtit sur le Publimont, près de Liège,
un ermitage qu’il dédia au patron de son lieu natal et qui devint le centre
d’une abbaye » ; voy. V’j’e de saint Gilles, éd. G. Paris. Introduction, p. lxxiv.
Fouques de Marseille fut jongleur avant d’entrer dans l’ordre de Cîteaux et
d’occuper le siège épiscopal de Toulouse ; voy. Lecoy de la Marche, La
chaire française au XIII’ siècle, p. 50. Saint Jean le Bon fut jongleur jusqu’à
quarante ans et devint alors ermite ; voy. A A. SS. ocl., t. IX, p. 698. L’au-
teur de Guillaume de Dole finit sa vie dans un couvent; voy. v. 5639 ss. Guiot,
l’auteur de la « bible », fréquenta le siècle, apparemment comme jongleur,
puis se fit moine d’abord à Clairveaux et ensuite à Cluni : voy. Ch.-V. Lan-
glois, La vie en France au moyen âge, p. 30 ss. ; etc.

158 CHAPITRE Vil

voilà comment il faut se représenter, au xiii*^ siècle, les jongleurs.
On les recherchait pour le plaisir qu’ils donnaient, on les récom-
pensait parce qu’il était de mode d’être libéral : mais, s’ils étaient
honorés, c’était de la considération qu’on a pour les bons domes-
tiques. Dès cette époque, cependant, cet état de choses tend à se
modifier. Des jongleurs se feront redouter par la hardiesse de leur
langage, et ils commenceront à se faire respecter par la crainte
même qu’ils inspireront. Mais ce ne seront pas eux qui obtien-
dront les plus riches faveurs. Pour s’acquérir l’appui des protec-
teurs puissants, il faut renoncer à la liberté, se faire doux de pro-
pos, et plaire. Les conséquences n’en sont pas toujours heureuses.
Si Adenet le Roi était bien payé par le duc Henri de Brabant ou
par d’autres, il est notable qu’il ne se distingue pas par l’élévation
de ses pensées. En revanche, Rutebeuf, dont l’indépendance et la
franchise inspirent la plus vive sympathie, paraît avoir vécu d’une
vie plus étroite et n’avoir profité que de protections intermit-
tentes. L’œuvre des jongleurs s’explique souvent par leur vie et
il y a bien des sentiments exprimés par eux qu’on ne peut vrai-
ment comprendre que par un retour sur l’existence qu’ils menaient.
Ils ont leur responsabilité et ils ont leur excuse : aussi bien n’est-
ce pas de cela qu’il s’agit ici, ni de savoir ce que vaut absolu-
ment une littérature de mercenaires. Il suffît de constater les faits
et de noter, de cette époque à la nôtre, les différences de point
de vue.

CHAPITRE VIII

UN TYPE DE JONGLEUR
RUTEBEUF

S’il n’est pas douteux que, dans la foule des jongleurs ano-
nymes, plus dun a été oublié dont le souvenir méritait de vivre,
nous pouvons nous consoler en considérant que, parmi les jon-
gleurs connus, il y en a de vraiment intéressants et qui four-
nissent de curieux exemplaires de l espèce. Ainsi Rutebeuf, jon-
glevu” parisien au xin* siècle, devant lequel nous nous arrêterons
quelques instants, comme devant une figure remarquable.

Nous ne possédons que fort peu de renseignements touchant la
biographie proprement dite de ce poète. Ses contemporains, dans
les documents qui sont restés, n’ont pas cité son nom une seule
fois. Tout juste une demi-douzaine de pièces où l’auteur s’est
mis en frais de confidences, peuvent passer pour des témoignages
directs et éclaircissent quelques circonstances de sa vie. Des
inductions fondées sur les données d’un certain nombre d’autres
pièces prises dans le reste de l’œuvre, complètent notre informa-
tion, ou, pour. mieux dire, en constituent le principal. En étant
ainsi, on ne saurait rien affirmer de certain sur la date de nais-
sance de notre auteur, ni sur la situation sociale de sa famille, ni
sur une foule d’autres points qui pourraient être intéressants. On
peut simplement dire qu’il vécut, vraisemblablement à Paris,
dans la deuxième moitié du xui® siècle, qu’il se maria, et qu’il
exerça continûment, avec des alternatives de bonheur et d’infor-
tune, le métier de jongleur : d’événement précis et notable qui
ait marqué son histoire, il n’en est question nulle part. Mais,
tout en connaissant si mal les faits particuliers de sa vie, il nous
est possible de relever plusieurs traits importants de la condition
qui fut la sienne.

Nous comptons ici Rutebeuf dans la catégorie des jongleurs,
malgré l’opinion contraire de certains critiques, qui, par égard pour
son talent, ne voudraient pas le voir figurer parmi des gens souvent

160 CHAPITRE VIII

décriés K S’il paraît assuré qu’il ne montrait pas les ours
et qu’il n’exerçait pas l’industrie mêlée du bateleur de foire, il
n’est pas prouvé pour cela, comme on l’a quelquefois voulu,
qu’il fût un pur artiste et qu’il rimât, non par profession, mais
pour le plaisir. Tout jongleur n’était pas nécessairement le valet
de la populace. Nous avons vu qu’il y en avait de tous les rangs,
et Rutebeuf, autant qu’on en peut juger, travaillait pour des
bourgeois d’une certaine qualité ou pour des seigneurs de haute
naissance. Cette concession faite à ceux qui veulent relever son
état et lui donner du lustre, il n’en reste pas moins qu’il fut
jongleur.

On lui donne volontiers le titre de trouveur. Mais ce nom, qui
a l’avantage de faire ressortir son talent d’inventeur, ne doit pas
faire illusion et le faire passer pour un plus grand personnage
qu’il n’était. Comme les jongleurs, ses confrères, il chanta pour
amuser. A la vérité, il ne dit nulle part qu’il ait couru les rues la
vielle au dos ; mais rien ne prouve non plus qu il ait composé des
poèmes sans les réciter. Il était exécutant aussi bien que trouveur.
Le préambule du fabliau de Chariot le juif montre qu’il fréquen-
tait aux noces, et évidemment dans la même intention de gain
que les autres 2. On se réjouissait en ces occasions de quelqu’un
de ces bons contes, auxquels il excellait, ou de quelqu’un de ces
mimes plaisants, tels que VErherie, où il avait exercé sa verve.

Comme les jongleurs, il vécut des ressources que lui procu-
raient la protection des riches. Il intéressa plusieurs seigneurs
illustres, en particulier Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint
Louis, qui paraît l’avoir soutenu dans ses besoins, ainsi qu’en
fait foi une pièce adressée à ce prince et conçue dans le style
de celles qu’on écrivait pour provoquer les faveurs des âmes
généreuses ‘^. Il compta le roi Louis lui-même parmi ceux
qui lui accordèrent des dons, ou du moins essaya-t-il d’obtenir
quelque chose de lui*. Vers la fin de sa vie, faisant un retour
sur la conduite qu’il a tenue, il ne cachera pas qu’il s’est toujours
nourri du pain d ‘autrui :

1. Voy., par exemple, Jubinal, dans son édition des CEuvres de Rutebeuf,
in-12”, t. I, p. XXIV ss.

2. Voy. éd. Kressner, p. 121, v. 39-56.

3. Lu complainte Rutebeuf. éd. Kressner, p. 4.

, 4. Voy. La pauvreté Rutebeuf, éd. Kressner, p. lo.

LX TYPE DE JONGLEUR 16i

19 J’ai toz jors engressié ma panse

D’autrui chatel, d’autrui substance *.

Comme les jongleurs, il éprouva que les hautes protections,
qu’elles soient trop irrégulières ou qu’elles s’exercent avec trop
peu d’efficacité, ne suffisent pas toujours à lutter contre la néces-
sité. Il connut la misère, une misère affreuse, si nous l’en croyons,
et dont il a fait, à plusieurs reprises, un tableau pitoyable *. Et, à
supposer qu’il y ait dans ses plaintes un peu d’exagération, il n’est
guère vraisemblable qu’il se fût abaissé à tant d’humilité pour
demander, s’il n’avait pas été poussé par un besoin réel. Un pas-
sage du Mariage Ruteheuf, où il explique sa tristesse quand il
rentre chez lui les mains vides, rappelle singulièrement les vers
bien des fois cités, où Colin Muset exprime les mêmes sentiments.
« Ne me blâmez pas, dit-il,

106 Ne me blasmez se je ne haste

D’aler arrière,
Queja n”i aura belechiere :
L’en n*a pas ma venue chiere

Se je n’aporte.
C’est ce qui plus me desconforte,
Que je n’ose huchier a ma porte

A vuide main.

Comme les jongleurs, il fut médisant et joueur : c’est encore
lui qui le confesse. S’il avoue qu’il a fait métier de dauber les uns
pour amuser les autres, et s’il dit

38 J’ai fet rimes et s’ai chanté

Sor les uns por les autres plere ^,

il faut l’en croire ; et il faut l’en croire aussi quand il assure que
les dés le ruinent :

52 Li dé qui li ditier ont fet

M’ont de ma robe tout desfet :

Li dé m’ocient,

Li dé m’aguetent et espient,

Li dé m’assaillent et deffîent ;

Ce poise mi… ‘.

1. La mort Ruteheuf, éd. Kressner,p. 17.

2. V’oy. en particulier ses poèmes sur sa pauvreté, sur son mariage, sur
son œil, sur la « griesche – d’été et sur la « griesche » d’hiver.

3. La mort Ruteheuf, éd. Kressner, p. 17.

4. La griesche d’hiver, éd. Kressner, p. 10.

Faral. — Les jongleurs au moyen âge. Il

162

CHAPITRE Vlll

Et l’on pourrait continuer à dénombrer les raisons que nous
avons de considérer Rutebeùf comme un jongleur. Mais notre
dessein est, tenant ce dernier point pour acquis, de noter simple-
ment dans la vie et l’œuvre de ce poète, quelques particularités
qui nous paraissent remarquables.

Et d’abord, si nous l’avons choisi comme type, c’est moins
parce qu’il nous a paru représenter l’espèce la plus commune des
jongleurs, que parce que, haussant son art à un degré aussi
élevé que n’importe lequel de ses contemporains, il compte parmi
les plus brillants et les plus dignes d’estime. Semblable par
l’aventure de sa vie aux plus humbles des joueurs de vielle, il
s’en distingue par la vigueur et la qualité de son talent. Non point
qu’il excelle dans ces vertus, la délicatesse et la courtoisie, qui
passaient alors pour suprêmes et qui faisaient le renom d’un
ménestrel tel qu’Adenet. Mais il s’est intéressé aux idées ; il a
eu le goût de l’action ; et, ayant son sentiment sur les hommes
et les événements de son temps, il a rimé pour le faire connaître.
Il représente la littérature à un moment où, cessant d’être un
simple jeu et se mêlant de régir l’opinion, elle acquiert plus de
force, et, du fait de sa puissance, plus de considération.

Il a dépensé beaucoup d’esprit à faire rire et à raconter des
histoires bouffonnes ; mais il en a dépensé autant à cribler de ses
traits ceux dont il désapprouvait la conduite. Une bonne partie
de son œuvre est satirique. Il a piqué de tous côtés. Il s’en est
pris aux ordres religieux ‘ ; il s’en est pris aux baillis, maires,
prévôts et juges ‘^ ; il s’en est pris au roi ^ ; il s’en est pris au pape ^.
Or, il faut le remarquer, le goût de la satire, qui était ancien
parmi les jongleurs et qu’on avait souvent raison de leur repro-
cher parce qu’il procédait de sentiments vils, ce goût tourne à
l’honneur de Rutebeùf, parce qu’il s’y est abandonné dans des
occasions où il ne pouvait être soupçonné d’agir par intérêt, et
parce qu’il lui a permis de soutenir des causes qui nous semblent
bonnes. Rutebeùf n’a pas parlé pour le plaisir de médire. En blâ-

1. Voy. la discorde de V Université et des Jacobins ; les Ordres de Paris ; etc.

2. Voy. le pharisien, éd.Kressner, p. 72, v. 28 ss.

3. Voy. Renart le bestourné, v. 141; le dit de Guillaume de Saint- Amour,
V. 21 ss.

4. Voy. la vie du monde ; le dit d’hypocrisie; le dit de Guillaume de
Saint-Amour.

UN TYPE DE JONGLEUR 163

mant tel ou tel, il a défendu tel autre. Il a défendu avec passion,
presque avec violence, contre le pape, contre le roi, contre tous
ses ennemis, maître Guillaume de Saint-Amour, simple docteur,
quand celui-ci fut exilé de France. Ce sont des vers dune belle
hardiesse que ceux où il juge l’arrêt d’exil. Il écrit :

21 Se li Rois dit en tel manière
Quescillié Tait par la prière
Qu’il ot de la pape Alixandre,
Ci poez novel droit aprendre ;
Mes je ne sai comment a non.
Qu’il n’est en droit ne en canon ;
Car rois ne se doit pas meffere
Por chose con li fâche fere.
Se li Rois dist qu’escillié Tait,
Ci a tort et pechié et lait,
Qu’il n’afiert a roi ne a conte,
S’il entend que droiture monte,
Quil escille homme, con ne voie
Que par droit escillier le doie ;
Et se il autrement le fet,
Sachiez, de voir, qu’il se meffet ‘.

Et le reste de la pièce n’est pas moins énergique, jusqu’à ces
vers qui la terminent :

118 Endroit de moi vous puis je dire,
Je ne redout pas le martire
De la mort, d’où qu’elle me viegne,
S’ele me \dent por tel besoingne.

Une telle satire honore celui qui la risque. Elle n’est pas l’œuvre
de la malignité ; elle peut être féconde. Rutebeuf a cru que la
croisade était une entreprise sainte, à laquelle nul chrétien ne
devait refuser son concours : il l’a donc prêchée à sa façon, y
revenant vingt fois, et y consacrant huit pièces entières. Multi-
pliant ses exhortations et revenant obstinément à son idée, il
tance les seigneurs, les bourgeois, les moines, les prélats, tous
ceux que l’indifférence, la mollesse, l’oubli de la condition
humaine retiennent à leur foyer ou empêchent de faire les sacri-
fices nécessaires. Et ici encore sa satire, mise au service de sa
foi, est bonne. Il reconnaît lui-même qu’il ne se fait pas faute de
blâmer :

i. Le dit de Guillaume de Saint-Amour, éd. Kressner, p. 78.

164 CHAPITRE VII]

82 .. Maugré totes les langues maies,
Et la Rutebeuf tôt premiers,
Qui d’els blâmer fu costumiers.. ‘.

Mais puisqu’il parle au nom de la justice, de la vertu, de la reli-
gion, qui song-erait à le lui reprocher ?

Une pareille disposition d’esprit mérite d’être signalée. Le
poète, dont la complainte se répand à travers la foule, travaille
l’opinion publique. Il est certain qu’il devient une force avec
laquelle les pouvoirs auront à compter. On a vu précédemment
que les princes, constatant l’influence de ces (( dits » qui cou-
raient les rues et les places, employaient à faire leur éloge ou leur
apologie le talent des ménestrels ; et ils l’employaient aussi
contre leurs ennemis. Plusieurs poèmes de Rutebeuf appar-
tiennent à la littérature de combat, et il eut peut-être la gloire
d’être de ceux qui, par leur activité, inquiétèrent la cour de
Rome. Il n’avait pas dit qu’une fois ce qu’il pensait des ordres
religieux, prenant résolument parti contre eux en faveur de
l’Université de Paris et de’ Guillaume de Saint-Amour. Quand
Alexandre IV, qui pensait autrement et défendait les ordres, eut
condamné Guillaume et eut obtenu du roi son exil, Rutebeuf
s’attaqua au pape lui-même et ne craignit pas de le nom-
mer par son nom dans la pièce qu’il consacra à la défense
du proscrit. Or, une bulle de ce pape relative à cette affaire et
ordonnant de brûler les Périls des derniers temps du docteur
parisien, enveloppait dans la même sentence plusieurs autres
libelles, dirigés contre les frères Prédicateurs et Mineurs, rédi-
gés en langue vulgaire, ainsi que des chansons condamnables’ ;
et il est probable qu’il faut compter parmi ces poésies redoutées
à Rome celles de Rutebeuf.

Rutebeuf a éprouvé à ses dépens devant les juges d’aujour-

1. La bataille des Vices contre les Vertus, éd. Kressner, p. 164.

2. La bulle est citée par du Boulay, Hisloria Universilatis parisiensis ;
voy. t. III, p. 352 : « Insuper quendamlibelluni famosumet detestabilemab
eodem Guillelmo editum prout publiée apud sedem Apostolicam confessus
exstitit, quem per Nos de Fratrum Nosti’orum consilio condemnatum igné
cremari fecimus, cujus titulus Tractatus brevis de periculis novissimorum
temporum nuncupatur,.. nec non et alios quosdam libellos fainosos in infa-
miam et dctrectationem eorumdem Fratrum ab eoriun aeraulis inlilteraliet
vulgari sermone, nec non rythmis et cantilenis indecentibus, de novo ut
dicitur editos,.. publiée coram omnibus cremari ».

UX TYPE DE JONGLEUR 163

d’hui la vérité de l’adage que trop d’esprit nuit ‘. On lui a repro-
ché de s’être amusé dans des occasions où il ne seyait pas de
rire ; et, par exemple, au moment où il fait de sa détresse un
tableau navrant, ne s’avise-t-il pas de lancer des calembours ?
faute grave, qui choque en plusieurs de ses poèmes, où le ton
n’est pas en accord avec le sujet. Manquait-il donc de goût ? ou
n”était-il pas sincère? ou jouait-il de sa misère? On ajoute qu’il
a abusé de l’esprit même dans les sujets qui en comportaient ;
car il s’est plu à ces jeux de rimes et de mots, qu’on estime à
bas prix. 11 a cultivé l’allitération comique ; il s’est laissé entraî-
ner, par la recherche d’homonymies plaisantes, à contourner
sa pensée. Son art paraît maniéré, superficiel, frivole. —
Toutes ces accusations ne manquent pas de fondement, et en
tout cas il est intéressant de les voir formuler. Elles contribuent
à mettre en lumière le double aspect du génie de Rutebeuf,
encore jongleur, et déjà écrivain à la manière moderne. Mais
ramenons-les à leur juste valeur : si nous accordons que l’es-
prit de mots n’est pas une forme supérieure de l’esprit, nous
remarquerons qu on est moins fondé qu’on ne pense à critiquer
le goût du poète quand il émaille de plaisanteries un sujet grave.
Le fait est à peu près faux pour les pièces qu’on peut appeler
politiques, et on ne saurait dire qu’en ces occasions Rutebeuf ait
oublié le respect qu’il devait à sa matière. S’il s’est lamenté sur
le sort de Guillaume de Saint- Amour, il n’a pas gâté ses regrets
par des effets de style déplacés. Ses complaintes sont à peu près
pures de traces de rhétorique. En revanche, quand il s’est agi de
lui-même, il faut avouer qu’il a parlé de ses misères sur un ton
qui nous déconcerte. On se l’explique en faisant un retour sur
l’objet des poèmes où il s’est ainsi raconté : ils ont été écrits pour
obtenir d’un grand un secours dont il avait besoin. Or il n’eût
pas été habile d’apitoyer sans amuser : le jongleur, en disant sa
peine, s’est souvenu que son office était de plaire et de distraire.
S’il y a un goût à accuser, c’est celui de ses auditeurs plus que
le sien ; et, l’ayant compris, si nous lisons ses poésies, ce que
nous éprouvons, c’est un malaise particulier, c’est une pitié
étrange pour l’effort pathétique de cet homme, qui a toutes rai-
sons de pleurer, et qui veut rire et faire rire. Car

1. Voy. Clédat, Rutebeuf, p. 186 ss.

166 CHAPITRE Vlll

Teil fois chante li jug-leirs,
K’il est de tous li plux dolans.

C’est ainsi que, dans l’œuvre du poète, se dénonce la condi-
tion du jongleur. On voit par cet exemple brillant ce qu’elle
comportait de grandeur et de misères. La vie de Rutebeuf est
l’image de celle de cent autres, à la même époque, et des
meilleurs. On s’est plu quelquefois à peindre en termes pitto-
resques son existence de bohème, qui se bat contre la fortune
et qui trouve, même dans la détresse, de la bonne humeur et
des bons mots. Nous avons préféré souligner l’opposition tra-
gique qu’il y eut entre sa passion généreuse pour les belles idées
et les concessions qu’il dut faire, sans peut-être s’en bien rendre
compte, à une situation sociale misérable.

CHAPITRE IX

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES

Nous nous sommes appliqué à montrer que les jongleurs
n’étaient pas seulement des exécutants, mais qu’à l’occasion ils
étaient aussi des auteurs. Nous voudrions savoir avec précision
ce qu’ils ont fait pour la littérature. Que leur devons-nous des
œuvres que nous possédons ? Dans quels genres se sont-ils
exercés, et quel caractère ont-ils imprimé à ceux qu’ils ont tou-
chés ? Quelle culture possédaient-ils et comment étaient-ils pré-
parés au métier de poètes? Ces questions, il n’y aurait qu’un
moyen d y répondre d’une manière suffisante : ce serait, tout
d’abord, de dresser l’inventaire complet des œuvres, ano-
nymes ou non, composées par des jongleurs; puis, la liste éta-
blie, de lui en opposer d’autres, où figureraient aussi, par genres, les
œuvres dues à des ménestrels, à des gens d église et à des mon-
dains. On pourrait alors voir les jongleurs s’emparer de certains
genres et négliger les autres ; on pourrait mettre en rapport leurs
conditions de vie et l’esprit de leurs poèmes ; on pourrait suivre
l’évolution concomitante de la littérature et de leur fortune dans
le monde. Mais la base de cette étude ne saurait être établie
assez fortement : il n’est pas possible de dresser les listes dont
nous parlions. Trop d’œuvres échappent à tout essai de classifica-
tion. Il est vain de cherchera déterminer rigoureusement la part
qui, dans la production littéraire, revient à des jongleurs, à des
ménestrels ou à d’autres. Aussi bien ne viserons-nous ici à
acquérir qu’une notion approximative de l’œuvre accomplie par
les jongleurs, et, si nous nous permettons quelques conclusions,
nous garderons toujours le sentiment qu’elles sont nécessaire-
ment un peu vagues et peut-être insuffisamment fondées.

168

CHAPITRE IX

Les Vies de saints et les poèmes moraux K

On est embarrassé pour démêler parmi les nombreuses Vies
de Saints qui nous sont parvenues celles qu’il convient de consi-
dérer comme l’œuvre des jongleurs. L’absence de témoignages,
la difficulté de se prononcer, en interprétant les données des
textes, sur l’origine et la destination de chaque Vie en particu-
lier, sont des causes sérieuses d’hésitation. Nous savons que les
jongleurs chantaient ou récitaient des Vies de saints; nous
l’avons rappelé précédemment. Mais on ne nous dit nulle part
qu^ils les composaient eux-mêmes. Et d’ailleurs, quand nous
nous plaçons en face des œuvres, nous avons trop souvent
affaire ou à des poèmes qui ont été composés à peu près certai-
nement par des jongleurs (la Vie de saint André, par exemple) -,
mais dont on ignore la destination, ou à des poèmes dont la des-
tination est certaine (la Passion, par exemple), mais dont on
ignore par qui ils ont été écrits. Nous essaierons pourtant de
relever quelques traces du travail des jongleurs dans ce domaine :
tentative modeste; car nous ne prétendons pas dénombrer toutes
les œuvres où ces traces sont apparentes, mais simplement prou-
ver que la tâche est à entreprendre, ouïe sera, quand les textes
seront plus complètement publiés ou mieux connus. Nous
n’énumérons donc pas : nous choisissons, dans une ample littéra-
ture, quelques exemples.

L’histoire du Christ a fourni matière à de nombreux poèmes :
ces poèmes sont-ils, ou y a-t-il de ces poèmes qui soient l’œuvre
de jongleurs ? 11 faut, pour en décider, lire les principaux : la
légende de saint Fanuel ; puis le groupe de trois pièces formé
par l’Histoire de la Vierge et de Jésus, la Passion, el la Descente
aux enfers ; puis, parmi les récits épisodiques, l’Evangile de
l’Enfance, que nous retenons en raison de quelques particulari-
tés notables qu’il présente ^.

La Légende de Saint Fanuel est munie dans les manuscrits

1. Sur les Vies de saints, voy. plus haut, !’•’ partie, chap. m.

2. Voy. P. Meyer, Documents manuscrUs de Vancienne littérature de la
France, p. 205.

3. Sur ces poèmes, voy. P. Meyer [Hiat. l’Ut, de la France, t. XXXIII,
p. 355 ss.).

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 169

complets d un prolog’ue intéressant, dont voici le texte, d’après
le manuscrit de Berne 634 ‘ :

1 Diex qui cest siècle comensa
Et ciel et terre et nos forma,
Li rois de toute créature,
A tous vous doint bone aventure!
Signor, por Dieu, entendez moi.
Par un covent que vous dirai.
Nostre signor deproierai
Por cens qui ci aresteront
Et ma parole escouteront.
Que Diex lor face vrai pardon.
Si com il fîst celui larron
Qui a destre de lui pendoit,
Ainsi que passion soufTroit.
Je ne suis mie enfantomerres,
Ne ne chant pas come jouglerres ;
Ains vous depri por cel signor
Qui por nous ot tant dedolor.
Qui souffri mort et passion.
Et qui fut pris comme larron.
Que vous oiez hui en cest jor
La parole nostre signor,
Si me laissiez a vous parler.
Signor, ci doivent arester
Les bonnes gens et asseoir ;
Mais anemis a tel pooir,
Que vous tornez a gabeor
Les paroles nostre signor.
Se vous volez que je vous die
De Dieu et de Sainte Marie,
Or faites pais, si m’escoutés…
47 Desor celé ente ot une flor.
Mais ne sai dire la coulor;
Il n’est nul clerc tant bien letrés
Ne d’escripture doctrines
Qui sa coulor peûst escrire
Ne sa beauté vous peûst dire…

L’histoire de Marie et de Jésus commence ordinairement par
les vers suivants ;

1 Qui Dex aime parfitement
Et sa douce mère ensement
Et qui en velt oïr parler,

t. Éd. Ghabaneau {Revue des langues romanes, .3» série, t. XIV, p. 1.^7.

170 CHAPITRE IX

Si face pais, si lait aler

Gels qui n’ont cure de l’oir

Ne des paroles retenir

Des enfances qu’il lîst enterre…

Ge vos en dirai tel parole

Dont j’ai esté a bone escole,

Onques certes nieillor n’oïstes

Ne onques home ne veïstes

Qui vos peiist dire meillor

De Jhesu Gristnostre segnor^…

La Passion, dont il existe un grand nombre de manuscrits,
commence toujours par une exhortation, dont les termes varient
à peine, et qui est :

Oez moi trestuit doucemant;
Gardez que n’i ait parlement.
La passion Deu entendez^…

La Descente de Jésus-Christ aux enfers, qui fait suite à la Pas-
sion, y est rattachée ou plutôt en est distinguée, dans les manus-
crits, par les simples formules :

Or entendez selon Tescrit

Que iiostre Sires Dex ai dit^…

ou

Entendez tuit par amor

La fin J.-G. nostre seignor ”…

ou

Or escoutés qu’en la fin dist;
Je vos dirai selonc l’escrit ^…

1. Éd. Chabaneau, ibid., p. 178. Le ms. H37 deGrenoble donne, pour le
vers 4, la variante : Or siège jus. (Romania, t. XVI, p. 218). D’autres mss.
offrent du début des versions difféi’entes, et on y Ht par exemple (ms. de
l’Arsenal 5201, dans liom., t. XVI, p. 45 ) :

Seignor, il fait bon aresler
La ou on ot de Deu parler.

2. Ms, de l’Arsenal 5201 (Rom., t. XVI, p. 48). Autres débuts donnés par
P. Meyer, ouvr.cité, p. 355. Il faut remarquer ici les formules : « Ce dist li
livres mot a mot »; ou: « Jel vos dirai selon Z’escrtV» [Rom., t. XXV, p. 552),
ou : « Se li escripture n’an mant »[Roni., t. XVI, p. 48); etc.

3. Ms. de l’Arsenal 5201 {Rom., t. XVI, p. .52).

4. Ms. de Grenoble 1137 {Rom., t. XVI, p. 228).

5. Ms. du musée Fitz William {Rom., l. XXV, p. 552).

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 171

L’Évangile de l’Enfance débute, dans le manuscrit de Grenoble,
par le préambule suivant :

1 Dire vos veul chi et retraire

Chose qui a tous doit bien plaire,

Mes je vous pri premièrement

Que vous m’escoutés bonnement.

Se vous entendre me voulés.

Les enfances oïr porrés

De Jhesu Crist nostre dons père.

Et de la siene chiere mère.

Moût par fet bon a ce entendre

Et avoir le cuer dous et tendre,

Que li plus grant et li menour

Prendre i pueent preu et honor.

S’avés oï assés souvent

Les romans de diverse gent

Et des mençongez de cest monde

Et de la grant Table roonde

Que lirois Artus maintenoit,

Ou point de vérité n’avoit,

Qui vous venoient a talent ;

Cestui oés dévotement,

Que tout est fet de Jhesu Crist,

Car vous i avrez grant profit,

Et grant bien a tous cex sera

Tant com cest siècle durera.

Qui volentiers Tescouteront

Et en lor cuers le retendront.

Oés sans nule entroubliance

Tretout cest livre en remembrance ;

Et je vous dis bien sans mentir

Que moût vous plaira a oïr

Ces enfancez que veul conter.

Et si ne vous veul rien monstrer

Que ne puisse prouver en leitre.

Sans mençonge ajouster ne mettre :

Si com en latin trouvé l’ai

En français le vous descrirai.

Mot à mot, sans riens trespasser ^…

Des quelques extraits que nous venons de faire, nous pouvons
recueillir une ou deux indications utiles : d’abord que les poèmes
où ils ont été pris étaient destinés à une lecture ou récitation

1. Ms. de Grenoble 1437 {Rom., t. XVI, p. 224).

172 CHAPITRE IX

publique, sur une place, dans une rue, dans un endroit passant
quelconque, où une installation de fortune, quelques bancs, suffi-
saient aux besoins du spectacle ; — ensuite que les lecteurs, les
débitants étaient des professionnels : car, en dépit de leurs décla-
rations pieuses et du dessein qu’ils annoncent de moraliser, il ne
faut sans doute pas se les représenter comme des évangélisateurs
désintéressés : ils exploitent le goût du public pour les narra-
tions dévotes, voilà tout. Mais ces professionnels, qui étaient-
ils ? Des clercs ? On serait, d’un côté, tenté de le croire. Ils
protestent à chaque instant de la véracité de leurs récits, de la
sûreté de leur information ; ils répètent qu’ils tiennent leurs his-
toires de bonne source, qu’ils ont fouillé les livres, les écrits.
L’un déclare qu’il a été à « bonne école » ; l’autre assure qu’il a
traduit son poème du latin. Et ces affirmations semblent dénon-
cer le clerc. Mais dans quelle mesure faut-il les prendre pour
argent comptant ? Les exemples d’impostures de ce genre ne
manquent pas au moyen âge, et elles pourraient bien avoir pour
auteurs de simples jongleurs laïques. On nous dit que les jon-
gleurs se mêlaient de célébrer les saints : n’aurions-nous pas ici
une occasion de les voir à l’œuvre ? On a pu remarquer en quels
termes l’un de ces porteurs de complaintes parle des clercs, au
début dxiSaint Fanuel (v. 49 ss.), comme s’il reconnaissait n’être
pas lui-même de leur classe. Constamment, d’autres font allu-
sion à leur concurrence avec des jongleurs, dont ils ne se dis-
tinguent que par la nature de leur répertoire. Celui à qui l’on
doit VEvangile de V Enfance offre son récit dans les mêmes con-
ditions que d’autres proposaient des romans de la Table Ronde,
en faisant valoir toutefois que la matière de son poème, à lui,
n’était pas imaginaire et qu’elle procurait le salut des âmes. 11
n’y a rien là qui nous oblige à reconnaître un clerc. Au reste,
quoi qu’il en soit de ce point particulier, il nous semble au moins
acquis que les œuvres précédemment citées appartenaient à des
professionnels, clercs ou laïques, peu importe, c’est-à-dire, en fin
de compte, si on considère moins les différences de culture que
l’identité des modes d’existence, à des jongleurs.

L’histoire du Christ n’est pas la seule qui ait tenté l’imagina-
tion de ces jongleurs ; celle de nombreux saints obtint, grâce à
eux, la même vogue populaire ; et on peut citer ici, comme type,

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 173

la Vie de Sainte Barbe, qui commence par ces vers signifi-
catifs :

Qui a talent de Dieu servir

Si viegne avant pour moy oyr. ,

Histoire voel conter nouvelle,

Piecha n’oïstes la pareille.

Sachiés que ce n’est pas d’Ogier

Ne de Rolant ne d’Olivier,

Mais d’une sainte damoisielle

Qui par tant fut courtoise et bêle.

La grant clarté de son cler vis

Nus sages clercs, tant soit apris,

Nel savoit dou tout deviser.

Mais .1. petit en voel conter:

Le chief ot bloncq com lins parés…

Or escoutés; que Diex vous garde ! *

Les poèmes que nous venons de nommersont tous anonymes ;
mais il y a plusieurs Vies de saints dont les auteurs se sont nom-
més et se sont fait connaître pour des jongleurs. Nous en citerons
trois, qui répondent chacune à un des usages auxquels un jon-
gleur pouvait destiner une pareille œuvre.

La Vie de Saint Thomas^ parGarnierduPont-Sainte-Maxence,
est le type de l’histoire populaire, composée pour le grand public
par un poète qui l’exploitait lui-même “^.

La Vie de saint Edmond le Roi, par Denis Piram, fournit un
exemple de la Vie de saint écrite pour un public aristocratique
et destinée à soutenir la concurrence des œuvres profanes
illustres 3, Denis place son poème en face de Parténopeu et des

1. Ms. de laBibl. Royale de Belgique 10295-304 {Rom., t. XXX, p. 304).

2. Voy. plus haut, !•■* partie, chap. m.

3. Ed. Florence Leftwich Ravenel (Bryn Mawr Collège Monographs,i.\).
Il n’est pas facile de dire qui était ce Richier, auteur d’une Vie de saint
Rémi (voy. Notices et Extraits, t. XXXV, p. 123’ qu’il composa à la
requête des moines de Saint-Remi de Reims. Ceux-ci, dit-il.

Longuement l’ont enclose eiie
A Saint Rémi en leur aumaire. . .
Et Richiers qui soloit semer
Sor grève, en rivage de mer,
En terre qui fruit ne peut rendre,
Ne welt mais a oiseuse antendre.
Car mauvais fruit li a rendu
Tant com il ia entendu
Et a sa perte i a pené ;
Mais or l’ont preudomme assené

174 CHAPITRE IX

Lais de Marie de France, si fort honorés dans les cours, et
explique qu’il l’a composé pour les comtes, les barons et les
vavasseurs, dans l’espoir qu’il leur plaira autant que n’importe
quels contes, chansons et fables. Il dit :

Mult ai usé cume pechere

Ma vie en trop foie manere

E trop par ai usé ma vie

Et en péché e en folie

Kant curt hantei of les curteis;

Si i lesei les serventeis,

Ghanceunettes, rimes, saluz,

Entre les drues et lesdruz.

Mult me penai de tels vers fere,

Ke assemble les puse treire,

E k’ensemble fussent justez

Pur acomplir lur volentez.

Ceo me fit fere Tenemi ;

Si me tint ore a mal baili.

James ne me burderai plus.

Jeo ai nun Denis Piramus

Les jurs jolifs de ma joefnesce

S’en vunt; si trei jeo a veilesce,

Si est bien dreit ke me repente ;

En altre ovre mettrai m’entente,

Ke mult mieldre est e plus nutable.

La Vie de sainte Elysabel, enfin, écrite par Rutebeuf, à la
requête d’Erart de Valéry, connétable de Champagne, pour Ysa-
beau, femme du comte Thibaut, montre comment un jongleur

Qui li ont enseignet une wevre

Dont grant matere li anuevre.
Sa confession ressemble, du moins, à celle de Denis Piram ; et on peut
en rapprocher aussi celle de l’auteur anonyme d’une vie de saint André, qui
écrit (Voy. P. Meyer, dans Archives des Missions, 2*^ série, t. V, p. 209) :

Ju ai sovent traitiét d’amur.

De joie grant et de dolzur.

De vaniteit et de folie,

De gas, de ris, de legerie;

J’ai folliét en ma jovente :

En altre lieu or ai m’entente.

Cant jovenes fui, teil chose fis

Et mon penseir en tel liu mis

Dont moi repent et vul retraire,

Car teil chose est a Dieu contraire…

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 175

pouvait être invité par un grand seigneur à rimer pour son usage
personnel l’histoire d’un saint ou d’une sainte ‘.

Il faut considérer comme très voisins des Vies de saints, sinon
par la forme, du moins par l’intention, toute une série de poèmes
parénétiques et moraux qui étaient destinés au grand public. Ces
poèmes ont été écrits souvent par des clercs ; mais on en cite plu-
sieurs qui paraissent avoir été l’œuvre de laïques, et même de
jongleurs : ainsi la Bible de Guiot de Provins, et V Enseignement
des princes ou le Chastoiement des dames de Robert de Blois.
Toutefois il convient de remarquer que, lorsqu’il écrivit sa Bible ^
Guiot s’était retiré du monde, et Robert de Blois, qu’im critique
a récemment nommé un jongleur, était un ménestrel ‘-. Si bien
que, de trace de jongleurs, il n’y en a guère en ce genre-ci. A
en juger par la nature de l’inspiration, par la forme des poèmes,
par la culture qu ils dénotent, il semble que la littérature morale
ait été cultivée par des clercs, qui répandaient sans doute par-
fois leurs œuvres à la façon des jongleurs, mais qui se distinguaient
de ces derniers par plusieurs traits importants. •

Nous rencontrons ici, d’une part des œuvres du genre narratif,
et d’autre part des œuvres du genre didactique.

Au premier groupe appartiennent des poèmes tels que la Vie
des Pères du désert, recueil d’histoires qui se donnent pour
édifiantes, écrites évidemment pour le grand public, et que l’au-
teur veut voir rivaliser avec les dits et les contes des jongleurs ^’

Une gent sont qui vont disant
Et de court a autre contant
Chançonnetes, moz et fabliax
Pour gaaingnier les bons morsiax;
Mes je pris petit leur afere :
Assez le porroient mielz fera.
Qu’en voir dire et en voir trover
Si peut on moult mielz esprover
Que il ne font a fabloier…

Et vraisemblablement c’est à un clerc qu’il faut attribuer l’idée
d’avoir mis à la portée des auditeurs laïques, du public vulgaire,

1. Éd. Jubinal, Œuvres de Rutebeuf, in-12, t. II, p. 310.

2. Sur ces deux auteurs, voy. Ch.-V. Langlois, La vie en France au moyen
âge d’après quelques moralistes du temps, p. 30 ss., et p. 152 ss.

3. Woy. Xotices et Extraits, t. XXXIII, 2« partie, p. 68.

176 CHAPITRE IX

les légendes que seuls les clercs pouvaient connaître. De clercs
aussi émanent sans doute beaucoup de contes moraux ou religieux,
écrits généralement en strophes de quatre alexandrins monorimes,
qui est la forme fréquente des poèmes d’origine ecclésiastique.
Tels sont, par exemple, le Dit de Merlin Merlot, le Dit desanelets,
le Dit du bœuf i, et tant d’autres. Et tous étaient récités devant
les auditoires les plus divers, dans une maison ou dans la rue,
par des gens qui faisaient métier de les colporter. Les prologues
de plusieurs d’entre eux en font foi.

Il est certain que les poèmes du second groupe, c’est-à-dire les
poèmes de forme didactique, étaient lus publiquement; il est cer-
tain aussi, à en considérer l’esprit et les tendances, qu’ils étaient
composés par des clercs; en outre, les jugements sévères qu’ils
contiennent à l’égard des jongleurs prouvent que, s’ils étaient
portés devant le peuple, c’était par deshommes qui, socialement,
se piquaient de tenir un rang honorable et supérieur à celui des
poètes vulgaires. Nous parlons ici des œuvres dont les plus
illustres exemples sont fournis par les Vers de la mort 2, com-
posés par le moine Hélinand, le Miserere •^, composé par le
« reclus » de MoUiens, et le fameux Poème moral ‘^, dont l’auteur
était de toute probabilité un ecclésiastique.

Ainsi, nous nous trouvons en présence d’une riche littérature,
dont le caractère populaire est assuré et qui a eu pour auteurs et
vraisemblablement pour propagateurs des clercs. Ces clercs

1. Éd. Jubinal, Nouveau recueil de contes, t. I, p. 128 ss., p. i ss., p. 42 ss.

2. Éd. Fr. Wulff et Em. Walberg (Société des anciens textes français),
Introd., p. VII ss.

3. Voy. éd. Van Hamel, Introduction [Bibliothèque de V École des Hautes-
Etudes, fasc. LXI et LXIl), et Ch.-V. Langlois, ouvr. cité, p. 113 ss.

4. Éd. W. Cloetta [Bonianische Forschungen, t. III, 1887, p. 1 ss.). Il est
possible que l’auteur fût un de ces clercs vagants dont nous avons parlé.
Il n’appartient pas à la catégorie des jongleurs, qu’il déteste et juge très
sévèrement (voy. app. III, 161). Mais il chantait, lui aussi, pour le peuple,
affrontant la concurrence des amuseurs profanes :

Je vos poroi de ce bon exemple ensenier,
Mais tant vos ai contet qu’il vos puet anuiier;
Et li maivais cautères premiers se fait proier,
Puis qu’il a commencet nel seit entrelaissier.
Mais miez vos vient oïr nostre petit sermon
Que les vers d’Apoloine u d’Aieu d’Avinion ;
Laissiez altrui oïr les beaz vers de Fulcon
Et ceuz qui nesunt fait se de vaniteit non.

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES

177

étaient-ils des manières de missionnaires ou étaient-ils des pro-
fessionnels intéressés surtout par le gain? Il est bien difficile d’en
décider. Mais plusieurs ont dû trouver, à raconter des histoires
dévotes ou à enseigner de pieuses maximes, un moyen de gagner
leur vie. De ce fait, ils exerçaient un métier et entraient dans la
catégorie des jongleurs. D’ailleurs il pouvait bien se produire
que des contes parfaitement édifiants eussent, à 1 occasion,
d’autres origines qu’une tradition plus ou moins savante, et
l’exemple de la Housse partie • pour n’en citer qu’un, dont Der-
nier, son auteur, dit avoir emprunté le sujet à la tradition cou-
rante, prouve que même des jonglem^s très profanes pouvaient
bien, eux aussi, s’exercer dans un genre ordinairement cultivé
par des clercs.

Les Chansons de geste.

C’est comme propagateurs des chansons de geste que les jon-
gleurs se sont acquis la plus grande réputation. Nous avons vu
dans quelles circonstances ils les chantaient : nous nous deman-
dons ici quel a été leur rôle dans la composition des œuvres qu’ils
exécutaient. Nous voulons savoir quels sont, parmi les auteurs
connus de chansons de geste, ceux qu’on peut tenir pour des jon-
gleurs, et quelles sont, parmi les nombreuses chansons de geste
anonymes, celles qu’on peut attribuer à des jongleurs ‘-.

I. — Auteurs de chansons de geste
dont les noms sont connus.

Voici la liste des auteurs de chansons de geste dont les noms
sont connus :

Adenet

Bertrand de Bar-sur-.Aube
Gautier de Douai
Girard d’Amiens
Graindor de Brie

Graindor de Douai
Guillaume de Bapaume
Herbert le Duc
Huon de \’illeneuve
Jean de Flagrv

1. Montaiglon, Recueil général des fabliaux, t. 1, n° v.

2. Sur les auteurs de chansons de geste en général, voy. surtout Nyrop,
Storia delVepopea francese nel medio evo, trad. da Gorra, p. 275 ss.

Faral. — Les jongleurs au moyen âge. 12

178 CIIAPIÏKE IX

Jean Bodel Renaut

Louis le Roi Richard le Pèlerin

Raimbert de Paris

Ces poètes seront, dans les pages qui suivent, distribués en
deux groupes, selon que nous pourrons les considérer comme
des jongleurs ou comme des ménestrels, c’est-à-dire comme des
nomades qui exploitaient leur œuvre en la colportant çà et là,
ou comme des écrivains qui composaient pour le plaisir d’une
cour princière ‘ .

A. — Jongleurs.

Gautier de Douai et Louis le Roi sont nommés d’une façon
assez singulière au début de la Destruction de Rome, Le poème
commence ainsi – :

l Seigneurs, or fêtes pes, franke gent honorée,
Gardés k’il n’i ait noise ne corous ne mellee,
S’orrés bone chanchon de bien enluminée :
N’i sera fable dite ne mensonge provee.
Niuls des altres jouglours, k’els le vous ont contée,
Ne sevent de l’estoire vaillant une darree.
Le chanchon est perdue et le rime faussée ;
Mais Gautier de Douay a la chiere membree
Et li rois Loëis, dont l’aime est trespassee
— Ke li fâche pardon la verge honorée ! —
Par lui et par Gautier est l’estoire aiinee
Et le chanchon drescie, esprise et alumee,
A Saint Dynis de France premièrement trovee,
Del roUe de Teglise escrite et translatée ;
Cent anz i a esté, ch’est vérité provee.
Cil ke la chanchon fist Tad longement gardée,
Ains il n’en volut prendre a voir nulle darree
Ne mul ne palefroi, mantel ne chier fourrée ;
Ne onke en halte court ne fu par lui chantée. . .

Ce prologue, il faut en convenir, est assez obscur. Toutefois,
on peut en déduire que la chanson était chantée par des jon-
gleurs (v. 5), et que les auteurs en sont précisément Gautier et
Louis (v. 8-9). Qui étaient ces deux personnages? nous l’igno-
rons. Nous apprenons ici qu’ils ont remanié une légende, qui
déjà circulait, puisque « d’autres jongleurs » la contaient (v. 5).

1. Nous ne tiendrons naturellement aucun compte de Bertolai.

2. Éd. Gi’ôber [Bomania, t. II, p. 1 ss.).

LES JONGLEURS ET LES GENKES UTTÉRAIRES 179

Mais qu’ils aient puisé dans les livres de Saint-Denis, rien n’est
moins prouvé ; et, plutôt que de voir en eux de véridiques éru-
dits, nous devons les regarder comme de simples remanieurs, qui
ont accommodé au goût nouveau de leurs contemporains une
histoire connue et dont la forme avait vieilli. Les quatre derniers
vers que nous avons cités sont curieux et contiennent une allu-
sion intéressante à des marchés qui devaient se passer d’auteurs
à éditeurs. Malheureusement, le « cil ke la chanchon fist » du
vers 16 est très obscur et on ne sait guère de quel auteur de
quelle chançon le poète veut parler. Nous entendons qu’il s’agit
de la chançon originale mentionnée au vers 7, qui se serait
perdue parce que l’auteur n’aurait pas voulu la publier, et que
Gautier, en collaboration avec Louis, aurait restaurée. Mais ces
affirmations ne sont-elles pas de pures fantaisies, inventées tout
exprès pour persuader le public qu’on lui offrait de l’inédit?
Gautier et Louis ont inventé leur histoire, comme ils ont inventé
l’histoire de cette histoire. Aussi bien n’avaient-ils pour devoir
que d’intéresser. Ils s’y sont pris par les moyens ordinaires des
jongleurs. Etaient-ils jongleurs eux-mêmes? peut-être. Ils tra-
vaillaient pour des jongleurs : cela est sûr.

Le nom de Gralndor de Brie apparaît au début de la Bataille
Loquifer. et d’une manière qui a embarrassé la critique. Voici de
quelle façon commence le poème ‘ :

Geste cançons est faite grant pieça.
Por voir vous di .c. et .l. ans a
Grandors de Brie, qui les vers en trova,
Por sa bonté si très bien le garda,
C’ains a nul home ne laprist n’ensigna.
Maint grant avoir en ot et conquesia
Enter Sesile u li bers conviersa.
Quant il fu mors a son fil le douna.
Li rois Guiliaumes tant celui losenga,
Que la cançon de devers lui saça,
Ens en .i. livre le mist et saiela.
Quant il le sot, grand dolor en mena :
Puis ne fu sains tant come il dura.

1. C’est ici le texte du ms. de Berne 296. Au lieu du nom Graindor, le
ms. de la Bibl. Nat. fr. 24369 donne Gaudours, et le ms. 1448 de la même
bibliothèque donne Jendeus.

180 CHAPITRE IX

Quelle part le Graindor nommé dans ce passage a-t-il eue dans
la composition des poèmes relatifs àAliscans? En est-il l’auteur,
ou n’en est-il que le remanieur? S’il est vrai, comme le pensait
G. Paris \ qaAliscans, la Bataille Loquifer, et le Montage Rai-
nouart, sont l’œuvre d’un même trouveur, Graindor est-il l’auteur
de ces trois chansons ? ou bien n’a-t-il eu proprement part qu’à
la composition de la Bataille Loquiferl II n’est pas commode au
simple examen du témoig-nage que nous avons rapporté, d’éclaircir
ces questions ; et même, n’est-il pas permis, prudent aussi, de
se demander si ce témoignage est vrai et si Graindor a jamais
existé 2? Le problème qui se pose à cette occasion n’est pas sans
intérêt ; mais notre dessein n’est pas de chercher à le résoudre.
Que Graindor ait composé ou remanié la Bataille Loquifer, qu’il
faille lui attribuer simplement la rédaction de cette Bataille ou
celle de toute l’histoire d’Aliscans, qu’il ait existé ou non, même,
— peu nous importe. Il nous suffît de retenir que notre chanson
a été présentée au public comme l’œuvre d’un jongleur, qui la
récitait lui-même : c’est là sans doute ce qu’il y a de plus assuré
dans les vers précédemment cités, et c’est la seule chose que
nous désirions savoir.

Le nom de Guillaume de Bapaume a été conservé dans le pas-
sage suivant du Moniage Rainouart ^ :

Qui d’Aleschamps ot les vers conlrovez,
Ot toz cez moz perduz et obliez,
Ne sot pas tant qu’il les eûst rimez.
Or les (vos) a Guillaumes resterez,

1. Voy. Manuel, p. 72.

2. Voy. là-dessus, Runeberg, Etudes sur la geste Rainouart, p. 164 ss.
L’auteur rapporte, un peu confusément, les difîérentes opinions qui ont été
émises à ce propos. Il convient d’ajouter aux études qu’il cite, une note de
G. Paris sur la Sicile dans la littérature française du moyen âge (liomania,
t. V, p. 109-113). La question de Graindor de Brie n’est pas séparable de
celle de Guillaume de Bapaume, qui sera nommé un peu plus loin.

3. Nous donnons ici le texte du ms. de la Bibl. Nat. fr. 368 (f° 2;)8 v»).
Le ms. de Berne 296 (f” 168) ne fournit pas de variantes intéressantes. Sur
Guillaume de Bapaume, voy. P. Paris {Hist. litt. de la France, t. XXll, p.
541); Max Lipke, Ueber das Moniage Rainouart, Halle, 1904, p. 2 s.;
W.Cloetta [Zeilschrifl fur neufranzôsisctieSpracficund Litteratur, t. X.WII,
p. 23 ss.) ; le même [Feslgabe fur A. Mnssafia, p. 255 ss.) ; Ph.-A. Becker
(Zeitschrift fiir ronianische Philologie , t. XXIX, p. 744) ; Runeberg, Etudes
sur la geste Rainouart, p. 162.

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 181

Cil de Batpaumes, qui tant est bien usez
De chançons fere et de vers acesmez ;
Por quoi Tont pris maint jug^leors en hez,
Qu’il les avoit de bien fere passez.

Ces vers sont, dans leur ensemble, assez malaisés à interpréter :
Guillaume, auteur du Moniale Bainouart, prétend-il l’être aussi
de toute l’histoire de Rainouart ? n’est-il, au contraire, que le
remanieur du Moniagel Cette seconde opinion paraît très pro-
bable. En tout cas, il semble assuré, par les derniers vers du pas-
sage cité, que Guillaume était un jongleur.

Herbert le Duc, auteur de Fougue de Candie^ s’est nommé
plusieurs fois dans sa chanson ^ :

p. 1 Oies buens vers, qui ne sont pas frarin ;
Ne les troverent Gascon ne Angevin :
Herbert les fist li Duc, a Danmartin;
Les fist escrire en un brief Bauduin.

p. 99 Or commance chançon, se Herbers est vivans ;
Ja mes d’ome de France n’iert tex ne si seans.

p. 52 Geste chanson ne vient pas de mençonge :
Je ne di mie que buens dis n’i aponge.
Herbert le Dux, qui tient promesse a songe,
En fist cest vers : encor en tient la longe.
N’est pas vilains, qui l’entent ne desponge.
Vilain jongleur, qui Dame Dieu mal donge,
Ne sevent tiex, que qui morde ne ronge !

Ce dernier passage semble nous autoriser à considérer Herbert
comme un jongleur, bien que l’expression encore en tient la
longe ne soit pas très claire. Sans doute, le ton peu aimable sur
lequel il parle des « vilains jongleurs », sa manière dédaigneuse
de nommer les jongleurs bretons -, l’insistance qu’il met à se
référer aux écrits des clercs 3, peut faire penser qu’il était plutôt
un amateur lettré, un clerc, qu’un chanteur de profession. Il
prétend même avoir découvert sa chanson dans une bibliothèque
d’abbaye :

p. 150 Chançon ferai nouvele et de grant seignorie ;
Quar je fus une fois a Clugni Tabaïe ;

1. Éd. P. Tarbé.

2. Voy. éd. Tarbé, p. xri s.

3. Voy. éd. Tarbé, p. xiv s.

182 CIIAPITHE IX

Si trouvai la .i. livre de grant ançoiseurie,
Qui fu fait et escript des le temps Jeremie.
Mainte istoire i trouvai et mainte prophétie ;
Et g’i verseillai tant que gi trouvai la vie
Si com le roy. . .

Mais, tout bien examiné, nous persistons à mettre Herbert
dans la classe des jongleurs. Son poème est assurément destiné à
un auditoire populaire ; son antipathie pour des jongleurs qui
sont par métier ses rivaux, est parfaitement explicable ; quant à
son animosité particulière contre les jongleurs bretons, elle est
très naturelle. Il est notable que la Bataille Loquifer, suite
d’Aliscans, porte la trace très apparente d’une influence des
romans bretons : Herbert, qui reprenait lui aussi la légende
d’Aliscans, a pu juger à propos de protester contre la manière
de ses concurrents, contre le mélange des fables de Bretagne
aux histoires de France. D’autre part, s’il se flatte d’avoir
cherché des documents à Cluny, faut-il voir dans cette affirma-
tion autre chose que le souci de faire paraître sa véracité et de
retenir le public en lui donnant son histoire pour authentique ?
Le préambule de Doon de Nanteuil, qui nous a conservé le
nom de Huon. de Villeneuve, rappelle celui de la Bataille
Loquifer, qui nous a conservé celui de Graindor de Brie. Le
voici 1 :

Seignor soiez en pés.. .
Que la vertu del ciel soit en vos demoree!
Gardez qu’il n’i ait noise, ne tabort, ne criée.
Il est einsint coustume en la vostre contrée,
Quant un chanterres vient entre gent henoree
Et il a endroit soi sa vielle atempree,
Ja tant n’avra mantel ne cote desramee
Que sa première laisse ne soit bien escoutee,
Puis font chanter avant, se de rien lor agrée,
Ou tost, sans villenie, puet recoillir s’estree.
Je vous en dirai d’une qui molt est henoree :
El riaume de France n’a nule si loee.
Huon de Villenoeve Fa molt estroit gardée ;
N’en volt prendre cheval ne la mule afeltree,
Peliçon vair ne gris, mantel, chape forree.
Ne de buens paresis une grant henepee.

1. Voy. sur cette chanson P. Moyer {Romania, t. XIII, p. 12).

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 183

Or en ait il maus grèz, qu’ele 11 est emblée!
Une molt riche pièce vos en ai aportee.

L’auteur de ce prologue se donne pour un jongleur ; mais il ne
dit pas qui était. ce Huon dont il a dérobé le poème. La carrière
est ouverte aux inductions. Avertis que les jongleurs sont volontiers
menteurs, nous nous demandons d’abord si Huon a jamais existé.
S’il a existé, quelle raison avait-il de garder son œuvre avec un
soin tellement jaloux, sinon qu’il l’exploitait lui-même? S’il n’a
pas existé, n’est-ce pas que le jongleur auteur du préambule est
en même temps l’auteur de la chanson, qui, pour la faire plus valoir,
la présente comme le produit précieux d’un larcin ? Ou, pour pré-
senter les choses autrement, n’est-il pas vraisemblable que l’au-
teur du poème a imaginé, pour se nommer, un détour ingénieux
et profitable, qui lui permettait de vanter sa « geste » ? Il paraît
bien difficile, en tout cas, de ne pas admettre que l’auteur, quel
qu’il soit, comptât dans les rangs des jongleurs.

Jean Bodel, auteur de la chanson des Saisnes, était assuré-
ment un trouveur de profession ^ . S’il était jongleur plutôt que
ménestrel, c’est une question assez délicate. 11 semble qu’il ait
vécu dans la familiarité des personnages les plus importants
d’Arras, qu’il ait fréquenté les hauts bourgeois. Mais sa situation
sociale n’est pas très claire. Au reste, il paraît bien que les jongleurs
ont obtenu à Arras une considération qu’on ne leur accordait
pas ailleurs -, et c’est ce qui donne à plusieurs de leurs poèmes
une élévation de ton particulière. La chanson des Saisnes com-
mence, à peu près comme les autres chansons de geste, par une
invitation au silence et par une critique des mauvais jongleurs ^:

1 Qui d’oïr et d’entendre a loisir et talant
Face pais, si escout bone chanson vaillant
Dont li livre d’estoire sont tesmoing et g^arant. .
Ja nus vilains jugleres deceste ne se vant,
Quar il n’en sauroit dire ne les vers ne li chant.

1. Les congés, éd. G. Raynaud [Romania, t. IX, p. 216 ss.).

517 Hé ! ménestrel, douch compaignon,
Ami m’avez esté et bon
Comme très fin loial confrère.

2. Voy. Guy, Adam de la Haie, p. 36 ss.

3. Ed. Fr. Michel {Romans des douze pairs de France, t. V et VI).

184 CIIAPITKE IX

Il faut bien convenir, qu’il n’y a aucun renseignement à tirer de
là sur la condition de Bodel.

Raimbert de Paris est nommé comme l’auteur de la Chevalerie
Offier par plusieurs des manuscrits qui contiennent ce poème.
Voici ce qu’on y lit i.

Seignor, oies, que Jhesu bien vous faiche, . .
De fiera geste et de fer vaselage :
Raimbers le fist a l’aduré corage,
Chil de Paris qui les autres en passe ;
n n’est jonglerres qui soit de son lignaje,
Qui tant boin vers ait estrait de barnaje.

Le manuscrit 1583 de la Bibliothèque Nationale précise même :

Jonglieres fu, si vesqui son eage,
Gentils homs fu et trestout son lignaige;
Mainte chançon fist il de grant barnage.

Cette chanson, qui est l’œuvre avérée d’un jongleur, nous four-
nit le type des poèmes de cette nature. On y relève des traits de
satire contre les jongleurs rivaux:

11859 Cil jogleor, saciés, n’en sevent guère;
De la canchon ont corrunpu la geste..

On y trouve aussi à profusion les formules qui caractérisent
les œuvres populaires et faites pour être chantées devant le grand
public :

6966 Or faites pais, por Diu ki ne menti,

Si vos dirai…
9210 Signor baron, faites pais, si m’oiés…
9671 Signor baron, faites pais sans noisier,

S’orrés…

La Chanson d’Antioche ne nous est arrivée, comme tant
d’autres poèmes, que sous une forme remaniée . C’est à Richard
LE Pèlerin qu’il faut attribuer la rédaction originale de cette
œuvre. Son nom a été cité par le remanieur même dont nous
avons conservé le travail ‘ :

1. Voy. éd. Barrois, p. xliv.

2. Éd. P. Paris. Voy. les vers cités, t. ii, p. 260.

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 185

Nonante rois i ot sans les autres barons.

Cil qui la chanson fist sot bien dire les nons,

Ricars li pèlerins de qui nous la tenons.

Qui était ce Richard ? C’est ici qu’il convient de se rappeler un
passage précieux du chroniqueur Lambert d’Ardres, et où il est
raconté d’Arnold, que, s’étant distingué à la croisade devant
Antioche, il ne fut cependant pas nommé par l’auteur de la chan-
son relative à cette expédition, parce qu’il lui avait refusé un don
qu’il sollicitait ^

Et tamen Antiochene commendator cantilene, avaricie zelo ductus
et magis cupidus temporalis lucri retributione quam Arnoldus laudis
humane — o gartionum et ministralium, immo adulatorum injuriosa
laudatio ! o inercium principum indigna etinanis exultatio! — quia

Virtute et probitate per omnia nobilis héros

Arnoldus eideni scurre, qui nullo nomine dignus habelur, duas cali-
gas denegavit scarlatinas, de eo digne promerite laudis preconium et
gloriam subticuit et de eo in canlilena sua, in qua ficta veris admis-
cens multa multorum nichilominus laudandorum gesta sub silentio
intacta reliquit, mentionem non fecit…

Il ne peut s’agir ici que d’un contemporain d’Arnold, du pre-
mier auteur de la chanson d’Antioche, c’est-à-dire de Richard.
Ce Richard était, d’ailleurs, un homme du nord de la France,
comme on peut le reconnaître à la sympathie évidente qu’il
témoigne pour Robert le Frison en particulier et pour beaucoup
de barons d’Artois et de Picardie. Les expressions ministralis,
scurra, employées par Lambert font songer à un poète de cour. 11
est probable cependant que Richard composa sa chanson avec
l’intention de lui faire courir le monde. On a déjà remarqué qu’il
s’était plu à rehausser le rôle des « truands » dans l’expédition – ;
et la forme actuelle de la Chanson d’Antioche atteste, par les
procédés d’exposition qu’on y découvre, qu’elle était faite pour
le public des rues.

C’est GraiiNdor de Douai, avons-nous dit, qui est l’auteur de ce
remaniement, et voici les vers caractéristiques qu’on y peut lire :

1. Historia Comitum Ghisnensium, 132 [Mon. Germ. hist.,SS., t. XXIV,
p. 626)

2. Histoire litl. de la France, t. XXII, p. 363. –

186 CHAPITRE IX

1 Seigneur, soies en pais, laissiés 1.1 noise ester.
Se vous volés chançon gloriose escouter.
Ja de.nule millor ne vous dira jougler;
C’est de la sainte vile qui tant fait à loer…
Cil nouvel jogleor qui en suelent chanter,
Le vrai commencement en ont laisié ester.
Mais Grainsdor de Douai nel veut mie oublier.
Qui vous en a les vers tous fais renoveler. ..
23 Baron, or m’escoutés, si laisiés le noisier.

Si vous dirai chançon qui moult fait a prisier.
Qui de Jherusalem veut oïr comencier,
Si se traie envers moi, por Dieu Ten veut proier.
Ja ne lui ruis del sien palefroi ne destrier,
Peliçon vair ne gris, ne vaillant un denier.
S’il por Dieu nel me done, qui l’en renge loier !

Sept fois encore l’auteur annonce en sept autres couplets qu’il
va commencer sa chanson. Le premier éditeur du texte a relevé
ces longueurs et répétitions préliminaires, faisant remarquer
qu’elles servaient au jongleur à retarder le récit jusqu’au moment
où la foule était amassée autour de lui et faisait silence. Le poème
remanié, comme le poème original, était évidemment composé
pour le grand public, et Graindor, comme Richard, ne peut avoir
été qu’un jongleur.

B, — Ménestrels.

Adenet le Roi doit être rangé parmi les ménestrels. On pour-
rait déjà le conjecturer à la façon dont il loue leurs services, et,
par surcroît, il fait connaître lui-même qu’il fut ménestrel du duc
de Brabant Henri III ^ :

Menestrex au bon duc Henri

Fui. Cil m’aleva et norri

Et me fist mon mestier aprendre.

Après la mort de ce prince, il servit ses deux fils Jean et
Godefroi.

..Puist (l)iex) le duc Jehan garder
De Brabant, en honneur monter
Le vueille, et li doinst chose faire
Qui lui et au siècle puist plaire !
Lui et mon seignor Godefroit
Maintes fois m’ont gardé dou froit.

1. Cléomadès, éd. Van Hasselt, t. II, v. 18657 ss.

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 187

Il servit encore Gui de Dampierre, comme il le déclare dans les
premiers vers des Enfances Ogier.

Il a composé trois chansons de geste : Ogier le Danois, Berte
au grand pied et Bovon de Comarchis. On doit noter qu’aucun
de ces trois poèmes ne présente aucune des formules sur les-
quelles on juge que d’autres chansons étaient destinées à des
assemblées populaires. Les Enfances Ogier ont été écrites à la
demande de Gui de Dampierre. Il apparaît aux premiers vers du
poème qu’il s’adressait à un public raffiné et dont le goût, en
matière de sentiments et d’art, était difficile ‘ :

13 Cil jougleor qui ne sorent rimer,

Ne firent force fors que dou tans passer ;
L’estoire firent en pluseurs Heus fausser ;
D’amours et darmes et d’onnour mesurer
Ne sorent pas les poins ne compasser,
Ne les paroles a leur droit enarmer
Qui apartienent a noblement diter.

Et Adenet entreprend de restaurer dignement l’histoire d’Ogier ;
car, dit-il,

:28 Au Roi Adam le plaist a conmander
Celui que il ne doit pas refuser
Que ses conmans ne face sans veer :
C’est li cuens Guis de Flandres seur la mer.

Pour ce qui est de Bovon de Comarchis -, on remarquera surtout
un raffinement de versification qui dénonce le poète de cour. Les
laisses à rimes masculines y sont toujours suivies d’ime laisse
construite sur la même rime, mais féminine.

Bertrand de Bar-sur- Aube est nommé au début de Girart de
Viane comme l’auteur de cette chanson ^ :

A Bair sor Aube .i. chastel seignori.
Lai sist Bertrans, en .i. vergier pensis,
Uns gentis clers qui ceste chanson fist.
A un juedi, cant dou mostier issi,
Ot escouté .1. gaillart pallerin
Ki ot saint Jaike aoré et servi

1. Éd. Scheler.

2. Éd. Scheler.

3. Éd. P. Tarbé Collection des Poètes de Champagne”.

188

CHAPITRE IX

Et par saint Piere de Rome reverti.
Cil li conta ce que il sot de fi,
Les aventures que a repaire oï
Et les grans poines ke dans Girars soufri,
Ains k’il eûst Viane.

Il Test aussi au début de Beuve d’Hantone *;

Signor baron, or entendez la soume

Com est escrite en la cité de Roume.

A Bar seur Aube, deseur une colombe,

Se sist Bertrans desous .i. pin, en Tombre;

C’est uns juglerres cui Damediex bien donne.

Si le nouri li dus Guis de Hantonne;

Tant li donna que mult estoit riche homme.

Don de Maience Tavoit chacié a honte ;

A Bar s’en vint por servir. i. grant homme…

Il ne l’est point dans Aimeri de Narbonne ^, qu’on lui attribue
cependant en raison des analogies de technique, de conception et
de style, qu’on relève entre ce poème et Girari de Viane. Il est
aussi l’auteur du Département des enfants d^Aymeri. Le texte
de Girart ne fournit sur Bertrand que des renseignements bien
succincts. Il apprend toutefois que c’était un clerc, et comment il
s’était procuré la matière de sa chanson. Je ne sais dans quelle
mesure les paroles du poète sont véridiques, et si les circons-
tances qui l’ont déterminé à écrire sont bien celles qu’il dit. Le
texte de Beuve d’Hantone nous rend bien défiants à l’égard des
déclarations du poète, M. Suchier pense que Bertrand a composé
Girart de Viane à la requête de Guillaume de Vire, gendre de
Henri II, comte de Champagne, ou à la requête de Scholastica,
épouse de Guillaume, cédant l’un ou l’autre à des préoccupations
généalogiques ‘^ S’il en était ainsi, Bertrand serait une sorte de
ménestrel, qu’il faudrait ranger dans la catégorie des poètes de
cour. Son œuvre, d’ailleurs, ne devait pas rester enfermée dans
les murs d’un château, mais circuler au travers des rues et des
places, pour le plus grand honneur d’une famille contempo-
raine.

1. Ms. de Carpentras, cité par Louis Demaison, dans son édition
di’Aiineri de Narbonne [Société des anciens textes français), Introduction,

p. LXXXV.

2. Éd. L. Demaison. Voy. la note précédente.

3. Remania, t. XXXII, p. 355.

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 189

GiRART d’Amiens, auteur de Charlemagne, annonce au début
de son poème l’intention de donner une suite à la chanson d’Ade-
net sur Berte. 11 imite ce trouveur jusqu’à avoir essayé de faire
succéder comme lui aux rimes masculines des rimes féminines
répétant la même voyelle. Nous avons déjà dit que de telles
recherches sont le signe qu’une œuvre n’est pas populaire. Girart
écrivait pour Charles de Valois ‘ :

Et est fet (son roman) au commant au frère au roy des Frans

Le comte de Valoys…

Et je Girars d’Amiens qui tout sui desirans

De fere son plesir de cuer liés et joians

Ai fet ce livre ci dont fet me fu comans.

Thomas, poète anglais, auteur de Horn et Rimenhild ~, doit être
placé aux côtés d’Adenet et de Girart. Son poème, qui affecte la
forme des chansons de geste, est par le fond tout voisin des
romans bretons et des romans d’aventure. Il écrivait évidem-
ment pour une société aristocratique, comme le prouve, outre la
conception même du sujet, son souci, d’ailleurs souvent mala-
droit, de bien rimer.

II. — Chansons de geste anonymes.

Nous en venons aux chansons de geste anonymes, et nous
voudrions savoir quelles sont, aux xii« et xiii« siècles, parmi les
principales, celles qui ont été composées par des jongleurs. Nous
avons vu que, des auteurs connus, une bonne partie appartenait
à cette dernière classe d’hommes. Si nous étions bien informés,
nous trouverions sans doute la même prépondérance de l’activité
des jongleurs dans les productions anonymes ; et nous pouvons
le conjecturer a priori, de ce fait que les ménestrels ou les écri-
vains amateurs ont accoutumé de signer leurs œuvres, tandis
que le jongleur, qui ne se repaît pas de vanités, omet volontiers
ce soin superflu.

Il est, en général^ aisé de reconnaître la destination d’une
chanson de geste et de dire si elle était faite pour un public de
seigneurs cultivés ou pour un public de gens du peuple : YOgier

1. Voy. P. Paris, Manuscrits français, t. VI, p. 149 ss., et G. Paris,
Histoire poétique de Charleniagne, p. 471 ss.

2. Éd. Fr. Michel.

190 CHAPITRE IX

d’Adenet le Roi n’a certainement pas le tour de VAntioche de
Richard le Pèlerin. Mais il est plus difficile de reconnaître l’ori-
gine d’une chanson et de dire de quelle condition sociale était
son auteur. Y avait-il des poètes qui travaillaient pour les
nomades, ou bien ces nomades pourvoyaient-ils eux-mêmes à
leurs besoins, en composant les œuvres qu’ils chantaient? Sans
poser la question avec une telle généralité qui la rend insoluble,
est-il possible, en chaque cas particulier, de déterminer si le
jongleur colporteur est aussi le trouveur de sa chanson ? Il
arrive souvent que ce jongleur se laisse aller à discourir en marge
de son sujet et qu’il fournisse sur sa situation personnelle des
renseignements fort nets. Mais on doit apporter une grande cir-
conspection dans l’interprétation des préambules et des digres-
sions qui contiennent ces renseignements. U faut toujours se
demander si ce ne sont pas des additions faites par le jongleur
au texte d^une chanson composée par un autre, ou si ce ne sont
pas d’utiles développements composés avec prévoyance par le
trouveur pour l’usage du jongleur et sur sa demande. C’est pour-
quoi tel poème, où nous verrons intervenir le jongleur pour
demander de l’argent ou pour entretenir le public d’une façon
quelconque à son propos, ne nous paraîtra néanmoins pas néces-
sairement son œuvre propre. Nous hésiterons souvent, et notre
enquête pour découvrir ici ou là si c’est un jongleur ou non qui
a trouvé telle chanson, risque, en plus d’un cas, de n’être ni
affirmative, ni négative, mais vaine.

Toutefois, arrêtons-nous à une double considération : supposer
qu’un préambule ou une digression soit l’œuvre d’un jongleur
qui n’a pas composé sa chanson, c’est reconnaître qu’en tout cas
il savait tourner une laisse: et pourquoi donc lui refuser le talent
de bâtir une chanson ? D’autre part, si chanson et digressions
étaient l’œuvre d’un trouveur qui n’était pas le jongleur, il est
certain, à voir comme les chansons représentent constamment
le point de vue du jongleur, qu’il y avait de l’auteur à l’exécu-
tant des rapports étroits, que les œuvres étaient composées pour
l’usage très particulier que ce dernier en faisait, et qu’ainsi on se
trouve en présence d’une littérature d’une espèce bien détermi-
née, distincte de la littérature mondaine et aristocratique, quoi-
qu’elle ait plus d’une fois franchi les ponts-levis. Bref, il arrive
souvent qu’on soupçonne, plutôt qu’on n’observe, l’activité créa-
trice des jongleurs : mais c’est déjà un résultat.

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 191

Toutes précautions prises pour ne pas se laisser entraîner à des
conclusions hâtives ou excessives, on peut citer quelques
titres de chansons de geste où la personnalité d’un jongleur,
peut-être auteur, peut-être simple exécutant, se laisse aperce-
voir.

Les poèmes du cycle de Charlemagne sont ceux où le passage
des jongleurs est le moins apparent. Les plus anciens, le Roland,
le Pèlerinage de Jérusalem, ne fournissent qu’un récit pur de
toute insertion étrangère au sujet; d’autres, plus récents, tels
que Hugues Capet ou la Reine Sébile, sont dépourvus de
signes qui en marquent l’origine ; plusieurs, comme la Berte
d’Adenet ou le Charlemagne de Girart, sont de nature savante.
On ne trouve, outre les Saisnes dont nous avons déjà parlé, que peu
de chansons de ce cycle, comme Floovant ou Gui de Bourgogne,
où on lise quelques vers plus ou moins révélateurs. Encore, n’y
a-il guère de notable, dans Floovant, que cet adieu du chan-
teur • :

2532 Dex vos garise toz qui m’avez escouté,

Et moi avec n’oblit, qui la vos ai chanté.

Et voici, de Gui de Bourgogne, les seuls vers curieux : une
requête à l’auditoire – :

4135 Qui or voldra chançon oïr et escouter.
Si voist isnelement sa bourse desfermer.
Qu’il est hui mes bien tans qu’il me doie doner.

et, ici encore, l’adieu au public:

4302 Seignor franc chevalier, la chançon est finee.
Diex garisse celui qui le vous a chantée.
Et vous soies tuit sauf qui l’aAés escoutee.

Les chansons de l’épopée qu’on a appelée féodale et de celle
qu’on a appelée biographique, sont en général intéressantes à
considérer de notre point de vue. Il y en a plusieurs où les jon-
gleurs ont laissé la trace de leur main. Nous en nommerons
quelques-unes, citant en même temps, sans les commenter, cer-

1. Ed. F. Guessard et H. M ichelan t (Co/tec<to/i des anciens Poètes de la
France).

2. Éd. F. Guessard et H. Michelant (collection citée).

192

CHAPITRE IX

tains vers que nous croyons intéresser notre recherche par les rap-
ports qu’ils révèlent entre les chanteurs et leur public.

Aiol ^

1 Sig-nor, or escoutés, que Dieus vos soit amis,
Li rois de sainte gloire, qui en la crois fu mis…
Canchon de fiere estoire plairoit vos a oïr?
Laissiés le noise ester, si vos traies vers mi.
Cil novel jougleor en sont mal escarni :
Por les fables qu’il dient ont tout mis en obli ;
La plus veraie estoire ont laisiel et guerpi :
Je vos en dirai une qui bien fait a cierir. . .
N’est pas a droit joglere qui ne set ices dis,
Ne doit devant haut home ne aler ne venir;
Teus en quide savoir qui en set molt petit,
Mais je vos en dirai qui de lonc l’ai apris.

Aye d’Avignon ^ .

1 Seigneur, or faites pais, que Diex vous puist aidier!
S’orrez bone chançon qui moult fait a prisier…

Doon de Mayence ^.

1 Oés, segneurs, pour Dieu, qui sur tous a puissanche ! ”
11501 Dex gart tous cheus de mal qui par cuer l’ont oie ;
Moi meisme si fâche et me giet de hasquie,
Qui dite la vous ai et a point radrechie…

Gaufrey ^.

1 Seignors, or fêtes pés, lessiés la noise ester,
S’orrés bonne canchon qui moult fet a loer.
Segnors, maint jougleor avez oï canter
De Doon de Maïence. . .

269 Poi trouvères jouglierre qui de chesti vous chant;
Quar il en est moult poi qui sache le rommand…

4710 Segnors, oés canchon qui moult fet a loer.
Poy est de jougleors qui en sache nonchier.

{. Éd. J. Normand et G. Raynaud (Soct^f^ des anciens textes français).

2. Éd. F. Guessard et P. Meyer (Collection des Anciens Poètes de la
France).

3. Éd. A. Pey {collection citée).

4. Variante du ms. de la Bibl. Nat. fr. 7635 :

Seigneurs, or faites paix, franche gent d’honnourance.

5. Éd. F. Guessard et P. Chabaille (collection citée).

I

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 193

Guy de Nanteuil ^

Sachiez que chi endroit est la canchon finee :
Dex vous garisse tous qui Tavez escoutee,
Par si que moi n’oublit qui la vous ai chantée.

Huon de Bordeaux 2.

1 Segnours, oiiés, ke Jhesus bien vous fâche…

20 Segnours, oiiés, que Diex vous puist aidier!. .

1082 Or faites pais, segnor, pour Diu le grant…

4947 Segnor preudomme, certes bien le veés,
Prés est de vespre, et je sui moult lassé :
Or vous proi tous, si cier com vous m’avés.
Ni Auberon, ne Huon le membre,
Vous revenés demain, après disner,
Et s’alons boire, car je Tai désiré.
Je ne puis certes mon coraige celer
Que jou ne die çou que j’ai en pensé:
Moult sui joians quant je voi avesprer,
Car je désire que je m’en puise aler;
Si revenés demain, après disner.
Et si vous proi cascuns m’ait aporté
U pan de sa chemise une maille noué ;
Car en ces poitevines a poi de largeté :
Avers fu et escars qui les fit estorer.
Ne qui ains les donna a cortois ménestrel.

5477 Or faites pais, s’il vous plaist, escoutés…

5479 Ma cançon ai et dite et devisé,

Si ne m’avés gaires d’argent donné.

Mais saciés bien, se Dex me doinst santé,

Ma cançon tost vous ferai definer.

Tous chiaus escumenie, de par m’atorité.

Du pooir d’Auberon et de sa disnité,

Qui n’iront a lour bourses pour ma feme donner.

10491 Si proiiés Dieu, le roi de maïsté,

Vous ki m’avés de vos deniers donné.
Que Diex vous laist tés œuvres démener
Qu’en paradis vous mèche reposer,
Et moi aveuc, ki le vous ai conté.

1. Éd. P. Meyer [collection citée).

2. Éd. F. Guessard et G. Graadmaisop [collection citée).

F\RAL. — Les jongleurs an moyen âge. 13

194

Otinel ^.

CHAPITRE IX

1 Qui veust oïr chançon de biau semblant,
Si face paiz, si se traie en avant,
S’orra la flor de la geste vaillant
Du fiz Pépin..
13 Gel jor meïsmes qu’il furent combatant,
En i morut xxx”^ et vn cent
De noz barons, dont Kalles fu dolant.
Cil jugleor n’en dient tant ne quant,
Car il ne sevent le grant encombrement
Quavint a Kalle…

Raoul de Cambrai -.

1 Oies chançon de joie et de baudor!
Oit avés auquantet li plusor
Del grant barnaige qui tant ot de valor ;
Chantet vous ont cil l’autre jogleor
Chançon novelle : mais ils laissent la flor.

12 Ceste chançon n’est pas drois que vos lais.
Oiez chançon, et si nous faites pais…

8724 D’or an avant faut la chanson ici.
Beneois soit cis qui l’a vous a dit…

Nous mentionnons à part les chansons du cycle de Guillaume
d’Orang-e, en raison d’une observation particulière à laquelle elles
donnent lieu: pour la plupart, elles nous sont parvenues sous
forme de remaniements groupés dans des manuscrits cycliques,
en sorte qu’il est très difficile de dire, d’après des indices exté-
rieurs, à quel usage répondait la chanson primitive. Voici cepen-
dant le titre de deux ou trois d’entre elles, où on relève quelques
vers curieux au même titre que ceux qu’on a lus plus haut :

La Mort Aymcri 3,

1 Seignour, oez, qui chançon demandez,
Soiez en pés et si m’oez conter
D’une aventure onques ne fu sa per.
Cornent les gestes vindrent a décliner.
Les ancienes, dont l’en soloit parler…
14 Cil trouveor les ont lessiez ester…

1. Éd. F. Guessard et II. Michelant (coZ/ec<Jon citée).

2. Éd. P. Meyer et A. Longnon [Société des anciens textes français).

3. Éd. J. Couraye du Parc [Société des anciens textes français).

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 195

Les Enfances Guillaume ‘.

Chanson de geste plairoit vos a entendre ?

Tele ne fu des le tans Alixandre.

Fist la uns moines de Saint Denis en France ;

Cil jugleor qui la durent aprendre,

Les millors moz lesierent de s’anfance…

Uns gentis moines qui a Saint Denis iert.

Quant il oït de Guillaume parleir.

Avis li fut que fust entrobliés.

Si nos en ait les vers renovellés

Qui ont el rôle plus de cent ans esteis.

Je li ai tant et promis et donnés.

Si m’a les vers enseigniés et monstres.

Ki or les veut oïr el escoutier,

Vers moi se traie, si lai la noise esteir.

Le Couronnement Louis ‘-.

1 Oiez, seignor, que Deus vos seit aidanz !
Plaist vos oïr d’une estoire vaillant,
Buene chançon, corteise et avenant?
Vilains juglere ne sai por quei se vaut
Nul mot n’en die très que l’en li cornant.

Aliscans ‘^.

4579″ Mais il tos sens fist le camp afiner,
Com vos porrés oïr et escouter.
Si en la place vos plaist a demorer.
Bien vos puis dire et por voir afermer,
Prodon ne doit jougleor escouter.
S’il ne li veut por dieu del sien donner.
Car il ne sait autrement laborer;
De son service ne se peut il clamer ;
S’on ne li done, a tant le laise ester.
Au Vont de Luque le poés esprover,
Ki li jeta el mostier son soler;
Puis le covint cierement racater.
Les jougleors devroit on moult amer:
Joie désirent et aiment le chanter.
On les soloit jadis molt honorer,
Mais li malvais, li eschars, li aver.
Cil ki n’ont cure for d’avoir amasser,

1. Poème inédit. Voy. Hisi. litt. de la France, t. XXII, p. 470 ss.

2. Éd. E. Langlois {Société des anciens textes français) .

3. Éd. Wienbeck, Hartnacke et Rasch.

196 CHAPlTRt: IX

De gages prendre et de deniers presler,

Et jor et nuit ne fînent d’usurer,

Tant maint prodome ont fait desireter,

C’est lor desduit, n’ont soing d’autre chanter,

Si faite gent font honor décliner.

Diex les maldie, kejenes puis amer!

Je ne lairai por aus mon viëler. ..

Le Moniage Guillaume

1 Boine canchon plairoit vous a oïr
De fine geste ? bien le doit on joïr;
N’est pas joglere qui ne set de cesti.
L’estoire en est el rôle a saint Denis
Moût a lonc tens qu’ele est mise en obli,
Mont fu preudom cil qui rimer la fist.

Les notes précédentes permettent de constater que, en dépit
de plusieurs efforts, tels que ceux d’Adenet le Roi ou de Girard
d’Amiens, pour donner à l’épopée un ton aristocratique -^ le genre
resta, comme il avait été à l’origine, comme furent d’abord et
longtemps les Vies de saints, éminemment populaire. Nous en
avons non seulement des preuves extérieures, mais, pour ainsi
dire, des preuves intérieures, offertes par la nature de l’informa-
tion, le goût littéraire, le tour d’esprit, qu’accusent la plupart
des chansons. Malgré le grand air de plusieurs d’entre elles, on
ne peut nier qu’elles soient filles d imaginations simples, quoique
vastes, et peu curieuses des finesses de l’art. Nous avons cité le
passage d’une œuvre d’Adenet, où ce beau poète de cour mani-
feste son dédain pour les productions négligées des jongleurs. En
fait, il faut” observer comme, dans les plus belles des plus
anciennes chansons de geste, le bouffon se mêle au sérieux,
le grotesque au tragique ; comment s’y retrouvent les façons
de penser et de s’exprimer qui sont propres aux petites
gens ; en un mot, comme le « style » général en est simple et
souvent fruste. Les jongleurs de geste, à quelques exceptions près,
ne paraissent pas avoir possédé une culture très étendue. Bien
que plusieurs se soient donnés pour des clercs, on ne trouve pas,
par exemple, dans leurs œuvres, de traces certaines de la lecture
des auteurs anciens. Leur érudition se borne ordinairement à la

1. Éd. W. Cloetta [Société des anciens textes français).

2. Voy. plus haut, \). 186 s., et 189.

LES JdNGLELRS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 197

connaissance de quelques faits historiques, qu’ils pouvaient
recueillir facilement auprès de personnes informées, comme
Tétaient tels ou tels moines, et surtout, à partir d’une certaine
époque, à la connaissance de la tradition légendaire, d’où décou-
lait, de près ou de loin, la chanson qu’ils composaient. Onasignalé
depuis longtemps leur rôle dans cette organisation de la matière
légendaire, dans la formation des cycles ‘. On lésa montrés colpor-
tant de provinces en provinces des poèmes déracinés, qui, d’abord
nourris dans une région bien déterniinée, se trouvaient ensuite
transplantés dans les pays voisins. Il se produisit alors un mélange
de traditions diverses, que les jongleurs s’appliquèrent à accorder :
ilsles relièrent entre elles, en comblèrent les lacunes, les ornèrent,
les remanièrent. Et c’est une tâche immense qu’ils exécutèrent
ainsi, refaisant et déformant, combinant et amplifiant. Si bien
que, grâce à leur effort renouvelé, la chanson de geste, qu’ils
avaient créée, resta constamment leur propriété, tant qu’elle
intéressa un public quelconque, celui des rues comme celui des
châteaux.

Les Lais et les Romans bretons.

Les lais et les romans bretons constituent un genre aristocra-
tique et mondain. Cependant les jongleurs ne s’en sont pas com-
plètement désintéressés. Quand on rencontre la mention de lais
bretons, c’est d’ordinaire dans la description d’une fête courtoise
ou dans celle des passe-temps de seigneurs et de dames. Ces
lais sont de deux sortes, les uns lyriques et les autres purement
narratifs. L’art de chanter en s’accompagnant un lai lyrique,
l’art aussi de le » trouver », est souvent présenté comme un
talent de société, comme un moyen de charmer ses loisirs»
auquel se plaisent les amants -. Toutefois, les gens du monde ne

1. Voy. G. Paris (Romania, t. I, p. 177 ss.>, et Esquisse de la littérature
française au moyen iige, p. 196.

2. Voici quelques textes qui prouvent ce que nous venons d’avancer :
Erec : Après la défaite de Mabonagrain par Erec,

6183 …cil qui el vergier estoieut

D’Erec desarmer s’aprestoient
Et chantoient par contançon
Tuit de la joie une chançon ;

198 CHAPITKE IX

sont pas les seuls qui chantent des lais : les jongleurs en fai-
saient aussi profession ; et ceux-ci étaient souvent des bretons *.
Quant aux lais narratifs, ils plaisaient de même aux oreilles
délicates : des jongleurs les contaient, et parmi les auteurs qui
en composèrent, le plus illustre, une femme, Marie de France,
paraît bien avoir cultivé la poésie comme un métier ~.

Des deux poètes Thomas et Béroul, qui ont traité sous forme
de roman la légende de Tristan, ni l’un ni l’autre ne nous est
connu autrement que de nom. <( Il n’y a rien dans le poème de

Et les dames un lai troverent,
Que le lai de joi apelerent.
Mes n’est gueires li lais seiiz.
nie et Galeron :

928 Mes s’autrement n’alast l’amors,
Li lais ne fust pas si en cours,
Nel prisaissent tôt li baron.
Le lai du Chèvrefeuille :

IH Por les paroles remembrer,

Tristram, ki bien saveit harper,
En aveit fet un nuvel lai.
Hicheul (Samson est un jeune homme dont l’éducation a été soignée) :
794 Soz ciel n’en a cel instrumant

Don Sansons ne sache grantmant.

Plus set Sansons
Rotruange, conduiz et sons ;
Bien set faire les lais bretons.
Thomas, Tristan : Iseut

833 En sa chambre se set un jur
E fait un lai pitus d’amur :
Cornent dan Guirun fu surpris,
Pur l’amur de la dame ocis
Que il sur tute rien ama,
E cornent li cuns puis dona
Le cuer Guirun a sa moillier
Par engin un jor a mangier,
E la dolur que la dame out
Quant la mort de son ami sout.
La dame chante dulcement,
La voiz accorde a l’estrumenl ;
Les mainz sunt bêles, li lais bons,
Dulce la voiz, e bas li tons.
■ Voy. aussi comme Galeran, dans le roman qui porte son nom, v. 2320
ss., compose un lai et l’enseigne à Fresne, son amie.

1. Voy. app. 111,109; 155; 172, d ; 195; 199; etc.

2. Il semble qu’on puisse le conclure des faits cités par M. J. Bédier
dans son étude sur les lais de Marie (iîe^ue des Deux-Mondes, 18 oct. 1891),
bien que l’auteur ne l’affirme point.

LES JONGLELRS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 199

Thomas qui puisse nous renseigner sur sa condition sociale ‘ . »
Nous ne possédons pas non plus de renseignements directs sur
Béroul, ni sur le trouveur anonyme qui a achevé son œuvre.
Mais ici, le texte même du poème fournit quelques données utili-
sables si on s intéresse à la personnalité des auteurs. Béroul, à
en juger par sa connaissance de l’antiquité, par certaines de ses
prétentions, serait un clerc. Mais ce qui nous importe surtout,
c’est que, comme son continuateur, il a dû faire profession de
jonglerie. Notant fort à propos le tour épique de leur roman ; y
relevant, pour la forme, le procédé des recommencements, des
répétitions, des apostrophes au public, des appels à l’attention ;
pour le fond, la disposition à plaisanter, la simplicité de la psy-
chologie, M. Muret considère que ces deux trouveurs étaient
« apparemment des jongleurs fréquentant les places publiques
et les manoirs des vavasseurs plutôt que les cours brillantes oîi
la poésie française célébrait, dans la seconde moitié du xii*^ siècle,
la chevalerie mondaine et l’amour courtois – ». Si la conclusion
est sûre, elle vaut la peine d’être retenue : nous aurions ici le
premier exemple d’un genre aristocratique glissant dans les
couches inférieures de la société. — 11 faut d’ailleurs renoncer à
retrouver dans d’autres romans du cycle breton de ces traces de
l’esprit populaire, par quoi se caractérisent les œuvres des jon-
gleurs. Chrétien de Troyes, esprit tout muni de souvenirs érudits
auxquels on reconnaît le clerc, artiste minutieux, qui « prenait
le beau français à pleines mains », poète choyé des plus illustres
personnages, auxquels il dédiait ses poèmes, était un ménestrel
de haut rang. Et il faut prendre aussi pour tels Renaud de Beau-
jeu, et Robert de Blois, et Gerbert de Montreuil, et la plupart
des autres, qui mirent en œuvre la matière de Bretagne.

Les Romans d’aventure.

La nature des sujets qu’ils traitent, ces histoires de « fine
amour » qui en fournissent la substance, ces analyises de senti-
ments, ces descriptions minutieuses, ce soin de la forme et de

1. Thomas, Le roman de Tristan, éd. Joseph Bédier .Société des anciens
textes français), t. II, p. 43.

2. Béroul, Le roman de Tristan, éd. Ernest Muret [Société des anciens
textes français). Introduction, p. lxxi.

200 CHAPITRE IX

l’expression, qui les caractérisent, — tout cela prouve que les
romans d’aventure n’étaient pas destinés à un public vulgaire.
Us s’adressaient à la société élégante, à laquelle ils ont plu
parce qu’ils en peignaient les mœurs. Ecrits pour des gens du
monde, ils l’ont été quelquefois par des gens du monde. C’est à
des hommes de condition qu’on doit les poèmes du Châtelain de
Couci^, de Floriant et Florete-, de Joufroi^, de Partenopeu ^
Mais l’œuvre des professionnels est plus abondante que la leur.
Ces professionnels étaient soit des ménestrels, soit des jongleurs,
mais des jongleurs d’une culture particulière. A vrai dire, on
est plus d’une fois très embarrassé pour décider si on a affaire
à un ménestrel ou à un jongleur. 11 apparaît bien, par exemple,
que Brun de la montagne ou Amadas ont été écrits par des
professionnels, mais par des professionnels de quelle espèce ?
Plus d’un roman nous laisse dans le même embarras. Cepen-
dant, il y en a un certain nombre que nous pouvons attribuer
avec une quasi-certitude k des ménestrels : ce sont d’abord ceux
qui sont dédiés ; ce sont aussi les romans de clercs, qui semblent
avoir plutôt travaillé sous la protection d’un grand personnage

1. Voy. Ch.-V. Langlois, La société française au XIII^ siècle d’après dix
romans d’aventure, p. 187.

2. Voy. éd. Fr. Michel, Edimbourg, 1873. L’auteur, ayant pris ses pré-
cautions contre les médisants, ajoute :

Mais ainçois que je plus en die,

Voeil proier Amors que s’aie

M’ostroit a ceste chose fere.

Et aussi a la debonere

Qui a mon cuer en sa baillie,

Dont ja n’en partira ma vie…
ce qui ne semble pas être la pensée d’un professionnel.
.3. Voy. Ch.-V. Langlois, ouvr. cité, p. 34.

4. L’auteur connaît bien les légendes antiques et il est assez informé,
d’une façon souvent inexacte, d’ailleurs, sur l’histoire de France. Cette éru-
dition et ce qu’il écrit, en outre, aux vers 77 et suivants :

Cil clerc dient que n’est pas sens

Qu’escrive estoire d’antif tens,

Quant je nés escris en latin.

Et que je perc mon tans enfin…
pourrait faire penser qu’il était lui-même un clerc, attaché peut-être à une
cour, comme ce Lohier, dont il est parlé dans le poème de Galeran (v. 915
ss.). — Mais le ton de son récit n’est pas celui d’un clerc. Il mêle à son
histoire des confidences personnelles et à plusieurs reprises, en termes
plutôt malicieusement ironiques que profondément attristés, il fait part au
lecteur de l’insuccès de ses démarches amoureuses auprès de sa dame.

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 201

qu’avoir mené la vie errante ; c’en sont aussi quelques-uns qui

sont munis de prologues caractéristiques.

Nous rangeons parmi les ménestrels les poètes suivants :
Adenet LE Roi, dont nous avons déjà parlé ‘, auteur de Cléo-

madès, roman dédié à Robert, comte d’Artois, et composé sur

les données de la reine Marie de France et de Blanche de Gastille.
Benoit de Sainte-More, auteur du Roman de Troie, clerc érudit,

qui connaît les œuvres des anciens, et qui achève son poème

par des paroles sévères sur les jongleurs – :

30097 Que si pleisoit as jugleors.
Qui de ce sunt accuseors
Qu’autres ont feit, et repernanz,
Et a trestoz biens envianz,
Ne que ja rien n’aura hanor.
Qu’il n’en aient ire et dolor,
Ci se porroient il bien teire
Del livre blasnier et retreire.

Chrétien de Troyes, auteur de Cligès, déjà mentionné ^.
Gautier d’Arras, auteur du roman d’Eracle, où on lit ces
vers ^ :

. . . Li princes est de tel pris
Pour cui il a cest fais empris.
Que li biens qui en lui abonde
Enlumine trestout le monde.

suivis d’un éloge de ce prince, amateur éclairé et curieux, qui est
nommé vers la fin du poème de la façon suivante :

6548 Li quens Tiebauz, ou riens ne faut,
Li filz al bon conte Tiebaut,
Me fist ceste uevre rimoier;
Par lui le lis, nel quiernoier,
Et par le contesse autressi,
Marie, fille Loeï.
Faite m’en a mainte assaillie
Cil qui a Hainau en baillie
Que je traisisse Tuevre a fin .

1. Voy. plus haut, p. 186 s. Pour Cléomadès, voy. éd. Van Hasselt, /n/ro-
duction, p. V ss.

2. Éd. Léopold Constans [Société des anciens textes français) .

3. Voy. plus haut, p. 199.

4. Ed. E. Lôselh (Bibliothèque française du moyen âge, t. VI).

202 CHAPITRE IX

Gerbert deMontreuil, auteur de la Violette, dédiée aune com-
tesse de Ponthieu ^

Girard d’Amiens, auteur à^Escanor^ poème dédié à Aliénor de
Castille, femme d’Edouard P’^’ d’Angleterre ; de Méliacin, écrit
à la requête d’un chevalier de haut rang, sur un sujet proposé par
une noble dame ; et de Charlemagne -.

Herbert, auteur de Dolopathos, où se lisent ces vers ^ ;

19 .1. blans moinnes de bone vie,
De Haute-Selve Tabaïe,
A ceste estoire novellee,
Par biau latin Ta ordenee.
Herberz la velt en romanz trere,
Et del romanz .1. livre fere
El non et en la révérence
Del filz Phelippe au roi de France,
Looy, c’on doit tant loer.

Jean Maillart, auteur de la Comtesse d’Anjou ^. Ce poème fut
composé à la demande de feu Pierre de Chambli, seigneur de
Viarmes, et dédié à son fils. M. Gh.-V. Langlois identifie le trou-
veur avec un notaire du même nom. Il en donne pour raisons
d’abord que « Maillart l’écrivain fut en relations avec des gens
que Maillart le notaire connaissait certainement » ; ensuite que,
à en juger par les vers suivants :

Mainte reposée y ay faite (à écrire mon livre),

Trois anz tout plainz, tel fois avint,

Et bien des autres y avint,

L’une greigneur et l’autre mendre,

Car ailleurs avoie a entendre…,

« notaire ou non, il exerçait un autre métier que celui de ménes-
trel ». Jean serait donc un amateur, comme Philippe de Beau-
manoir. Toutefois, on doit noter que la phrase « ailleurs avoie
a entendre » peut s’interpréter en plusieurs sens : les fonctions

1. Voy. éd. Fr. Michel, v. 59 ss.

2. Sur ces trois poèmes, voy. G. Paris {Histoire littéraire de la France,
t. XXXI, p. 151 ss.).

3. Éd. Charles Brunet et A. de Montaiglon.

4. Poème inédit, dont G. Paris a donné des extraits dans VHisloire lit-
téraire de la France, i. XXXI, p. 318 ss. Sur Jean Maillard, voy. Ch.-V. Lan-
glois, ouvr. cité, p. 235 s.

LES JONGLEURS ET LES GEXRES LITTÉILàlRES 203

de ménestrel n’étaient pas toutes de loisir. Il est remarquable
que Jean ait composé son roman sur commande et qu’il l’ait
dédié en de tels termes :

Pour ce a son filz, qui l’eritage
De Chambly tient en seigneurage,
Qui touz biaus diz set bien entendre
Et connoist qui est a reprendre.
Si luy pry cora a mon seigneur
Qu’ausi come se un greigneur
Maistre et de plus grant renommée
Que je ne suy l’eûst ditee.
Il la veuille en gré recevoir…

Plus loin, s’il écrit

Maint ont mis leur temps et leur cures
Eln fables dire et aventures. . .

(c’est-à-dire romans bretons, chansons de geste, poèmes lyriques,

etc.)

Et non pourquant sont apelez
Es grans liex et bien ostelés. . .,

ne faut-il pas voir dans ces propos la pensée d’un poète de pro-
fession ?

Renalt, auteur de Galeran^ nommé par M. Ch.-V. Langlois
« ménestrel de profession ». Le même critique ajoute : « Ce
qu’il dit de la cour de Lorraine, du lourd allemand Guinant et
des gens d” Allemagne qui combattirent au tournoi entre Chàlons
et Reims, donne à penser qu’il avait fréquenté, conune la plupart
de ses confrères, les cours princières du Nord et de TEst, où la
noblesse germanique se rencontrait avec la noblesse de
France *. » Poète courtois, il est naturel qu’il ait emprunté les
principales données de son roman au Lai du Fresne ou tout au
moins au fonds breton.

Plusieurs romans d’aventure anonymes doivent être joints
aux romans d’auteurs connus qui précèdent, comme étant, eux
aussi, ^œu^’re de ménestrels. Nous citerons :

Floire et Blancheflor (1″ rédaction -).

4. Ch.-V. l^anglois, ourr. cité, p. ^s.

2. Nous nous attachons, dans ce chapitre-ci, à distribuer les principales
œuvres de la littératare médiévale en deux groupes, selon qu’elles ont un
caractère aristocratique ou populaire, et, à prendre les choses en groSf

204 CHAPITRE IX

Guillaume de Dole. Ce poème, a-t-on dit, « a été sûrement
écrit par un jongleur de profession : d’un jongleur, l’anonyme a

nous consid6i”ons les premières comme dues à des poètes courtois, les
autres comme dues à des poètes des rues, à des jongleurs. Sur quoi
repose cette distinction, c’est ce que nous pouvons, à l’occasion d’un cas
particulier, faire sentir d’une façon précise. Il existe, en effet, un roman
célèbre, qui retiendra un instant notre attention : c’est celui de Floire et
Blancheflor. Nous en possédons deux rédactions, dont les différences, très
profondes, ont été relevées avec beaucoup d’à-propos et de justesse par le
savant qui les a publiées pour la pi-emière fois simultanément, Édélestand
du Méril. L’une {A), la plus ancienne, représente une version aristocra-
tique de la légende, l’autre (-/?), une version populaire. A la vérité, il n’y a
pas de preuve directe, ni que ces deux versions étaient récitées dans
des milieux différents (d’où nous pourrions conclure que les auteurs
étaient de conditions différentes) , ni que les auteurs étaient de conditions
différentes (par quoi nous pourrions expliquer les différences des deux
textes). Nous ne pouvons faire que des inductions, des conjectures, à la fois
sur l’usage auquel étaient destinés les deux poèmes, et sur la condition de
leurs auteurs Mais ces conjectures reposent sur quelques observations qui
paraissent assez importantes et que’ voici. D’une façon générale, on remarque
dans la version^ une distinction, une hauteur de conception, qui manquent
à la version B. Il ne faut que lire les premiers vers de l’une et de l’autre
pour comprendre que leurs auteurs n’ont ni le même dessein, ni le même
tour d’intelligence. Le premier prélude :

Oyez, signor, tout li amant,

Cil qui d’amors se vont penant,

Li chevalier et les puceles,

Li damoisel, les damoiselles :

Se Taon conte volez entendre,

Moult i porrez d’amors apprendre..,
Et le second :

Scignor baron, or entendeiz,

Faites pais et si escoutiez

Bone estoire, par tel senblant

Que Diex vos soit a toz garant

Et nos deffende de toz max.

Et nos doint ennui bons ostax !

Ge vos vueil dire de l’amor

De Floires et de Blancheflor…

Mais deviser vos vueil encois

Com homs qui est proz et cortois

Puet conquerre honor et proëce

Des qu’il a et sens et largesce…
A ne pas tenir compte du style, ni de plusieurs détails (tels que, dans le
deuxième poème, le « Dex nos doint ennuit bons ostax », qui dénonce le
professionnel intéressé), à n’en pas tenir compte, on remarquera que, dans B,
le sens du conte est faussé, que l’esprit en est altéré. Et en effet, là où le plus
ancien poète avait vu une belle histoire d’amour, où se développaient des
sentiments subtils et délicats, le second n’a vu qu’un thème à aventures,
dont il n’a su tirer qu’un effet banal. Tandis que d’un côté Floire et Blan-

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 203

toutes les allures, les préjugés et l’érudition spéciale * ». Nous
croyons pourtant qu’on a affaire ici plutôt à un ménestrel qu’à
un jongleur. Le roman est dédié. Le personnage de Jouglet,
dont l’auteur fait une peinture si flatteuse, est un tjpe de ménes-
trel, et rappelle le Pinçonnet de Cléomadès. Cette double cir-
constance semble révéler Tœuvre d’un ménestrel.

Guillaume de Palerne, dédié à Yolande de Hainaut -.

h Escoufle, qui ne peut être que d’un poète courtois, habile à
décrire les objets précieux, les demeures seigneuriales, et tout
pénétré du mépris des serfs et des vilains -^

Ainsi, que les romans d’aventures soient d’auteurs connus ou
anonymes, c’est à des ménestrels que nous devons le plus géné-
ralement les attribuer, à des ménestrels ou à des jongleurs cour-
tois. A peine nommerons-nous, maintenant, un poème ou deux,

cheflor, deux enfants tout pareils par l’âge et par la beauté, sont liés d’une
affection étrange, merveilleuse, de l’autre, Floire n’apparaît que comme un
chevalier accompli en vertu, de cette perfection banale qui est celle de
tant de héros dans les romans d’aventure. 11 conquiert son amie par des
exploits. Les descriptions charmantes de la premièi-e version disparaissent
ou s’altèrent dans la seconde. Bref, il y a entre les deux romans des diffé-
rences essentielles, Onement analysées par Édélestand du Méril, dans l’in-
troduction de son édition (p. xxi-xxviii). Nous les indiquons ici d’une
façon succincte, en ajoutant qu’il est impossible de les attribuer à la seule
inégalité du talent des deux trouveurs. Elles tiennent assurément à des rai-
sons sociales, telles que la différence de condition des auteurs, et, ce qui en
est inséparable, la différence de culture des publics auxquels ils s’adres-
saient. Notre dessein était précisément de mettre ce fait en lumière.

1. Ch.-V. Langlois, ouvr. cité, p. 58. Voy. aussi éd. G. Servois {Société
des anciens textes français). Introduction, p. xxvii ss.

2. Voy. éd. H. Michelant [Société des anciens textes français), v. 9633 ss.

3. Sur la condition de l’auteur, voy. l’édition donnée par M. P’. Meyer
(Société des anciens textes français) p. xxxvi ss., et sur la question de
savoir si c’est Jean Renart, l’auteur du Lai de l’Ombre et peut-être de
Guillaume de Dole, voy. cette même édition, p. xl ss., celle du Lai de
rOmbre, donnée par M. J. Bédier, p. 10, et Ch.-V. Langlois, ouvr. cité,
p. 91 ss. — Ce serait ici la place de signaler que les hérauts d’armes
paraissent s’être exercés volontiers dans le genre du roman d’aventure Leur
érudition courtoise, science du blason et connaissance des belles manières,
les mettait à même de décrire avec compétence les sentiments et les
passe-temps de la société où ils vivaient. Sarrazin et Jacques Bretel, les^
auteurs du Roman de Ham et des Tournois de Chauvenci, étaient des
hérauts d’armes. M. Ch.-V. Langlois a émis l’opinion que Jakemon Sake-
sep, l’auteur du Châtelain de Coucy, en était peut-être un (voy. ouvr. cité,
p. 187). G. Paris se demandait de même s’il ne fallait pas considérer comme
tel l’auteur de Sone de Nansai (voy. Journal des Savants, 1902, p. 296, n.
4 ; voy. aussi Ch.-V. Langlois, ouvr. cité, p. 272 s.).

206 CHAPITRE IX

qui aient appartenu à ces jongleurs de l’ancienne mode, qui
vagabondaient et s’accommodaient du premier public offert par la
fortune. Le prologue de Blancandin présente des analogies
remarquables avec ceux d’autres poèmes composés par des
nomades : c’est une lamentation sur l’avarice du temps, qui
dénonce le jongleur ^ :

1 Au tans jadis ancienor

Ert li siècles de grant valor…
8 Ja n’eûst huissier a sa porte
Clers ne borgois ne chevalier ;
Mais or a mais cascuns huissier ;
Nus n’i puet mais dedans entrer,
S’il ne set son parin nomer…
19 Ensi est largece perdue.

La condition du trouveur qui composa Richard le Beau nous
est inconnue ; mais, comme il paraît bien informé sur les chan-
sons de geste, auxquelles il fait souvent allusion et dont il cite
plusieurs, peut-être est-on autorisé à le ranger dans la classe
des poètes populaires, qui se sont intéressés aux genres nou-
veaux et aristocratiques ~. Gautier d’Aupais, enfin, serait l’œuvre
d’un jongleur ; mais, ajoute M. Langlois, qui l’affirme: « nous
n’avons aucun moyen de préciser davantage 3. » Le préambule
est très semblable à celui des chansons de geste, dont le poème
affecte la forme ^ :

Oiez, seignor et dames, et si nous fêtes pais :
Qu’il n’en soit nus noiseus, clers, puceles ne lais.
Cil autre jougleor chantent et dient lais.
Mais je suis .i. conteres qui leur matere lais ;
Si dirai d’un valletqui d’amors ot grant fais…

L’auteur a placé la première scène de son histoire dans une
taverne et décrit complaisamment les mœurs des endroits de
cette sorte, en homme qui s’y connaît. Il insère même dans son
récit cette réflexion :

1. Éd. IL Michelant.

2. Voy. éd. Foerster, p. XX.

3. Ouvr. cité, p. 263.

4. Éd. Francisque Michel.

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 207

Par foi ! il le me semble, et si est veritez
Que il n’est lieus en terre ou l’en soit conreez
Si bien comme en taverne ou tout est aprestez…

11 n’oublie pas de dire qu’aux noces de Gautier, son héros,

Il ni ot jougleor neûst bone soldée,
N’eûst cote ou sorcotou grant chape forree.

Et il a donné un rôle intéressant à ce ménestrel, appelé aussi
jongleur, conteur et vielleur, qui conseille Gautier, lui recom-
mande la sagesse, puis l’aide de ses ruses ‘.

Les Fabliaux.

Les fabliaux ne sont pas munis de ces signes extérieurs, pro-
logues et digressions, qui pourraient en indiquer la provenance :
la brièveté des compositions de ce genre l’explique. D’autre
part, si, au moyen âge, le même auteur est capable de travailler
aux œuvres les plus dilîérentes, si Bodel « trouve » la Chanson
des Saisnes et des fabliaux, le public, de même, se plaît aux
inventions les plus diverses : les fabliaux plaisent au peuple et
aux gens de haut rang ; et la même société écoute avec un inté-
rêt égal un conte ordurier ou un conte moral. Il en résulte
qu’on peut difficilement assigner à un fabliau telle ou telle
origine selon qu’il a tel ou tel caractère.

Toutefois, il y a plusieurs de ces pièces anonymes que nous
pouvons considérer, sans risque d’erreur, comme l’œuvre de
jongleurs. Le Dit des Perdrix, qui commence par les vers ^ :

1 Por ce que fabliaus dire sueil
En lieu de fable dire vueil…

et Le Prêtre et la dame, oîi l’auteur annonce ^ :

1 Icil, qui les mençonqes trueve,
A fait ceste trestote nueve…

1. Placer ici, également, la deuxième rédaction de Floire et Blancheflor.

2. Montaiglon, Recueil général des fabliaux, I, xvii.

3. Recueil cité, II, li.

208 CHAPITRE IX

semblent bien appartenir à des professionnels. Le conte d’Auberée
débute comme beaucoup de poèmes destinés au public des
rues ‘ :

1 Qui près de moi se vorroit traire,
.1. biau conte m’orroit retraire. ..

L’histoire de Saint Pierre et du jongleur esL trop à la gloire
du jongleur pour n’être pas l’invention d’un jongleur 2. Le diable,
y apprend-on, a renoncé à prendre les jongleurs dans son
royaume, tandis que saint Pierre, dès qu’il voit venir celui qui
est le héros du conte,

419 li cofut la porte ouvrir,
Richement le fist osteler.

Et c’est pourquoi l’auteur conclut :

421 Or facent joie li jougler,
Feste et solaz a lor talent,
Quar ja d’enfer n’ara torment.

En outre, il faut vraisemblablement prendi. pour des membres
de la corporation nomade, tous les clercs, nombreux, qui ont
composé des fabliaux. Ainsi compteront dans la littérature écrite
par des jongleurs, par ceux qu’on appelait des vagants :

Le pauvre mercier •’ ;

Les trois dames qui trouvèrent Vanneau ‘,

Le credo au ribaut ^;

Les femmes, les dés et la taverne^’

Le meunier d’Arleux ^ ;

(toutes pièces dont les auteurs se donnent pour des clercs), puis :

Le département des livres ^ •
Les lecheor *;

dont le sujet décèle l’esprit de clercs.

1. Recueil cité, V, ex.

2. Recueil cité, II, cxvii.

3. Recueil cité, II, xxxvi.

4. Recueil cité, I, xv.

5. Méon, Contes et fabliaux, t. IV, p. 445.

6. Barbazan et Méon, Contes et fabliaux, t. IV, p. 485.

7. Montaiglon, Recueil général des fabliaux, II, xxxui.

8. Méon, Nouveau recueil, t. I, p. 404.

9. Montaiglon, Recueil général des fabliaux, III, lxxi.

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 209

Des auteurs de fabliaux dont les noms sont connus, les uns,
comme Henri d’Andeli, sont des amateurs ; les autres, comme
Watriquet de Couvins, sont des ménestrels : les autres, comme
Rutebeuf, sont des jongleurs. Mais qui saura toujours dire à qui
Ton a affaire ? Bernier, auteur de la Housse partie^ nommé jon-
gleur par M. Bédier i, n’était-il pas un ménestrel ? et qui étaient
Durand, l’auteur des Trois bossus -, et Eustache d’Amiens, l’au-
teur du Boucher d’Ahbeville ^, et Guillaume, l’auteur de la Maie
honte ^ ? Nous retiendrons sept noms, sous lesquels on peut,
avec plus ou moins de certitude, découvrir des jongleurs. Ce
sont ceux de :

Gautier, auteur du Prêtre teint. Il apparaît au début de son
poème qu’il le récitait lui-même, menant une vie errante, qu’il-
lustraient ses démêlés avec les hôteliers ^ :

5 A Orliens, la bone cité,

Ou j’ai par meinte foiz esté,
L’aventure est et bone et bêle
Et ‘” l’me fresche et novele,
Si coa je la fis l’autre jour
A Orliens ou fui a séjour.
Tant i sejornai et tant fui
Que mon mantel menjai et bui
Et une cotte et .i. sorcot.
Moût i paiai bien mon escot :
Ne m’en doit rien demander l’oste
Qui volentiers nos gens acoste.

Gautier est aussi l’auteur de Connebert ^.

GuÉRiN, qui se donne pour auteur et conteur, tout à la fois,
dans le fabliau de Berengier ~ :

Tant ai dit contes et fableaus
Que j’ai trové, viez et noveaus.
Ne finai passez sont dui an,

i. J. Bédier, Les fabliaux, p. 434.

2. Montaiglon, recueil cité, I, ii.

3. Recueil cité, III, lxxxiv.

4. Recueil cité, IV, xc. Voy. aussi Bédier, Les fabliaux, p. 437.

5. Voy. Bédier, ouïr, cité, p. 436; et, pour le texte, Montaiglon, Recueil
cité, VI, cxxxix.

6. Recueil cité, V, cxxviii.

7. Voy. Bédier, ouvr. cité, p.436; pour le texte, Montaiglon, Recueil cité,
III, Lxxxvi; et pour les autres fabliaux du même auteur, Bédier, passade ciïé.

Faral. — Les jongleurs au moyen âge. H

210

CHAPITPE IX

Foi que ge doi a seint Johan,

Ne cuit que g’en face mais nul,

Fors de Berengier au lonc cul

N’avez vos mie oï encore,

Mais par mon chief, g’en dirai ore…

Guérin est aussi l’auteur du Chevalier qui faisait parler les
muets, et peut-être de deux ou trois autres fabliaux.

Guillaume le Normand, auteur du Prêtre et Alison, qui écrit * :

1 Ils sont mais tant de menestrex
Que ne sai a dire desquels
Ge sui, par le cors s. Huitace ;
Guillaume, qui sovent s’élasse
En rimer et en fabloier,
En a .1. fait qui molt est chier…

Jean Bedel (peut-être Bodel), qui s’intitule « rimoieres de
fabliaus ^ n^ et semble indiquer par là que ce fut son métier de
« trouver » . 11 savait, d’ailleurs, varier son genre ^ :

• 1 Seignor, après le fabloier,

Me vueil a voir dire apoier ;
Quar qui ne sait dire que fables.
N’est mie conterre régna blés…

Jean Bedel est l’auteur de plusieurs fabliaux ^.

Jean le Chapelain, auteur du Dit du sacristain, où on lit “^ :

1 Usages est en Normendie

Que qui herbergiez est, qu’il die
Fablel, ou chançon die a l’oste :
Geste costume pas n’en oste
Sire Jehans li Chapelains…

MiLON d’Amiens, auteur du fabliau le Prêtre et le Chevalier, qui
commence par la formule caractéristique •’ :

1 Traiiés en cha ; s’oiiés .i. conte.
Si com Milles d’Amiens le conte…

Rutebeuf, dont nous avons déjà parlé.

1. Montaiglon, Recueil cité, II, xxxi.

2. Recueil cité, V, cxxxi, v. 223.

3. Recueil cité, V, cxxxv.

4. Voy. Bédier, ouvr. cité, p. 440 ss.
a. Recueil cité, VI, cl.

6. Recueil cité, II, xxxiv. M

i

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 2ii

L’ Histoire.

On pourrait croire, à en juger seulement par des historiens
tels que Villehardouin et Join ville, que les œuvres historiques
étaient destinées à un public restreint. En réalité, l’histoire a été,
dès le xii^ siècle, un genre très populaire, auquel s’intéressaient
non seulement les grands seigneurs, mais aussi la menue gent des
rues. 11 n’y avait point que des barons et des clercs qui récri-
vissent. 11 y avait aussi des jongleurs. Le premier traducteur
des Grandes Chroniques s’intitule ménestrel du comte de Poi-
tiers^. G. Paris considère qu’Ambroise, l’auteur de la Guerre
sainte, devait être un jongleur -. Et à propos de VHistoire de
Guillaume le Maréchal, M. P. Meyer écrit : « G est le type le
plus remarquable d’un genre dont il ne nous est parvenu que de
rares spécimens. 11 dut arriver fréquemment que les héritiers
d’un homme qui avait illustré leur famille aient pris soin de con-
server sa mémoire, en faisant écrire sa vie par un clerc ou par
un de ces jongleurs qui fréquentaient les cours des seigneurs et
vivaient de leurs libéralités •^. « On fera ici une mention particulière
de ces Récits d un ménestrel de Beims. en prose, si curieux par
le signe qu ils portent en eux de leiu* origine, de leur destination,
et par la forme qu’ils affectent. M. Natalis de Wailly, qui les a
édités, en a bien marqué le caractère. 11 a fait remarquer comme
l’auteur, « ingénieux conteur d’histoires », s’est plu à semer dans
son œuvre les formules du récit oral ; comment il s’est proposé
avant tout de plaire à ses auditeurs, mentant s’il le fallait, exagé-
rant pour étonner, et donnant à sa verve comique autant de
liberté qu il en fallait pour faire rire*.

Au reste, il n’y a point que les compositions proprement nar-
ratives qu’il faille compter dans l’histoire, A l’histoire aussi appar-
tiennent les complaintes funèbres, les pamphlets, les poèmes apolo-
gétiques, dont nous avons conservé un si grand nombre. Toutes
ces pièces figuraient au répertoire des jongleurs. Nous avons

1. Voy. éd. P. Paris, t. l, Dissertation préliminaire, p. xviii.

2. Voy. éd. G. Paris {Documents inédits sur l’histoire de France).

3. Histoire de Guillaume le Maréchal, éd. P. Meyer [Société de l’histoire
de France , t. III, p. i.

4. Éd. Natalis de Wailly [Société de F histoire de France) ; voy. app. III,
243.

212 CHAPITRE IX

déjà parlé de Guillaume de Longchamp, rég-ent d’Angleterre en
l’absence de Richard Gœur-de-Lion, qui avait fait venir des jon-
gleurs de France pour chanter ses louanges sur les places
publiques^. La farce de l’Aveugle et l’Enfant nous montre
l’aveugle chantant dans la rue un dit du Roi de Sicile -. Le pape
Alexandre IV, en 4259, ordonnant à l’évêque de Paris de faire
brûler les Périls des temps nouveaux de Guillaume de Saint-
Amour, condamnait en même temps des poèmes en langue vul-
gaire qui circulaient dans le peuple et qui visaient les Frères
Mineurs ^. L’auteur du Roman des Français dit à propos de sa
pièce ^ :

S’ele est sus Petit Pont retraite
Ou de colee ou de retraite,
Ara celui la teste fraite
Qui la lira, s’il ne se gaite.

Ce sont là des preuves surabondantes que les jongleurs se
mêlaient ordinairement de poésie politique et historique. Il nous
est loisible d’imaginer ce qu’ils faisaient d’après les œuvres que
nous avons encore. Nous verrons des types de la complainte
funèbre dans les poèmes relatifs à la mort de Louis VIII ^, à
Guillaume de Salisbury ^, à Guillaume d’Angleterre ^, à Louis IX ^,
à Pierre de la Broce 9, à Enguerrand de Créqui i*^, dans les poèmes
composés par Rutebeuf sur le roi de Navarre, sur le comte de
Poitiers, sur le comte de Nevers^^. Nous verrons le type du
poème apologétique dans le Dit du roi de Sicile ^~, composé par

1 . Voy. app. III, 86.

2. Éd. P. Meyer [Jahrbûcher fur rom. und engl. Literaiur, t. VI, p. 166).

3. Voy. le texte de la bulle dans Du Boulay, Hisloria Universitatis
Parisiensis, t. III, p. 352: Brûlez, dit le pape, en même temps que les
Périls des temps nouveaux, « nec non et alios libellos famosos in infamiam
et detrectationem eorumdem Fratrum ab eorum aemulis in litterali et vul-
gari sermone nec non rythmis et cantilenis indecentibus.. editos.. >>

4. Jubinal, Nouveau recueil de contes, t. II, p. 1 ss.

5. Voy. Du Gange, Histoire de s. Louis, éd. de 1668, préf., p. iv;
part. I, p. 162 ss. ; et Histoire litl. de la France, t. XXIII, p. 417.

6. Jubinal, Recueil cité, t. II, p. 339.

7. Fr. Michel, Chroniques anglo-normandes, t. III, p. 173.

8. Voy. Hist. litt. de la France, t. XXIII, p. 461 ss.

9. Éd. A. Jubinal.

10. Voy. Dinaux, Trouvères du Nord de la France, 1. 1, p. 28 ss.

11. Œuvres de Rutebeuf, éd. Jubinal, in-12°, t. I, p. 44, 55, 6b.

12. Éd. Coussemaker, p. 283 ss.

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 213

Adam de la Haie, et sans nul doute pour le même usage que le
dit mentionné dans la farce de V Aveugle et r Enfant. Nous ver-
rons le type du pamphlet dans ceux que Rutebeuf a composés
contre la cour de Rome ^ et auxquels Alexandre IV pouvait bien
penser dans la bulle citée plus haut, ou encore dans la satire inti-
tulée Chronique des rois de France ~, dirigée contre les Anglais,
et le Roman des Français ■^, déjà cité, dirigé contre les Français.

Le genre dramatique.

On parlera ailleurs avec plus de détails des productions des
jongleurs dans ce genre \ Nous rappellerons seulement en cette
place-ci le titre de quelques œuvres qu’ils ont composées au
xm® siècle. Ce sont :

La farce de l’Aveugle et de V Enfant ^.

Courtois d’Arras^.

Le Privilège aux Bretons.

La Paix aux Anglais.

Les deux bourdeurs ribauds.

Les dits de l’herberie ” .

Genres divers

Nous n’avons pas l’intention de suivre les jongleurs dans le
travail qu’ils ont accompli en dehors des principaux genres : il ne
faut pas négliger toutefois qu’ils ont aussi appliqué leur fantaisie
à de menues bagatelles qui ne sont pas sans intéresser la littéra-
tm’e.

Ce serait ici le lieu de citer d’innombrables facéties : parodies
de textes religieux, comme le Credo au ribaud » ou la Patenôtre

1. Éd. citée, t. III, p. 43, 169, 217, etc.

2. Jubinal, Nouveau recueil de contes, t. II, p. 18 ss.

3. Voy. plus haut, p. 212, n. 4.

4. Voy. 3″ partie, chap. ii.

^>. Ed. P. Meyer Jahrbûcher fiir rom. und engl. Lit., t. VI, p. 163).

6. Ed. E. Faral [Bibliothèque de la Faculté des lettres de Paris n» xx
1905, p. 163). ‘

7. Edités dans les Mimes français du XlIP siècle.

8. Méon, Contes et Fabliaux, t. IV, p. 44a.

214 CHAPITRE IX

du vin • ; parodies de chansons de geste, comme Audiyier ^ ; dis-
cours comiques sur la Maille ou sur Dan Denier ^ ; énumérations
bouffonnes et associations de mots plaisantes, comme le dit des
Choses qui faillent en ménage ^, les Fatrasies ou Rêveries ^.
Mais on doit une mention particulière à deux ou trois groupes
de poèmes qui constituent de véritables petits genres. Ce sont
d’abord les Dits de métiers, panégyriques à demi-sérieux qui se
prononçaient avec profit devant les artisans dont ils flattaient la
vanité. Nous en avons conservé plusieurs, où les auteurs ont
laissé clairement entendre qu’ils ne louaient pas que pour l’amour
de Dieu. Ainsi le dit des Fèvres, où l’auteur explique d’abord
l’objet de son discours *’:

12 Mainte aventure ont acontee

Maint conteor par tout le monde :
Li .1. de la table roonde
Vous acontent romanz et contes;
Les uns font rois, les autres contes,
Et des autres font chevaliers
Hardis, corageux, ‘et fiers…
Mais puisque j’en ai leu et tens,
Vueil des fevres selon mon sens
.1. conte commencier et dire…

et il achève par ces vers :

Et por ce vueil ici proier
A trestoz ces fevres qui sont…
Quant de cest conte orront la fin.
Qu’il doingnent ou argent ou vin
Tout maintenant etsanz respit.

C’est au même usage que répondaient le dit des Boulangers ”, le
dit des Peintres ^, le dit des Marchands 9, et d’autres.

Toute une série de petits poèmes de caractère satirique nous

1. Jubinal, Jongleurs et trouvères, p. 69.

2. Méon, Ibicl., t. IV, p. 217 .

3. Jubinal, Ibid., p. 101 et p. 94.

4. Jubinal, Nouveau recueil de contes, t. II, p. 162.

5. Jubinal, Jongleurs et trouvères, p. 34, p. Ibl ; Nouveau recueil, t. II,
p. 208.

6. Jubinal, /ongr/eu/’s et trouvères, p. 128.

7. Ibid., p. 138.

8. Jubinal, Nouveau recueil de contes, t. II, p. 96.

9. Monia\g\on, Recueil des fabliaux, t. II,xxxvii.

LES JONGLEURS ET LES GEXRES LITTÉRAIRES 215

introduisent dans la vie quotidienne des jongleurs et nous mettent
au fait de leurs préoccupations ordinaires. Il faut les considérer
comme le type de ces compositions qui leur valait le renom de
méchantes langues et d’où ils retiraient des bénéfices assez peu
honorables. Les uns tancent la ladrerie du siècle, dans l’espoir
que leur critique inclinera leurs auditeurs à la générosité. De ces
(‘ dits d” avarice », on peut citei- celui de la Dent par Arche-
vesque ‘, celui de Groignet le Petit par Gerbert -, celui de Martin
Hapart 3. Gerbert s’afflige que le monde soit devenu <» avers,
envieus et repoins » :

55 A peine puis venir nule heure

En l’ostel nul homme tant riche
Que dui serjant aver et chiche
Ne me soient a l’encontre..

11 souhaiterait que le »< riche homme » fût

132 … de cuer et nés et cointes

Et a la bonne gent acointes.
Et qu’il amast les menestreus,
Et qu’il se deduissist entre eus
Sans ramposner, sans coppoier.

Et alors

…Gerbers entrer oseroit
Partout et escoutez seroit,
Et si diroit aucun biau mot ;
Ce poise moi quant on ne m’ot_
Plus volentiers a mon pourfist ;
Mais menestreus sont deconfist
Par avarice la cui verte,.

Les autres, parmi les poèmes satiriques, comme le Honteux
ménestrel’* ovi le Dit des tabourèurs^, sont dirigés” “contre des
concurrents plus ou moins redoutables, et auxquels on tâche de
se faire préférer en les dénigrant. D’ailleurs, il nous est resté éga-
lement des sortes de confessions ou de complaintes, qui ne sont
dirigées contre personne, et dans lesquelles le poète, racontant

1. Montaiglon, Recueil des fabliaux, I, xii.

2. Ibid., III, Lvi.

3. Ibid., II, XLV.

4. Œuvres deRutebeuf, éd. Jubinal, in-12, t. III, p. 164.

5. Jubinal, Jongleurs et trouvères, p. 164.

216 Cny\PITRE IX

ses infortunes, s’efforce sans détours d’apitoyer son public et de
lui arracher une aumône. Les exemples les plus curieux nous en
ont été laissés par Colin Muset et Rutebeuf,

Enfin, il existe bon nombre de Saluts d’amour, de Requêtes
d” amour, de Complaintes d’amour ‘, et des pièces diversement
intitulées, dont plusieurs pourraient bien avoir été composées par
des jongleurs. Il semble qu’on ait eu fréquemment recours à eux
dans les entreprises amoureuses, et les amants leur comman-
daient les vers dont ils tâchaient d’émouvoir la femme qu’ils
avaient élue. Le héros du petit roman de Gautier d’Aupais, qui
aime une jeune fille sans pouvoir le lui dire, s’adresse à un jon-
gleur, auquel il conte ses misères et qui lui répond ^ :

« Gautier, envers moi entendez:
Bien vous conseillerai, se croire me volez.
Si vous aviiez vers de complainte rimez,
Quant vous vendrez en lieu avoec li enserrez.
Se li fust chascuns vers et dit et devisez.
Je cuit que ses cuers soit tant franz et esmerez.
Que, s’ele ot vo destrece, vous serez confortez… »

Et le jongleur s’offre à faire la « rime » en question, et il la fait :

Cil a fait une rime, qui molt bien le sot faire ;
Et quant ce vient au vespre, a l’ostel s’en repaire.
Si le ferme a celui qui le cuer en esclaire…

Dans le dit des Deux Lourdeurs ribauds, l’un des ribauds déclare
aussi :

II, 148 Si sai porter consels d’amors.
Et faire chapelez de flors,
Et çainture de druerie,
Et beau parler de cortoisie
Aceus qui d’amors sont espris.

Peut-être ainsi, sans qu’il soit possible d’en relever des preuves
directes, peut-être cette abondante littérature amoureuse que nous
signalions plus haut est-elle en partie l’œuvre de jongleurs. Nous
remarquerons en particulier que le ribaud fanfaron se vantait de

1. Voy. surtout Jubinal, Jongleurs et trouvères : Salut d’amour, p. 46 ;
Autre salut d’amour, p. 49; Requête d’amour, p. 143; Nouvelle requête
d’amour, p. 147 ; Le dit de la rose, p. 110 ; Les deux amants, p. 119 ; etc.

2. Éd. Fr. Michel.

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 217

savoir « faire des chapelets de fleurs », expression assez obscure,
mais qui s’éclaire de plusieurs autres textes. On lit dans un Eloge
de la femme ^, qu’elle

…fet fere chapiaus de flors
A cels qui aiment par amers.

Et si on se souvient qu’il existe un petit poème intitulé Dou
capiel a . VII. flours, qui commence ainsi – :

Une pucelle me pria,

Un don mes cuers lui otria,

Ouejou .1. capiel li fesisse..,

peut-être pourra-t-on voir dans cette ^irlande allégorique le
type d’un genre littéraire aimable, auquel s’exerçaient les amants,
ou, pour eux, les jongleurs.

Nous n’avons pas pu, ni voulu, dresser l’inventaire des
œuvres du moyen âge que nous devons à des jongleurs. Il est
trop difficile dans un trop grand nombre de cas de déterminer
l’origine de tel ou tel poème. Mais nous avons pu nous faire
une idée approximative de l’effort fourni par cette catégorie
d’écrivains pendant le xu^ et le xiii*” siècles. Cet effort fut
vaste et fécond. On peut dire d une façon générale que les jon-
gleurs ont été les principaux artisans de la littérature vulgaire à
cette époque.

Toutefois, il convient de modifier cette assertion par quelques
observations de détail. Et d’abord, parmi ceux que nous intitu-
lons jongleurs, il y a lieu de distinguer deux grandes classes,
dont 1 une vivait de la vie nomade, qui avait été celle des plus
anciens, et dont l’autre, s’étant appliquée à conquérir une situa-
tion stable, avait pris dans les cours seigneuriales un service à
peu près régulier. Les uns, vivant en contact quotidien avec la
foule, en partageaient les sentiments ; les autres, mêlés à la
société élégante, formés aux beaux usages, rompus aux finesses
de la pensée et du style, étaient les représentants d’une éduca-
tion plus savante et plus délicate. 11 y avait donc entre les jon-

1 . Jubinal, Jongleurs et trouvères, p. 85.

2. Ibid., p. 17.’

218 CHAPITRE IX

gleurs une sorte de hiérarchie, ou du moins, indépendamment
du talent de chacun, des différences d’esprit, qui expliquent la
différence d’esprit des genres littéraires et, dans chaque genre,
la différence d’esprit des œuvres. Il arriva, en efîet, naturelle-
ment, qu’ils furent attirés, les uns par un genre, les autres par
un autre, et, comme il y avait des jongleurs des rues et des jon-
gleurs de cour ou ménestrels, il y eut, sous certaines réserves,
des genres populaires et des genres aristocratiques. On a pu voir,
par exemple, que, si la chanson de geste était restée la propriété
des jongleurs proprement dits, le roman breton, adapté au goût
de la société courtoise, ne fut guère cultivé que par des ménes-
trels. En outre, dans chaque genre, il est aisé de faire le départ
entre les œuvres composées par les trouveurs de l’une ou l’autre
catégorie. Les chansons de geste d’Adenet, jolies et soignées,
n’ont pas le tour un peu rude et fruste de la Chanson de Guil-
laume ; les fabliaux de Watriquet de Couvin et de Jean de
Condé ont plus de tenue que ceux de Rutebeuf ; V Histoire de la
Croisade de Villehardouin ne resssemble pas aux Récits d^un
ménestrel de Reims.

A un autre point de vue, il faut remarquer que, si l’on peut
raisonnablement diviser la littérature médiévale en littérature
profane et littérature religieuse, les clercs ont toutefois apporté
à la littérature laïque une forte contribution, et ils étaient nom-
breux parmi ceux que nous appelons jongleurs. Quelle était la
situation de ces clercs qui se mettaient à rimer? Nous ne pou-
vons pas toujours le dire avec une grande certitude. Elle était
très variable. Il y en eut qui vécurent dans les cours en qualité
de ménestrels : ainsi, probablement, Bertrand de Bar-sur-Aube ;
il y en eut, comme Wace, qui, sans avoir résidé dans les cours,
dédiaient leurs ouvrages à de riches protecteurs ; il y en eut qui,
au gré de l’aventure, menaient cette existence des vagants dont
nous avons déjà parlé, colportant soit de dévotes histoires, soit
des bourdes plaisantes : c’est, d’une part, le cas de Garnier de
Pont-Sainte-Maxence, d’autre part celui d’une foule de goliards
anonymes. Et il n’est pas possible, en chacune des occasions où
l’on a affaire à un clerc, de dire à laquelle de ces catégories il ap-
partenait. Bien plus, il y a de nombreux cas, comme il arrive pour
Chrétien de Troyes, par exemple, où nous ne saurions même pas
que nous sommes en présence d’un clerc, si nous ne le devinions à

LES JONGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 219

sa culture. Si bien que, dans les rangs des jongleurs, jongleurs ou
ménestrels, il n’y avait pas seulement des gens d’une imagina-
tion plus ou moins heureuse, mais il y avait aussi des gens
qu’une instruction distinguée avait préparés au métier des
lettres.

Quelle a été la part de ces clercs dans l’œuvre des jongleurs?
11 est difficile, avons-nous dit, de l’estimer rigoureusement en
dressant une liste de leurs noms et de leurs œuvres ; et nous
avons dû nous contenter d’indiquer au passage que tel auteur
était un clerc ou que tel poème devait avoir pour auteur un clerc.
A défaut de conclusions précises sur ce point, on peut du moins
déterminer, en gros, quelle a été la nature de l’influence des clercs
sur la littérature du moyen âge. Et on s’aperçoit alors que ce sont
eux qui ont assuré dans cette littérature, avec plus ou moins
d’exactitude, la continuité des traditions anciennes.

Nous savons ce que nous devons penser de l’historicité de ces
Vies âe saints innombrables, que leurs auteurs nous vantent
avec obstination comme le récit d’événements authentiques : un
trouveur ne s’interdisait pas, pour embellir une histoire déjà
légendaire, d’y ajouter des traits de sa façon. Mais les légendes,
acceptées par la foi populaire pour vraies, appartenaient à une
tradition que tout le monde ne pouvait remanier tout à fait à sa
fantaisie. Les données fondamentales en représentaient, au xii^ et
au xiii^ siècles, un héritage ancien, qui avait été constitué par de
lointains aïeux. Or, cet héritage fut précisément transmis par des
clercs aux générations nouvelles. Ce sont eux qui, dans ce vaste
travail de traduction entrepris déjà au xi^ siècle, révélèrent au
grand public laïque les secrets admirables de la lettre latine ; et
c’est une initiative qui compte, dans l’histoire d’une littérature,
d’y avoir lancé un flot si abondant de thèmes merseilleux. —
Peut-être l’épopée elle-même a-t-elle des dettes à l’égard de ces
clercs. L’un des plus féconds et des plus heureux parmi les
auteurs de chansons de geste, Bertrand de Bar-sur-Aube, était un
clerc, dont la condition nous est d ailleurs très mal connue. Et
quant aux très nombreux poèmes anonymes qui nous sont restés,
les plus anciens surtout, à supposer qu’ils soient l’œuvre de jon-
gleurs sans culture spéciale, ils se rattachent souvent à des sou-
venirs historiques, qui ne pouvaient être ravivés que par des
hommes bien informés du passé. — Mais, on doit l’avouer, ce

220 CHAPITBK IX

point est assez obscur : il y a d’autres domaines où la trace de
l’érudition cléricale est plus immédiatement apparente : ainsi dans
le roman dit antique et dans une foule d’histoires d’origine
gréco-byzantine et orientale. Deux noms illustres arrêtent ici
l’attention : celui de Benoît de Sainte-More, qui travailla pour
le public français la matière légendaire des Grecs et des Latins ;
et celui de Chrétien de Troyes, qui, sans écrire des romans
antiques, emprunte constamment aux auteurs anciens, dont il
est nourri, l’idée de situations, de sentiments, d’aventures, qu’il
accommode ingénieusement au goût de ses contemporains. Ces
deux trouveurs ont occupé entre tous un rang privilégié et joui
d’une notoriété exceptionnelle. Mais, parmi les romans anonymes,
un très grand nombre, à en juger, non par le sujet (comme la
Violette, qui traite un thème de provenance byzantine), mais par
le détail de l’exécution (comme la première version de Floire et
Blancheflor, où se remarque une connaissance particulière des
procédés descriptifs des anciens), un très grand nombre ne
peuvent être l’œuvre que de gens cultivés, comme l’étaient pré-
cisément les clercs. Et ainsi, plusieurs genres qui n’étaient ni
savants, ni religieux, ont dû aux clercs leur matière et leur
forme. C’est grâce à eux qu’ont vécu, dans la littérature vulgaire
du moyen âge, certains souvenirs historiques ou légendaires, en
même temps que certains thèmes et procédés des littératures
anciennes.

Quand on a fait cette part, dans la littérature, au travail des
clercs, quand on a ajouté qu’ils se sont aussi exercés à des genres
qui ne demandaient pas de culture spéciale, comme les fabliaux,
et qu’ils ont été à peu près seuls à cultiver la poésie morale, il
reste plus d’une œuvre qu’il faut attribuer à des jongleurs
dépourvus d’érudition quelconque. Il pourrait y avoir intérêt à
comparer, en dressant des listes, les mérites respectifs des clercs
et des laïques. 11 vaut mieux remarquer que les uns et les
autres ont vécu en contact constant avec le public auquel
ils s’adressaient. Le fait est important. Il explique que les
deux siècles du moyen âge les plus riches en belles œuvres, le
xii^ et le xiii% sont précisément ceux où l’art de jonglerie est en
pleine prospérité. L’épreuve quotidienne que l’auteur fait de la
vertu et de l’efficacité de son œuvre, quand il la récite, l’empêche
de se perdre dans des inventions artificielles et sans portée. S’il

LES JO.NGLEURS ET LES GENRES LITTÉRAIRES 221

se présente devant un auditoire varié et mêlé, où se pressent des
gens de toute condition et de toute culture, c’est une circon-
stance favorable au maintien des traditions saines. Il garde le
sentiment utile que la force de l’œuvre est dans la conception,
dans la beauté du sujet et des situations, plutôt que dans l’adresse
de 1 exécution et dans les grâces de la forme. Pour plusieurs
genres, la transformation de la jonglerie en ménestrandie a été
un événement fatal; ainsi pour l’épopée. Un poète adroit et bril-
lant, comme Adenet le Koi, déplace l’attention du public des
beautés essentielles de l’action vers les recherches subtiles du style
et de la rime ; et, bien qu’il soit un très heureux écrivain, ni
Bovon de Commarcis, ni Ogier, ne valent ni la Chanson de Guil-
laume, ni la Chanson de Roland. Ce qui caractérise la littérature,
tant qu’elle est entre les mains des jongleurs, c’est sa vigueur et
la richesse de son fonds, vertus fondamentales qui s’évanouiront
lorsque, devenant 1 affaire d un public spécial et d’auteurs trop
raffinés, elle voudra se faire plus ingénieuse qu’émouvante, et
que, exagérant le rôle de la technique, elle se perdra dans l’allé-
gorie et la complication des formes lyriques.

TROISIEME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

DISSOLUTIOX DE l’aRT DE JONGLERIE

Le xiu^ siècle avait été, pour les jongleurs, un âge de félicité.
Ils en avaient été les rois. Mais, dès le xrv* siècle, leur institu-
tion touche à son déclin.

Nous n’en jugerons pas sur la plainte des poètes qui blâment
la ladrerie de leurs contemporains et sefTorcent par tous les
moyens dintéresser la libéralité des riches ‘. Ces plaintes, vieilles
du reste, nétaient peut-être pas fondées sur un abaissement réel
de crédit, et elles s’expliquent très aisément par le désir d’exci-
ter un auditoire naturellement peu généreux à fuir le reproche
d’avarice. En fait, même après l’an 1300, on s’abandonne
encore à de grandes prodigalités au bénéfice des jongleurs.
Plusieurs des exemples qu’on a cités dans les chapitres pré-
cédents sont postérieurs au xiii” siècle -. Et l’on peut leur

1 . Voy. les textes cités, déjà pour le xiii* siècle, p. 150 etn. 1. On peut en
ajouter d’autres. Les poètes se plaignent qu’on ne donne plus les vieux
vêtements et qu’ils servent à payer les services: voy. Le miroir du monde,
éd. F. Chavannes [Mémoires et documents de la Société d’histoire de la Suisse
romande’^ p. 79 : Les seigneurs « sont fin frepier, car il les vendent plus
chier (leurs vieux habits) que il ne feroient en un marchié. Car il les
donnent a leurs serjans ou a leurs ouvriers ». Ils usent leurs vêtements
tant qu’ils le peuvent; voy. Beaudous :

98 Une penne fait dous saisons

Li nuef dedens, 11 vies dehors.

Une arme metent en dous cors.
Voy. plus haut, p. 37, u. 6, ce que dit un poète de langue latine sur le
même sujet.

2. Voy., par exemple, p.61, n.2, et p. 99, n. 3. Ajouter, pour Tannée 1382, ce
témoignage de Confortus Pulex [Hisforia Vicénlina, dans Muratori, Rer. ital.

224 CHAPITRE PRKWIER

en ajouter d’autres : il suffît d’analyser les livres de comptes
des grandes et des petites cours *. On vit, en 1383, Pierre de
Gourtenay, chevalier anglais, venir se battre en France contre
Guy de la Trémoille et amener avec lui ses jongleurs, aux-
quels il fut payé cent livres d’or sur l’ordre de Charles VI -. En
1415, et en une seule fois, Henri V d’Angleterre engagea dix-huit
ménestrels pour le suivre en Guyenne et ailleurs^. Aux assemblées
solennelles, les jongleurs accourus de toutes parts étaient tou-
jours innombrables.

D’autre part, si ces mêmes poètes gémissent sur la décadence
de la jonglerie, ils le font d’un point de vue qui n’est pas le
nôtre. Ils regrettent une époque qu ils veulent imaginer plus
belle que la leur parce que les profits y étaient plus grands. Ils
regrettent que leur situation personnelle ne soit pas assez bril-
lante et que leurs services soient pauvrement récompensés. Or,
si la jonglerie baissait, ce n’est pas la diminution des salaires qui
le prouve : c’est la transformation de l’art considéré en lui-même,
c’est sa dissolution.

Certes, il ne manquait ni d’écrivains, ni de musiciens, et
d’excellents. Mieux que jamais on les estimait au xiv^ siècle.
Mais on commençait à ne plus les compter parmi les jongleurs.
Le type de l’ancien jongleur, qui était apte à toutes sortes d’exer-
cices, disparaissait. L’industrie complexe qui avait fleuri au xii^

script., t. XIII, p. 1237 ss.), relatif aux noces d’Antoine Scaliger : « Fue-
runt plures quam ducenti histriones diversarum regionum, qui nova indu-
menta singuli perceperunt secundum dignitates, valons ad minus decem
ducatorum pro quoque. »

1. Voy. les textes cités par Gautier, Épopées fr., t. II, p. o2 ss., surtout
d’après les comptes des ducs de Bourgogne. On verra mentionnés là les
ménestrels des seigneurs de Sully et de Fiennes, de Laval et de Craon,
aussi bien que ceux des comtes de Flandi’es et de Foix, des ducs de Berry
et de Bar, de la comtesse Maliaut d’Artois. Le même engoûment pour les
jongleurs s’observe encore en Angleterre à la même époque.

2. Voy. De la Rue, Essai sur les bardes, les Jongleurs et les trouvères, t. I,
p. 233.

3. Le texte du contrat nous a été conservé (Rymer, Fœdera, an. 1415) :
<( Geste endenture, faite le v jour de juyn, l’an tierce nostre sovereigne sei-
gneur le roi Henri, puis le conquest quint, tesmoigne que John Glyff
ministral, et autres xvii ministralls, ount receuz de nostre dit seigneur le
roy, par le mayns de Thomas count d’Arundel et de Surrie, tresorer
d’Engleterre, xl I.s. sur lour gages a chescun de ceux xii d. le jour,
pur demy quarter de l’an, pur servir nostre dit seigneur le roy es parties
de Guyen, ou ailleurs… >•> etc.

DISSOLUTION DE l’aRT DE JONGLERIE 225

et air’ xiii® siècles, se résolvait en une série de spécialités dis-
tinctes et isolées. On ne rangeait plus dans une classe unique
les chanteurs, les acteurs, les montreurs et les poètes. Nous
avons vu pourquoi : de la foule confuse des amuseurs publics,
répondant aux goûts nouveaux d’une société curieuse de choses
ingénieuses et raffinées, des hommes s’étaient peu à peu déta-
chés, qui avaient trouvé dans des occupations choisies des res-
sources suffisantes. C’avait été là l’origine de spécialités, de la
division et de la « différenciation» de l’art de jonglerie. Et tandis
que les uns bénéficiaient de cette transformation, qui les dispen-
sait de besognes obscures et humiliantes, les autres, ceux qui
n’avaient conservé du métier ancien que les travaux plus vul-
gaires, étaient voués à une destinée médiocre et sans éclat. Si
les musiciens et les trouveurs étaient devenus des hommes ap-
préciés et même honorés, les bateleurs, les dresseurs, les acro-
bates, traînaient une vie dépourvue de gloire, et ils ne pouvaient
plus invoquer, pour se rehausser, leur cousinage, maintenant
trop vieux et trop lointain, avec des artistes plus considérés.
C’est bien à partir de ce moment qu’il y a lieu d’établir une hié-
rarchie entre les difi’é rentes sortes de jongleurs et de leur assi-
gner un rang selon la qualité de leur talent. La poésie et l’art,
sous leurs formes les plus belles, ont cessé d’être populaires. Il
n’y a plus que certains genres, d’un caractère bien déterminé,
qui vivent dans les rues et aux foires : c’est dans les cours, au
milieu d’un monde choisi, que fleurit la littérature. Et ainsi, « la
condition des auteurs change ; ils deviennent de plus en plus des
c( hommes de lettres » au sens moderne du mot ; la plupart sont
des clercs, au moins par l’instruction qu’ils ont reçue. Il n’y a
plus dœuvres anonymes, sauf celles dont l’auteur a jugé habile
ou prudent de cacher son nom, et les derniers regains de la vieille
poésie épique. Les écrivains travaillent en général pour des rois
et des princes, et ceux-ci encouragent, suivant leurs goûts, la
littérature galante ou la littérature instructive »^.

Cependant, même alors, quand il n’y a plus pour l’illustrer ni
chansons de geste, ni Vies de saints, et que les symphonies sont
devenues l’étude d’artistes savants, la jonglerie continue à inté-

1. G. Paris, Esquisse de la littérature française au moyen âge, p. 210.
Faral. — Les jongleurs au moyen âge. 15

226 chapitrp: premier

resser l’histoire des lettres. 11 y a un genre qui lui appartient
encore : c’est le théâtre comique. Il faudra longtemps pour qu’il
lui échappe, se guindant, lui aussi après les autres, à la dignité
de genre purement littéraire.

Les jongleurs et le théâtre comique:
la tradition mimique.

Le problème des origines du théâtre comique est loin d’être
clair, et on lui a donné des solutions diverses.

Il ne saurait être question de rattacher cette forme de l’art dra-
matique aux productions latines, nombreuses du ix^ au X[ii® siècle,
qui portent le nom de comédies ^ Ni par le sujet, ni par l’esprit,
ces comédies n’ont de rapport avec les œuvres comiques en
langue française du xiv” et du xv” siècles. Et d’abord elles n’étaient
pas à proprement parler des drames. On a surabondamment
prouvé que, si elles avaient été conçues sur le modèle des comé-
dies antiques, c’était par des gens qui méconnaissaient le carac-
tère théâtral de ces dernières, et qui les considéraient comme des
pièces à lire ou à réciter -. C’est pour marquer cette oblitération
du sentiment scénique chez les clercs qui les écrivaient, qu’on
les a appelées des « comédies élégiaques». S’il y a une tradition
continue depuis les usages de l’antiquité romaine jusqu’à ceux
du moyen âge, ce n’est assurément pas ici qu’il faut espérer la
découvrir.

Les souvenirs classiques une fois écartés, l’idée pouvait venir,
renonçant à spéculer sur les origines lointaines, de rechercher
si le théâtre comique n’avait pas pu naître, très naturellement, du
drame sérieux et religieux. Il est certain que les spectacles litur-
giques, pénétrés par l’esprit profane, ont perdu peu à peu leur
caractère cultuel pour passer du rang d’exercices pieux à celui de
simples divertissements, et il s’en faut que le sens des mystères du
XV® siècle soit le même que celui de la Résurrection du Sauveur
ou d’Adam. Inclinant de plus en plus vers le goût populaire et
renonçant sans scrupule à édifier pourvu qu’il amusât, le drame
aurait donc pu devenir tout à fait laïque, et, par un progrès continu,

1. Comme sont, par exemple, les pièces de Ilrotsvitha, ou le Gétd, VAu-
lularia, le Parnphilus, le Babio.

2. Voy. Creizenach, Geschichte dea neueren Drainas, l. I, p. 1 ss.

DISSOLUTION DE l’aRT DE JONGLERIE 227

les inventions comiques auraient pu s V glisser si bien, que le genre,
transformé, devînt comédie. Certains faits qu’il est possible d’ob-
server semblent confirmer une telle hypothèse. Les productions du
théâtre comique sont plus récentes que celles du théâtre reli-
gieux : les mystères apparaissent avant la farce ; et on pourrait
en chercher les raisons, si, précisément, le second genre nétait
pas issu du premier par une évolution facile à suivre. L’élément
comique qui vivra plus tard de lui-même et isolément, apparaît
en germe dans les plus vieux mystères et, depuis ce moment,
va en se développant avec continuité jusqu’au jour où, cessant de
vivre en parasite, il se détache du tronc qui l’avait nourri. Le
théâtre d’Arras pourrait être de ce point de vue 1 objet de remarques
intéressantes, soit qu’on mette le jeu de Robin et de Marion en
relation avec les scènes des bergers dans les représentations de
Noël, soit qu’on observe dans le Jeu de Saint Nicolas les traits
qui en font un intermédiaire entre le miracle et la comédie tout
à fait profane, un intermédiaire logique et historique .

Cette théorie a ses partisans, plus ou moins absolus’, bien
quelle soit plus ingénieuse que vraie. On s’abuse, en eiîet,
quelque peu sur la valeur de la preuve quand on fait remarquer les
progrès de l’élément comique au sein du théâtre religieux et quand
on veut, pour cette seule raison, placer justement là l’origine du
théâtre laïque. Faut-il croire que, dans les mystères ou les mi-
racles, les scènes comiques soient spontanément écloses ? ou bien
n’est- il pas ^^^isemblable, autant et plus, que l’esprit comique a
agi comme une influence extérieure, de plus en plus sensible, sur
un genre que tout destinait à la gravité? Plusieurs raisons, que
nous aurons par la suite l’occasion de développer, portent à croire
que les scènes plaisantes, naturellement étrangères au théâtre
sérieilx, y fvu-ent un emprunt, assez inattendu et d’ailleurs pré-
coce, à une forme d’art voisine et prospère.

Au reste, la thèse repose sur des faits qui ne sont pas suffisam-
ment assurés et l’observation fondamentale que le théâtre comique
est, en France, postérieur au théâtre religieux, est sujette à revi-
sion. C’est une question de savoir s’il n’a existé d’oeuvres que

1. Voy. Wilmotte, La naissance de Vêlement comique dans le théâtre reli-
gieux du moyen âge (Mémoire lu au congrès d’histoire comparée des littér.,
Paris, 1900). M. Linlilhac, Hist. gén. du théâtre en France, t. II, p. 21 ss.,
paraît prendre en grande considération l’hypothèse de M. Wilmotte.

228 CHAPIÏHE PREMIER

celles qui nous sont parvenues. Beaucoup, qui ont été fameuses
en leur temps, ont été sauvées miraculeusement de Toubli et ne
doivent leur salut qu’à un unique manuscrit. Si Ton songe que,
en la matière qui nous occupe, la tradition orale, beaucoup plus
infidèle que l’écriture, était ordinairement la seule à qui on eût
recours, on ne pourra s’empêcher de concevoir des doutes sur
l’exactitude de notre information. Pour fortifier ces doutes, d’ail-
leurs, il se trouve précisément que nous ignorerions tout à fait l’exis-
tence de la farce avant le xv** siècle, si, par miracle, un fragment
du poème de Y Enfant et V Aveugle^ remontant au xiii*’ siècle,
n’avait pas été retrouvé sur un feuillet de garde * . Tout donne à
penser qu’une production comique, intense même, a pu exister,
sans que rien en ait survécu. Il faut gager que le théâtre artésien
n’a pas produit en un siècle entier les trois seuls jeux de Saint
Nicolas, de la Feuillée, de Rohin et Marion. Le théâtre comique
est fécond dès le xiii” siècle : le théâtre religieux avait-il donc si
tôt décliné, que, à peine né, il fût envahi par l’esprit profane ?
C’est au moins peu vraisemblable.

Nous nous croyons fondés pour les raisons qui précèdent à
contester que le théâtre comique ait pu naître du théâtre sérieux.
Et nous le contestons d’autant plus délibérément que nous
sommes disposés, pour d’autres raisons que nous dirons, à pla-
cer l’origine de ce théâtre comique dans l’antique tradition
mimique, dont les jongleurs étaient les dépositaires 2.

En quoi consiste cette tradition ? il n’est pas aisé de le dire
d’une façon tout à la fois assez précise et assez complète. Nous
l’essaierons pourtant. Et d’abord on notera que, s’il y a entre les
farceurs du xv° siècle et les mimes du Bas-Empire une ressem-
blance due à l’analogie des thèmes traités, ce n’est point là le
fait important. Que les uns et les autres se soient plu, comme
on l’a observé, à mettre en scène des histoires d’adultère, et que
leur sympathie soit allée d’habitude aux trompeurs, on n’en peut
tirer aucune conclusion. 11 faudrait montrer que cette commu-

1. Éd. P. Meyer [Jahrb. fur romanische und englische Litteratur, t. VI,
p. 163).

2. Voy. cette opinion exprimée, toujours avec réserves, par G. Paris,
Manuel, par. 131 ; Mortensen, Le thénlre français au moyen âge,
trad. Philipot, p. 199 ; Creizenach, Geschichte des neueren Drarnas, t. I,
p. 380 ss. ; Lintilliac, ouvr. cit., p. 17 ss.

DISSOLUTION DE l’aRT DE JONGLERIE 229

nauté de dispositions est due à autre chose qu’à une simple coïn-
cidence ‘. Les formes du comique ne sont pas si nombreuses,
qu on ne puisse s y rencontrer. Nous n’avons pas les intermé-
diaires nécessaires pour prouver que la farce prend sa source
aux drames des mimes antiques ; et, en leur absence, nous pou-
vons bien relever des analogies littéraires entre les deux genres,
mais non pas établir de l’un à l’autre une relation historique
quelconque ~.

Ce que les jongleurs ont hérité des mimes latins, ce n’est pas
leur répertoire; c’est simplement l’esprit mimique, esprit fort
riche, qui s’exprime de manières très diverses, par des danses,
des scènes muettes, des dialogues, ou autrement. Ils ont été
animés par cet instinct très ancien qui pousse les hommes à se
contrefaire eux-mêmes, et qui leur fait prendre plaisir à voir imi-
ter leurs propres actions, leurs gestes, leurs attitudes, leurs
paroles. Ils ont inventé, guidés par ce sens particulier, des formes
de jeu variées, et qui, rudimentaires ou perfectionnées, pro-
cèdent toujours du même principe. C’est pourquoi il ne faut pas
seulement appeler mime ce genre dramatique spécial, qui passe
pour vme variété dégénérée ou inférieure de la comédie. Le mime
littéraire p’est qu’une variété du mime en général, aussi voi-

4. M. Creizenach, qui fait le rapprochement (oucr. cité, t. I, p. 387), se
montre certainement circonspect, et ne se fait pas illusion sur sa valeur.
M. Lintilhac [ouvr. cité, p. 20 ss.) lui attribue beaucoup plus de prix, bien
qu’il n’apporte aucun argument de plus que M. Creizenach, auquel il em-
prunte visiblement son information.

2. Les intermédiaires en question, que nous ne saurions saisir directe-
ment, on a tenté de les atteindre à travers un texte curieux de la Poetica
de Johannes Anglicus (voy. Creizenach, passage cité, et Lintilhac, passage
cité, qui, pour ne s’être pas reporté à l’original et s’en être tenu au commen-
taire de Creizenach, fait un contresens). Johannes Anglicus pose comme
règle pour la comédie, qu’elle doit comprendre cinq actes et qu’il doit v
figurer cinq personnages, parmi lesquels l’époux, la femme et l’amant. Et
il semble qu’il donne le beau rôle à l’amant. M. Creizenach remarque
qu’il n’en est pas ainsi dans la comédie de Plante et de Térence. Comment
donc expliquer l’avis de Johannes Anglicus ? C’est, dit-il, en supposant que
le mime latin, qui se complaisait, lui, à ces histoires d’adultère, a survécu
au moyen âge. Mais il diminue lui-même la solidité de cette explication,
en supposant que Johannes Anglicus a pu penser à ces comédies latines
récitées du moyen âge, dont l’une, le Babio, répond bien, en effet, à la
définition du critique. S’il en est ainsi, la question demeure intacte, et il
s’agit de savoir quelle est précisément l’origine de ce genre, et quels rap-
ports il entretient avec le mime antique.

230 CHAPITRE PREMIER

sine des bas-fonds que des sommets de l’art. Il y a des panto-
mimes , il y a des danses mimiques. Loin de s’épuiser dans la
production de certaines œuvres dramatiques, l’esprit mimique se
manifeste par des créations multiples. Quelles furent les princi-
pales, c’est ce qu’il nous reste à indiquer.

CHAPITRE II

LES JONGLEURS. LE MIME ET LE THÉÂTRE RÉGULIER.

La danse mimique.

Des formes artistiques sous lesquelles s’est manifesté le goût
de rimitation, la plus ancienne est la danse. La danse mimique
semble bien avoir précédé, en Grèce, les variétés purement litté-
raires du mime, quoique à vrai dire elle n’apparaisse pas comme
un genre simple et élémentaire. Modifiant, en effet, le modèle
qu’elle se propose de rendre, transposant la réalité et s’imposant
la loi d’une cadence déterminée, il est évident qu’elle implique,
sans qu’on en voie bien l’intérêt immédiat, une part de conven-
tion considérable. On croirait volontiers que le « style » est une
chose très artificielle. Et pourtant, c’est un fait que, dans
l’histoire du mime grec, les premiers acteurs ont assujetti leur
jeu à une cadence. On ne peut pas l’affirmer d’une façon aussi
absolue pour le moyen âge ; mais il est certain que la danse
mimée existait dès le viii’^ siècle, alors que les essais les plus
anciens de représentations sans rythme sont de beaucoup posté-
rieurs. Au reste, l’important est ici de remarquer que cet art, s’il
ne prépare pas le drame, relève en tout cas du même genre d’ac-
tivité, et qu’il a été de bonne heure et très tard la chose des
jongleurs.

Aux jongleurs exclusivement appartiennent des danses qui
avaient un rapport étroit avec leur métier de bateleurs. C’est
ainsi, par exemple, qu’on en voit exécuter un ballet, dont le
motif était fourni par la présence d’un ours : tandis que des musi-
ciens flûtaient, une danseuse prenait les poses et les expressions
de physionomie qui traduisent la crainte, tantôt courant à l’ani-
mal et tantôt le fuyant, à pas rji^hmés ‘. Mais, outre les exer-

1. Cest probablement ainsi qu’il faut interpréter deux figures du
X* siècle éditées par Simiï, Sports and Pastimes, pi. XXII. Dans l’une, ce
n’est point une danseuse, mais un danseur, que Ton voit paraître.

232 CHAPITRE 11

cices de cette espèce ^, les jongleurs en pratiquaient d’autres, qui
n’avaient pas le même caractère strictement professionnel. Ils se
mêlaient aux danses mondaines. Celles-ci, qu’on pourrait croire
faites pour le seul plaisir des danseurs, se présentent surtout
comme des spectacles. Elles intéressent ceux qui les regardent
autant que ceux qui y prennent part. Il semble même que les
hommes aient souvent préféré voir danser que danser, réservant
aux femmes de se montrer. Et c’était si bien là un divertisse-
ment pour le public, que, dans les Tournois de Chauvenci, une
compagnie de seigneurs et de dames va donner une représen-
tation de cette sorte à des chevaliers blessés, pour les distraire 2.
L’idée d’offrir ainsi des danses, comme on offre la comédie, nous
paraîtra toute naturelle (bien qu’on puisse aussi l’expliquer autre-
ment) si ces danses étaient précisément de véritables petits drames.
A travers une suite de figures qui en marquaient les diverses péri-

1. Car ils étaient variés. Peut-être faudrait-il parler ici de la Danse des
épées, d’ailleurs assez mal connue. On a désigné sous ce nom des choses
d’origine et d’esprit très différents. Voy., parmi les travaux consacrés à ce
sujet : Miillenhoff, Ueber den Schwerttanz [Festgaben fur Gusiav Homeyer,
1871), pages auxquelles font suite et complément deux articles de la Zeit-
schrift fur deutschen Alterthum, t. XVIII, p. 9, et t. XX, p. 10; F. A. Mayer,
Ein deutsches Schwerttanzspiel aus Ungarn [Zeitschrifl fur Vôlkerpsycholo-
gie, 1889, p. 204- et 416). Il est, en tout cas, vraisemblable que les jongleurs
avaient introduit dans leur répertoire cette danse (voy. Strutt, p. 260 ; Du
Méril, La Comédie, p. 84), qui, à la Renaissance, était encore connue sous
le nom de Danse des Bouffons (Chambers, t. 1, p. 191).

Giraut de Cambrie, Itinerarium Cambriae, I, 2 {Rer. britan. script.), fait
une description bien étrange de certains exercices mimés : « Videasenim hic
homines seu puellas, nunc in ecclesia, nunc in coemiterio, nunc in chorea,
quae circa coemiterium cum cantilena circumfertur, subito in terram cor-
ruere, et primo tanquam in extasim ductos et quietos ; deinde statim tan-
quam in phrenesim raptos exsilientes, opéra quaecumque festis diebus il-
licite perpetrare consueverant, tam manibus quam pedibus, coram populo
repraesentantes. Videas hune aratro manus aptare, illum quasi stimulo
boves excitare ; et utrumque quasi laborem mitigando solitas barbarae
modulationis voces efferi*e. Videas hune artem sutoriain, illum pellipariam
imitari. Item videas hanc quasi colum bajulando, nunc filum manibus et
bracchiis in longum extrahere, nunc extractum occandum tanquam in fu-
sum revocare : istam deambulando productis fllis quasi telam ordiri ; illam
sedendo quasi jam ordinatam opposis lanceolae jactibus et alternis cala-
mistrae cominus ictibus texere mireris. Demum vero intra ecclesiam cum
oblationibus ad altare perductos tanquam experrectos et ad se redeuntes
obtupescas ». Les acteurs de ces sortes de mimes n’étaient pas des jon-
gleurs. Il s’agit ici de cérémonies de pénitence.

2, Voy. éd. Delmotte, p. 160 ss.

LES JONGLEURS, LE MIME ET LE THÉÂTRE RÉGULIER 233

péties, l’intrigue, ordinairement une histoire d’amour très simple,
se développait, empruntant à la musique, aux gestes, au chant,
d’agréables moyens d’expression. M. J. Bédier a consacré une
étude d’ensemble aux plus anciennes danses françaises *. Toutes
celles qu’il examine, la Balerie de la Reine du Printemps, le Bois
d’Amour, la Belle enlevée, la Balerie du Jaloux, Belle Aëlis, le
Jeu du Guetteur, toutes, présentent un caractère mimique très
marqué. Mais nous en retiendrons deux, en raison du rôle,
expressément attesté pour l’une, extrêmement probable pour
l’autre, qu’y tenait un jongleur : ce sont le jeu du Chapelet et la
Danse Robardoise. Le Chapelet se jouait, si on peut dire, à trois
personnages. Le thème en était fourni par l’aventure d’une jeune
fille à qui un ménestrel présentait un jeune seigneur , tout ai-
mable, et qu’elle agréait. Les mines de la jeime fille, qui tressait
des chapeaux de fleurs et les essayait, ses chansons, mêlées ou
alternant avec les pas de danse, son entretien avec le ménestrel,
qui lui proposait im ami, sa retraite dans un bocage imaginaire
en attendant le baron promis, enfin son départ en compagnie du
galant, fournissaient la matière d’une série de scènes vivantes,
qui s’interprétaient moitié parla parole et moitié par le geste. Le
jongleur qui figurait dans ce jeu en était le meneur. S il y avait
des gens du monde, une dame et un baron, qui y fissent leur rôle,
c’était lui qui les dirigeait. Il jouait de la vielle et introduisait
les personnages. Quant à la Danse Robardoise, peut-être était-elle
exécutée uniquement par des jongleurs ou des jongleresses, si
l’on tient compte de ce détail que l’un des acteurs était tra-
vesti.

C est ainsi qu’aujourd’hui encore nous relevons des traces de
l’activité des jongleurs dans un genre dont les productions sont
essentiellement éphémères ; mais nous ne voulons pas nous y
attarder, afin d arriver aussitôt aux formes littéraires du mime.

Caractère mimique de la littérature
du moyen âge.

La littérature du moyen âge considérée dans son ensemble pré-
sente un caractère mimique très accusé. On verra combien y sont

1. Revue des Deux-Mondes, 1900, t. I, p. 398 ss.

234 CHAPITRE II

nombreuses les œuvres qui comportent une mise en scène véritable,
plus ou moins riche, plus ou moins compliquée; mais, même
dans les genres les plus éloignés du. théâtre, dans le roman, par
exemple, l’action tient une place considérable. Et pour préciser
ce que nous entendons par action, remarquons que le caractère
mimique dont nous parlions ne vient ni d’une conception par-
ticulière des sujets, ni de l’emploi de formules d’art spéciales :
si bien que, à première vue, il n’y a pas de différence essen-
tielle, sous le rapport du genre, entre un roman comme Cléo-
madès et un roman comme Candide. La différence, une diffé-
rence radicale, existe pourtant : elle est dans l’usage de l’œuvre.
Il est capital d’observer que le public ne lit pas, mais qu’il
écoute. Devant le jongleur qui récite, il voit, par une illusion
facile, les héros du conte prendre vie, et alors l’exécutant
joue expressément un rôle dramatique. 11 porte la parole des
personnages en chaque occasion où le monologue et le dia-
logue se mêlent à la narration : à ce titre déjà il les représente ;
mais, en outre, il sera naturellement amené à animer sa lecture
ou sa récitation par des changements de ton, par des jeux de
physionomie, par des gestes ; et, à partir de ce moment, il sera
tout à fait un acteur.

Nous avons conservé des documents précieux sur l’emploi des
procédés mimiques d’exposition, non seulement quand il s’agis-
sait d’œuvresscéniques à proprement parler, sur lesquelles on insis-
tera plus loin, mais aussi quand il s’agissait d’œuvres, qui, toutes
dialoguées qu’elles pouvaient être, n’en étaient pas moins réser-
vées à la lecture. M. Creizenach pense et montre que beaucoup
de comédies latines du moyen âge, qui n’avaient rien de commun
par leur destination avec la comédie antique, dont l’esprit, nous
l’avons vu, s’était perdu, étaient lues par un «auctor» unique,
qui s’était formé dans l’art de changer sa voix selon les person-
nages. La difficulté est de dire, à propos de chaque pièce, si elle
était faite pour une lecture mimée ou pour une lecture simple.
Mais il est hors de doute que l’art de la lecture mimée était fort
cultivé.

Le trait vaut la peine d’être remarqué ; car, par une réaction
singulière, la façon d’exécuter les œuvres finit par influer sur
leur composition. Les auteurs se plurent k enrichir leurs poèmes
d’ornements ingénieux, qui, en faisant valoir l’habileté du diseur,

LES JONGLEURS, LE MLME ET LE THÉÀTKE RÉGULIER 235

pouvaient contribuer à son succès personnel. C’est ainsi que, par
une mode bien accueillie du public, à en juger d’après sa diffusion,
on vit à un moment donné toute une série de romans s’émailler de
refrains de chansons à danser, et les avantages de cette nou-
veauté nous échapperaient si, parmi les poètes qui l’adoptèrent,
il ne s’en était pas trouvé pour nous les indiquer. « On ne saurait
se lasser, explique l’auteur de Guillaume de Dole, d’un livre qui
tout à la fois se lit et se chante » ; et il fait clairement entendre
qu’il ne s’agit pas de lire et chanter soi-même, mais d’écouter
lire et chanter :

8 Ja nuls n’iert de Toir lassez,

Car, s’en vieult, l’en i chante et lit
Et s’est fez par si grant délit,
Que tuit cil s’en esjoïront
Qui chanter et lire l’orront,
Qu’il lor sera nouviaus toz jors.

Gerbert de Montreuil, dans la préface du Roman de la Violette
écrit des choses semblables :

Et s’est H contes biaus et gens
Que je vous voel dire et conter,
Quar on i puet lire et chanter.
Et si est si bien acordanz
Li cans au dit.

Et ces deux auteurs s’étaient si peu trompés dans leurs prévi-
sions que, à l’imitation de Guillaume de Dole, et du Roman de
la Violette, qui déjà imitait Guillaume de Dole, une foule de
romans se « farcirent -» de refrains, tels que Cléomadès, ou Mélia-
cin, ou le Châtelain de Couci, ou les Tournois de Chauvenci, ou
Renart le Nouvel, ou, sous une forme plus brève, la Cour de
Paradis. Or. bien que nous ne le trouvions nulle part formelle-
ment assuré, il faut bien penser que les jongleurs étaient direc-
tement intéressés à ces inventions. Ils l’étaient à titre d’auteurs,
et ils l’étaient à titre d’exécutants, auxquels on avait ordinaire-
ment recours pour la lecture.

236

CHAPITRE TI

Le monologue dramatique^.

La forme la plus simple du mime littéraire proprement dit est
le monologue. A en juger par le nombre des œuvres datées de
cette époque, c’est un genre qui fut très en faveur au xv^ siècle ;
mais il ne faudrait pas en conclure qu’il n’ait pas vécu, et d’une
vie très vigoureuse, beaucoup plus tôt. On connaît un sujet qui,
dès le xiii” siècle, exerçait la verve des trouveurs : c’est celui de
YHerberie. Nous avons conservé trois pièces se rapportant à ce
thème. Leurs auteurs se sont amusés à contrefaire ces charlatans,
à mimer ces marchands de simples, que tout le monde avait
entendu pérorer follement aux jours de foire. Ils reprennent,
en les exagérant, les procédés de leur rhétorique délirante, et
ils chevauchent, au gré d’une imagination dévergondée, à tra-
vers les fantaisies les plus saugrenues. On riait à ces parodies
faciles, où les cocasseries inventées par l’imitateur ajoutaient au
comique du modèle. Les jongleurs faisaient valoir le discours par
les artifices de leur diction ; car c’étaient eux qui débitaient
ces facéties, vraisemblablement devant les assemblées bour-
geoises, en même temps que les fabliaux et d’autres balivernes “-.
C’est au xiii*’ siècle encore que rem.onte la dispute des Deux
murdeurs^ ribauds, qui compte parmi les monologues parce qu’elle
ne consiste pas en un débat dialogué, mais qu’elle se compose de
deux longues tirades sans interruptions. Les personnages sont
ici deux jongleurs qui se querellent sur leurs talents respectifs,
et qui, s’envojant des bordées d’injures, mêlent à leurs inventions,
pour faire leur propre éloge, des inepties bouffonnes ■^. Et, sans
aller emprunter à la littérature provençale des titres de mono-
logues contemporains 4, il convient de signaler aussi à cette
époque, le succès d’une espèce de mime, probablement parlé, qui
paraît avoir eu alors beaucoup de succès, et qu’on appelle le jeu
de l’Ivre et le jeu du Sot ‘.

1. Voy. Picot, Rom., t. XV, p. 358, t. XVI, p. 428, t. XVII, p. 207.

2. Voy. Mimes français du XIIl^ siècle, n° m.

3. Voy. ouvr. cité, n° iv.

4. Voy. Picot, Le monologue dramatique {Rom., t. XVI, p. 496).

5. Voy. le Dit du buffet (Montaiglon, Recueil des fabliaux, t. III, n” lxxx,
V. 142) : « L’un fet l’ivre, l’autre le sot » ; le Conte des hérauts (Scheler,Z>j7s
et contes de Baudouin de Condé, t. I, p. 153, v. 64) : « ..l’un por faire l’ivre.
L’autre le cat, le tiers le sot » ; Le bacheler d’armes (Jubinal, Nouveau

LES JONGLEURS, LE MIME ET LE THÉÂTRE RÉGULIER 237

Il semble que, à partir de la fin du xr-« siècle, la faveur du
public se soit retirée des formes narratives de la littérature pour
se porter vers les formes dramatiques, et les monologues, qui
avaient vécu un tçmps à côté des fabliaux et des contes sans en
compromettre la vogxie, finirent par absorber en eux toute l’acti-
vité des auteurs populaires. On a nié que ce fait ait été d’impor-
tance dans l’histoire du théâtre * ; mais nous croyons que le
monologue fournit logiquement, et peut-être historiquement, un
intermédiaire entre le fabliau et la farce, et que, en tout cas, on
ne saurait en contester le caractère dramatique. Or, n’aurait-il
pas fourni à la comédie l’exemple d’un spectacle régulier, que ce
serait déjà beaucoup d’avoir exercé et développé, chez les écri-
vains et dans la foule, le sens de la représentation. Il y a, entre
le monologue et le «dit » (au sens pur du mot), une différence
d’essence. Le jongleur qui raconte ne se confond en aucun cas
avec le héros de son histoire : il rapporte, il expose, sans aliéner
sa personnalité. C’est d’un autre ou de plusieurs autres qu’il
parle, et il mêle indifféremment le style indirect au style direct.
Tout au contraire, revêtir le personnage d’autrui, se « mettre
dans la peau » de quelqu’un, lui emprunter son ton, ses gestes,
son costume, s’oublier et se faire oublier soi-même, donner l’im-
pression qu’on est un nouvel individu. — c’est bien là le prin-
cipe de l’art dramatique, et c’est pour cette raison que le mono-
logue intéresse au plus haut point l’histoire du drame. Si, comme
nous le savons, les jongleurs se sont illustrés dans ce genre, on
ne peut pas isoler l’effort qu ils y firent, de ceux qui, pour des
raisons extérieures, paraissent toucher plus directement à ce
qu’on appelle d’ordinaire le théâtre.

Le mime dialogué.

Et de fait, une transition naturelle assure le [passage des
formes monologuées aux formes dialoguées de l’art : car il existe
un « monologue dialogué », qui, suffisamment développé et

recueil de contes, 1. 1, p. 327) : « Je ne ferai le fol, ni l’ivre, Ne ne dirai pa-
role estoute ». Ou trouvera des exemples de cette sottise, de cette folie, qui
consistait, pour égayer le public, à dire des bourdes, dans la Biote du
monde, dans V Excommunication du lecheor.

1. Petit de Julleville, Les Comédiens en France, Introduction et cha-
pitre I.

238 CHAPITRE 11

pourvu d’une intrigue assez variée, présente tous les caractères
d’une œuvre de théâtre, bien qu’il appartienne au mime. Par
« mime dialogué », ou par « monologue dialogué », nous désignons
un genre dramatique qui ne suppose pas de mise en scène régu-
lière, et qui se distingue du drame proprement dit, moins par la
nature des sujets, que par la façon de les traiter et de les repré-
senter. Il est illustré par des pièces à plusieurs personnages, que
jouait un acteur unique, pourvoyant seul à tous les besoins de la
représentation et remplissant à la fois tous les rôles.

Nous avons vu cet art fleurir de nos jours et des contempo-
rains s’y faire une grande réputation. Mais il n’est pas nouveau :
car, au xvii*’ siècle, un personnage du Rornan comique, La Ran-
cune, déclare à des gens qui s’étonnent de voir une troupe de
comédiens composée seulement de trois acteurs : « J’ai joiié une
pièce moi seul, et ai fait en même temps le roi, la reine et l’am-
bassadeur. Je parlais en fausset quand je faisais la reine ; je par-
lais du nez pour l’ambassadeur et me tournais vers ma couronne,
que je posais sur une chaise; et, pour le roi, je reprenais mon
siège, ma couronne et ma gravité, et grossissais un peu ma
voix ^ ». Plus anciennement encore d’autres avaient excellé à ce
jeu ; et, pour ne pas rappeler les mimes de Syracuse, un bate-
leur du xv” siècle, dans le prologue d’une pièce curieuse où se
débat la question du mérite des femmes, vante son habileté à
jouer les personnages les plus divers: il annonce, pour la scène
qui va suivre, qu’à lui seul il remplira trois rôles, ceux de deux
avocats, l’un tenant, l’autre adversaire des dames, et celui du
juge qui tranchera la discussion. « Nous feindrons, dit- il,

Nous faindrons cy deux Advocatz
Et ung juge’premierement
Par fourme de procédement,
Dont l’ung des Advocatz sera
Mal-Embouché qui playdera
Le mal qu’i scet aux dames estre
Et Tautre de la partie dextre
Sera nommé Gentil-Gouraige,

1. Scarron, Le roman comique, chap. ii. — Il est curieux de relever des
traces du même art dans le théâtre classique. Voy. Molière, Amphitryon
acte I, scène i (monologue de Sosie), et Les fourberies de Scapin, acte III,
se. II (monologue de Scapin).

LES JONGLEURS, LE MIME ET LE THÉÂTRE RÉGULIER 239

DefTendeur a leur advantai^e,

Qui soustiendra de grantz biens d’elles.

Mais il y a bien des nouvelles,

Car vécy la chaire et refuge

Ou se soirra Monsieur le juge,

Lequel premièrement joueray,

Et puis après je parferay

Par ordre chascun personnaige,

Mal-Embouché, Gentil-Gouraige,

Gomme vous verres aux pourchalz. » ‘

Et il n’est pas douteux qu’il fît comme il promettait, en variant
à propos le ton de sa voix et en employant quelques accessoires
et déguisements sommaires -.

Le prologue du Bien et du mal dit des dames nous donne tous
les détails désirables sur la fayon dont cette pièce fut jouée. Mais
comme il est peu probable que l’entreprise de l’auteur fût sans
précédent et sans exemple, on peut bien penser que d’autres
jongleurs pratiquaient le même art et que d’autres poèmes se
sont joués selon le même procédé. De ces poèmes, en est-il resté ‘?
et à quelle marque les reconnaître ? Nous ne prétendons pas ici
en dresser le catalogue : nous nous contenterons d’en indiquer,
parmi les plus anciens, quelques-uns dont le caractère soit assez
net pour permettre une affirmation à peu près sûre.

Il aurait pu être déjà question, à propos du monologue dra-
matique, du Privilège aux Bretons et de la Paix aux Anglais ;
mais nous avons cru pouvoir différer jusqu ici de les nommer.
Chacune de ces deux pièces peut être considérée comme appar-
tenant, dans une certaine mesure, au mime dialogué. Le Privi-
lège, en effet, se compose de deux parties, dont la première,
presque complètement dialoguée, ne présente qu’un tout petit
nombre de formules narratives : la scène dont il s’agit, une
audience de justice, où, devant le roi de France, des Bretons
viennent revendiquer des droits dérisoires, est traitée, à ces
menues exceptions près, d’une manière parfaitement dramatique.
La seconde partie, oùle tour narratif prédomine, a ceci de remar-
quable que le récit, d’ailleurs souvent entrecoupé de dialogues, y
est mis dans la bouche d’un Breton, qui parle le jargon de ceux de

1. Montaiglon et Rothschild, Recueil de poésies françaises, t. XI, p. 180 ss.

2. Voy. Mi/iies français du XIII” siècle, latroduction.

240 CHAPITRK 11

sa race : en sorte que la narration elle-même est une imitation et
que, en la débitant, le jongleur jouait toujours un personnage.
— On en peut dire autant de IsiPaix aux Anglais, qui, au premier
examen, a l’air d’un monologue, mais qui peut aussi passer pour
un mime dialogué. On y voit d’abord paraître un Anglais ;
celui-ci explique, dans le langage attribué à ses compatriotes,
qu’il apporte dès nouvelles de son pays : et voilà un monologue.
Mais bientôt l’Anglais, qui se propose de raconter une séance
d’un grand parlement tenu par son roi, se laisse entraîner par
la vivacité de son imagination : il abandonne les procédés trop
détournés du récit ; il a recours à des moyens plus rapides, plus
directs : il mime la scène qu’il veut décrire ; et c’est pourquoi
les deux derniers tiers de la pièce environ, tout dialogues, et à
peine semés çà et là de quelques formules narratives, offrent
presque tous les caractères d’une œuvre scénique. Ainsi le Pri-
vilège aux Bretons et la Paix aux Anglais oscillent entre le
monologue pur et le mime dialogué, représentant, entre l’un et
l’autre genre, un type intermédiaire i.

Une petite pièce du xiii^ siècle, fort connue, et qui prend son
nom de l’héroïne qu’elle met. en scène, a pour sujet l’aventure de
la fille d’un châtelain de Saint-Gilles, qui, promise par son père
à un vilain en échange d’une somme d’argent, refuse d’engager
sa foi au mari qu’on lui destine, et se fait enlever par l’ami qu’elle
aime, un gentil et courtois baron -. Elle est écrite en octosyllabes
à rimes plates, dont chaque septième rime avec un refrain de
chanson à danser. M. Schultz-Gora, qui l’a éditée, remarque
qu’elle est presque entièrement dialoguée et que, sur les 315 vers
dont elle se compose, à peine une cinquantaine est consacrée par
le poète à réunir entre eux par quelques mots d’explication les
fragments scéniques. Et il ajoute : « Une conséquence de l’usage
du dialogue est que certains éléments intermédiaires de l’action
ont été sautés, et que çà et là une simple indication est suffisante:
procédé qui ne manque pas d’avantages, car il excite l’imagina-
tion du lecteur, mais qui aussi. . . est la cause d’une ou deux
obscurités et invraisemblances ^. » L’observation est juste ; mais

1. Voy. Mimes français du XIIP siècle, n°^ I et II.

2. La châtelaine de Saint-Gilles, éd. Schultz-Gora [Zwei altfranzôsische
Gedichte).

3. Introduction, p.. 5.

LES JONGLEURS, LE MIME ET LE THÉÂTRE RÉGULIER 241

il fallait en tirer des conclusions. Et d’abord que le dialogue en
question, souvent très animé, ne pouvait être clair, s’il était
débité sans le secours d’un art particulier et si les changements
de personnages n’étaient pas indiqués à la fois par des gestes et
par des intonations appropriées. Les obscurités et les invraisem-
blances qu’on signale dans la pièce sont de celles qui apparaissent
moins au spectacle qu’à la lecture. Par exemple, dans la salle
où le châtelain se trouvait avec sa fille et le vilain, le chevalier
entre et prend son amie sur son cheval, sans qu’aucun des deux
autres personnages s’en aperçoive ; puis, comme les amants sont
sortis de la salle, le vilain s’élance à leur poursuite et s’explique
avec eux ; et comme il est obligé de les laisser aller, il revient
rejoindre le père de la jeune fille. A ne tenir compte que des indica-
tions du texte, ce qui se passe là est invraisemblable : comment
le vilain, qui n’a d’abord pas vu, peut-il voir ensuite? Comment
le père, de même, qui ne paraît pas avoir quitté la salle, puisque
le vilain vient finalement l’y retrouver, n’a-t-il pas vu non plus
que sa fille partait? Mais si, au lieu de considérer que nous enten-
dons un récit suivi et coordonné, nous imaginons qu’on représente
devant nous une série de petites scènes, nous suppléerons naturel-
lement ce qui est nécessaire à l’intelligence de l’action : que le père
et le vilain ont pu quitter un instant la salle, pour une raison ou
pour une autre ; que le chevalier arrive pendant ce temps ; que
le père et le vilain (revenus ou non dans la salle) aperçoivent les
fuyards et que le vilain seul les poursuit, etc. Bref, le texte de la
pièce n’est pas assez explicite pour qu’elle soit un simple récit ;
elle ne saurait être non plus un drame, étant donné que les rôles
y sont peu développés, et surtout qu’elle contient des parties
narratives. Elle est un mime. Comparée à un poème tel que la
Cour de Paradis, par exemple, elle offre un caractère bien parti-
culier. La Cour de Paradis n’est dramatique qu’en ce sens qu’elle
comporte des ornements musicaux, qui impliquent un mode d’exé-
cution spécial. La Châtelaine de Saint-Gilles est dramatique de
la même façon ; mais elle l’est, par surcroît, en ce sens qu’elle
institue entre les personnages un dialogue, qui, excluant la narra-
tion, occupe à lui seul l’intérêt de l’auditeur. Or ce dialogué n’est
guère intelligible que si on suppose la pièce non pas lue, mais
jouée, jouée d’une certaine façon, c’est-à-dire mimée.

Fahal. — Les jongleurs au moyen âge. 16

242 CHAPITRE TI

Le plus considérable des poèmes du xiii* siècle qui appar-
tiennent au même genre que Ia Châtelaine de Saint-Gilles, est
celui de Courtois d’Arras, adaptation de la parabole évangélique,
de FEnfant prodigue, que Méon a inséré dans son recueil de
fabliaux. J’ai insisté, après d’autres, dans une édition nouvelle *,
sur le caractère dramatique de ce morceau de 700 vers environ,
où un classement aussi rigoureux que possible des manuscrits
montre que 8 vers seulement sont narratifs, tandis que les autres
font partie du dialogue. Mais il ne suffisait pas de dire que l’œuvre
était de l’espèce dramatique: il fallait encore déterminer de quelle
façon elle pouvait être exécutée. C’est sur ce point que j’ai fait
les plus grandes réserves, tout en laissant paraître ma préférence
pour l’idée d’une représentation « par personnages ». Je ne suis
pas si sûr aujourd’hui que cette préférence soit justifiée. S’il me
paraît toujours que l’élément narratif de Courtois soit peu impor-
tant et ne l’empêche pas d’avoir tout l’air d’une composition
destinée au théâtre, je crois cependant qu’il faut en tenir compte.
Il est très réduit dans la version originale, telle qu’on peut la
reconstituer ; mais il n’en reste pas moins qu’il y existe, forte-
ment lié au reste par la rime, et, d’autre part, il faut expli-
quer comment il a pu se développer ensuite dans les autres
versions : les copistes ont-ils maladroitement ramené le dialogue
au récit parce qu’ils se sont mépris sur le caractère de l’œuvre?
ou bien ont-ils cru pouvoir introduire ici et là un Bref commen-
taire sans cependant rendre impossible la représentation? La
seconde de ces hypothèses paraît la plus vraisemblable si l’on
songe que lune des quatre copies, et précisément celle qui est la
plus narrative, a probablement été faite par un jongleur 2, c’est-
à-dire par un homme qui savait à quoi s’en tenir sur l’usage de
la pièce qu’il copiait. Il est alors peu vraisemblable qu’on soit
en présence d’un drame à proprement parler. Il ne saurait être
question, étant donné qu’ils sont étroitement unis aux autres,
d’attribuer les vers narratifs à un meneur du jeu. Et, à défaut de
cette explication, quelle autre concevoir ? On en vient à l’idée de

1. Bibliothèque de la Faculté des lettres de Paris, 1905, n” xx, p. 163.

2. Ce manuscrit, en effet, présente une singulière contamination de deux
autres, et on a été obligé, pour Texpliquer, d’admettre que le copiste
connaissait par cœur l’une des versions (voy. Courtois d’Arras, éd. citée,
Introduction, p. 166).

LES JONGLEURS, LE MLME ET LE THÉÂTRE RÉGULIER 243

ces u monologues dialogues » dont nous avons parlé et où il est
naturel que le style direct soit semé de quelques indications
utiles, exigées par la difficulté pour un acteur unique de rendre
intelligibles au spectateur toutes les circonstances du drame.

A la fin du siècle suivant, une pièce d’Eustache Deschamps,
qu’on a l’habitude de compter parmi les premiers essais du
théâtre comique en France, nous paraît se rattacher au même
genre que les précédentes ^ Maître Antroignart, en procès avec
un individu qui lui a dérobé une amande dans son jardin, vient
trouver l’avocat Trubert, lui expose son affaire, et lui remet
quatre francs. Mais l’avocat, averti qu’il reste vingt autres francs
dans l’escarcelle de son client, lui propose de les jouer ; et ils
jouent donc, ayant pour témoins et arbitres Barat, Faintise et
Hasart, jusqu’à ce que Trubert, ruiné, s’en aille avec sa seule
chemise sur la peau. Le poème qui traite ce sujet est donné à la
table du manuscrit qui l’a conservé, sous le nom de farce. En fait,
il se présenterait comme un jeu à cinq personnages, dont trois
sont des comparses, si la narration n’y tenait pas une place,
sans doute très réduite, mais qui n’est pas négligeable. 11 arrive,
en effet, que la réplique d’un des interlocuteurs soit introduite
par des formules du type : « dist un tel », qui caractérisent le
genre narratif, et à la fin, huit vers et demi appartiennent au
récit, et non plus au dialogue, tous les personnages de la pièce
y étant nommés à la troisième personne. D’une part, donc, il n’est
pas possible d’assimiler à un fabliau un poème presque entière-
ment dialogué et qui ne peut être clair que s’il est joué ; et
d’autre part, quelques incises narratives s’opposent à l’hypothèse
d’une représentation régulière. La difficulté est résolue si on*
imagine qu’im même acteur jouait tous les rôles, et qu’ainsi de
brefs commentaires, de brèves indications, ont pu se mêler au
dialogue. La supposition est si vraisemblable que les vers du
début sont les suivants:

1 Uns homs fuit qui me demanda
Contre un autre, et tel demande a :
« Qui avoit cueilU une amende
En monvergier, doit il amende?..

i. La farce de M* Trubert et dWntrongnart (Œuvres complètes d’Eustache
Deschamps, éd. G. Raynaud, t. VIII, p. 33 ; Société des anciens textes français).

244 CHAPITRE 11

Or, l’homme en question c’est Antroignart, et celui qu’il con-
sulte c’est Trubert : par où l’on voit que toute la scène suivante
est d’abord supposée rapportée par Trubert lui-même, qui mono-
logue et dialogue, et qui, vers la fin, peut bien juger son propre
cas en se nommant à la troisième personne i, à moins que l’acteur,
la pièce achevée, ne quitte alors son rôle pour dire quelques mots
de conclusion sur l’histoire qu’il vient de représenter.

Les remarques faites ici sur la Châtelaine de Saint-Gilles,
Courtois d’Arras et Trubert et Antroignart, trouvent leur appli-
cation en d’autres cas ; mais aucun n’est plus curieux et plus
inattendu que celui de la Passion d^Autun, qui remonte à la fin
du xiii^ siècle ou au début du xiv^. M. Roy a consacré à ce
poème une étude ^ qui nous intéresse particulièrement et dont
nous retiendrons deux points : que, semblable par certains côtés
à un mystère, c’est-à-dire à une œuvre dramatique, la Passion
d’Autun, pourtant, est plutôt « un récit, une narration où la part
du dialogue et des monologues l’emporte dans des proportions
inusitées » ; et que, ne se prêtant pas à une représentation véri-
table, elle n’aurait pas été jouée, mais montrée et récitée par un
jongleur ou chanteur dé complaintes, muni d’un tableau de la
passion, sur lequel le public suivait. Mais, considérant la pre-
mière de ces observations comme parfaitement justifiée, nous
ferons des réserves sur le procédé d’exécution auquel M. Roy a
songé, bien qu’il ait invoqué, pour justifier sa manière de voir,
des arguments sérieux, et bien qu’il y en ait d’autres encore 3.

1. Il n’y a jamais de « dit-il » dans les répliques qui lui sont attribuées.

2. Le Mystère de la Passion en France du XIV^ au XF” siècle [Revue
bourguignonne de renseignement, 1903, p. 40*).

3. M. Roy mentionne une gravure de Cochin (xvm” siècle), où, « un petit
livre ou « traitié » d’une main, une baguette de l’autre, le chanteur suit sur
son tableau toutes les péripéties de la Passion ». L’époque est tardive. Un
extrait, que M. Roy fait aussi, des comptes de la ville d’Amboise prouve
peut-être qu’en l.”)01 un bateleur « montra », à lui seul, la Passion. Mais il
n’est pas tout à fait sûr qu’il fût seul, et il faudrait expliquer ce que signifie
« montrer ». ■ — M. Roy aurait pu rappeler l’existence de ces rouleaux litur-
giques, qu’on a trouvés en si grand nombre dans l’Italie méridionale, et où
les enluminures, disposées en sens inverse du texte, permettaient au publie
de les voir, tandis que, du haut de Vunibo, un prêtre déroulait le manuscrit
et le lisait (voy. E. Berteaux, L’art dans Vltalie méridionale, p. 216 ss.). Il
ne s’agit pas là de jongleurs, mais c’est un exemple assez remarquable
d’emploi de l’image. Il existe aussi une Vie de saint Quentin, dont le seul
manuscrit connu est un rouleau de parchemin de 17 mètres de longueur,

LES JONGLEURS, LE MIME ET LE THÉÂTRE RÉGULIER 245

Pourquoi parler d’images ? et ne se pourrait-il pas qu’un jongleur
jouât lui-même les rôles? Les vers narratifs, difficiles à expliquer
dans le cas où il se serait agi d’un drame, s’expliquent très bien
si l’on a affaire à un mime. Nous ne nions pas non plus que
l’hypothèse d’une « montre de tableaux » soit permise ; mais
nous considérons qu’il n’est pas indispensable de recourir à une
explication si précise et, somme toute, spéciale. Au reste, quoi
qu’il en soit, qu’ils aient youe ou montré la Passion, nous avons
une invention nouvelle à inscrire au répertoire mimique des
jongleurs : car animer des images et les faire parler, c’est un jeu
qui relève plutôt de la littérature dramatique que de la littérature
narrative.

Ainsi, à ne pas tenir compte de la Passion d’Autun, les
exemples que nous avons cités peuvent illustrer d’une façon fort
instructive les témoignages divers relatifs à une des formes de
l’habileté dramatique des jongleurs et qui, outre leur habitude de
se déguiser et de se grimer, mentionnent leur talent à varier leur
voix selon les personnages qu’ils jouaient. Nous avons dit qu’ils
intéressaient l’histoire du théâtre comique, et peut-être, en effet,
la farce n’est-elle qu’un mime perfectionné, où, principalement,
on a introduit, pour plus de commodité et de vraisemblance, une
répartition des rôles entre plusieurs acteurs *. Quant à la Passion

écrit et peint dans la première moitié du xv» siècle. M. P. Meyer dit qu’elle
« paraît avoir été composée pour servir de légende à une histoire en images
du saint » (voy. Histoire litt. de la France, t. XXXIV, p. 374).

1. Il ne faut compter parmi les pièces dramatiques ni les jeux-partis, ni
les débats, qui n’ont du drame que la forme, le dialogue, mais point l’àme,
ni le souci de l’imitation. En revanche, les marionnettes appartiennent
véritablement au théâtre, et elles étaient un jeu fort connu au moyen âge.
Voy. sur ce sujet: Magnin, Histoire des marionnettes en Europe, 2^ éd., 1862;
Schultz, Das hôfische Leben, t. I, p. 442-43; Creizenach, Geschichte des
neueren Bramas, t. I, p. 388 ss. ; Chambers, Mediaeval Stage, t. I, p. 71, et
t. II, p. 158 ss. — Les principaux documents sont, pour le xiiie siècle, une
miniature d’un manuscrit de VHortus deliciarum de Herrad de Landsberg
(1167-1197) (voy. Schultz, Das hôfische Leben, t. I, p. 118), et des textes,
dont le plus connu et le plus souvent cité est celui de Flamenca, v. 603 :
« Lus iai lo juec dels bavalstelz ». On peut rapprocher de ce dernier
passage celui où Giraut de Calanson, énumérant au jongleur Fadetles talents
qu’il doit posséder, lui recommande d’apprendre à faire aller les marion-
nettes ^voy. le sirventes « Fadet joglar », éd. Bartsch, Denkmàler der pro-
venzalischen Litteratur, dans la Bibliotek des litterarischen Vereins in
Stuttgart, p. 94, v. 27). — Au xiv« siècle, les textes et les nuniatures
deviennent plus abondants.

246 CHAPITRE IT

d’Autun, elle fournit, à un point de vue analogue et pour l’histoire
du théâtre religieux, un document bien curieux. S’il n’est, en
effet, pas possible de prouver qu’elle ait été inspirée par ce que
M. Roy appelle la Compilation des Jongleurs ‘, c’est-à-dire par
les poèmes narratifs que les jongleurs récitaient sur l’histoire de
la Vierge et de Jésus, et si donc nous ne saurions saisir directe-
ment la transformation du récit en dialogue, de la narration en
mime, en revanche le mime tel que l’offrent les plus anciennes
rédactions semble avoir évolué de telle manière, qu’une version
ultérieure de la Passion (TAutun ne se distingue plus d’un
mystère véritable, et que le poème, à l’origine semi-narratif, est
devenu strictement dramatique 2. Nous nous garderons bien de
généraliser et, même dans ce cas particulier, d’être trop affîrmatif.
Mais nous avons tenu à signaler le rôle actif des jongleurs dans
la préparation du théâtre comique.

Le théâtre régulier.

C’est quand on arrive au drame proprement dit, c’est-à-dire
au drame avec distribution régulière’ des rôles entre plusieurs
acteurs, que les traces des jongleurs se font le plus rares. Natu-
rellement, il ne faut pas s’attendre à les trouver encore mention-
nés sous ce nom. Le titre de jongleurs a pris, au xv* siècle, une
signification très spéciale et très restreinte. Non seulement il ne
s’applique plus aux écrivains ni aux musiciens de condition supé-
rieure, mais, même parmi les amuseurs de la rue, il ne désigne

1. M. Roy [ouvr. cité, p. 46) écrit que « l’auteur, quel qu’il soit, paraît bien
avoir connu la Passion des jongleurs copiée par Geoffroi de Paris », affir-
mation timide, qui a été combattue par M. Jeanroy [Romania, t. XXXV,
p. 368).

2. La version du poème représentée par le ms. de la Bibl. Nat. fr. 4085,
contient, sur un total de 2107 vers, 200 vers narratifs environ. Il est certain
qu’elle est la plus ancienne et que la rédaction oi’iginale comportait bien les
vers narratifs en question (voy. Jeanroy, art. cité, p. 369, note). Un fragment
publié par M. Bédiev {Romania, 1894, p. 86-90) et un second fragment
fourni par le ms. de la Bibl. Nat., fr. 43S6, présentent un caractère beaucoup
plus purement dramatique. M. Roy n’en paraît pas moins considérer qu’ils
appartiennent eux aussi à une sorte de complainte, de poème nai’ratif. C’est
douteux. Bien que, en effet, le ms. 4356 soit un abrégé du ms. 4085, il peut
bien avoir été destiné à un autre usage que lui, et offrir une rédaction
modifiée en conséquence, c’est-à-dire adaptée à la scène.

LES JONGLEURS. LE MlilE ET LE THÉÂTRE RÉGULIER 247

plus que les acrobates et quelques charlatans. Ceux qui s’exercent
dans le genre dramatique s’appellent de noms particuliers, tels
que joueurs de personnages, farceurs, badins, ou sots. Ces chan-
gements de noms sont propres à dérouter. Mais si, prévenu, on
cherche à déterminer quelles relations existent entre les jon-
gleurs anciens et ces personnages nouveaux, on rencontre d’autres
difficultés, plus sérieuses, et qui tiennent au petit nombre de
renseignements qu’on possède sur les comédiens du xiv^ et du
xv^ siècles.

Pour ce qui est du drame sérieux, autant qu’on en peut juger,
c’est une fort petite place qu’y prennent les professionnels. Les
représentations de mystères étaient généralement organisées avec
le concours d’amateurs, qui tenaient à eux seuls la plupart des
rôles ^, et il n’est pas possible, avant le xvi* siècle, de citer des
exemples d’acteurs de métier qui s’y soient employés. Victor Le
Clerc, dans l’Histoire littéraire de la France, écrit qu’en 1367,
Charles V, roi de France, donna 200 écus d’or à des jongleurs,
qui avaient joué un mystère devant lui, à Rouen ‘^ ; mais le fait
est que nous ignorons si ces jongleurs avaient joué un mystère.
Toutefois, en 1378, au festin que le même roi offrit à l’empereur
Charles IV, « on mit en scène, pendant les intervalles des ser-
vices, au fond de la grande salle du palais, Godefroi de Bouillon
s’embarquant poiu” la croisade, Pierre l’Ermite à la proue, Jéru-
salem, lassant et la conquête de la ville sainte ». Et de même,
en 1380, au sacre de Charles VI, à Reims, on joua des mystères
pendant le repas •^. Il ne s’agit dans ces deux derniers cas que de
représentations mimées ; mais il paraît bien difficile d’admettre
quelles n’aient pas été montées par des professionnels. De ces
professionnels, les princes, semble-t-il, en avaient qui étaient
attachés à leur cour, et les comptes de la maison du duc d’Or-
léans accusent, entre 1392 et 1393, des dépenses faites pour cer-
tains Gilet Vilain, Hannequin le Fèvre, Jacquemart le Fèvre,
Jehannin Esturjon, qui sont qualifiés « joueurs de personnages »>
du duc ^. Rien n’empêche, non plus, que, dès ce moment, des
troupes ambulantes se soient formées, pareilles à celle qu’on ren-

1. Petit de Julleville, Les mystères, t. I, p. 341, 354.

2. Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. 187.

3. Ouvr. cité, t. XXIV, p. 187 et 452.

4. Ouïr, cité, t. XXIV, p. 200.

248 CHAPITHE II

contre au xvi^ siècle ^, et qui pouvaient faire métier de jouer des
mystères. Mais il n’est pas permis de le considérer comme assuré.
Ce qui l’est, c’est que, même dans la célébration des jeux
dramatiques organisés par des amateurs, les acteurs de métier
trouvaient place. Nous ne parlons pas de ces ménétriers, qui
exécutaient les parties musicales du programme, chanteurs ou
instrumentistes, et qui ne pouvaient être que des gens de l’art 2.
Nous ne parlons pas davantage de ceux qui, entre deux jour-
nées de la Passion, dans les rues ou ailleurs, offraient au public
des sortes d’intermèdes 3. Mais, sur la scène, pendant la repré-
sentation, c’était probablement des jongleurs qui se chargeaient
des rôles de « sots » et des « diableries », soit qu’ils vinssent
débiter des facéties, ordinairement étrangères à l’action, soit
qu’ils s’en tinssent à des exercices d’acrobatie 4.

Le théâtre comique, assurément, leur fournissait une plus vaste
carrière ; il ne faut pas douter qu’ici les professionnels aient fait
beaucoup plus que les amateurs, et les joueurs de sotties et de
farces ne doivent pas, en général, être considérés autrement que
comme les successeurs des anciens jongleurs. Ce n’était pas l’avis
de Petit de Julleville, qui a soutenu avec beaucoup de résolu-

1. Voy. Petit de Julleville, Les mystères, t. I, p. 358 ss. L’auteur, il est
vrai, écrit : « Quelques amateurs passionnés du théâtre semblent n’avoir eu
d’autre métier que d’aller çà et là jouer des pièces, tantôt graves, tantôt
bouffones, sans s’être cependant regardés comme des comédiens de pi^o-
fession. » La distinction paraît vraiment trop subtile.

2. Petit de Julleville, ouvr. cité, t. I, p. 393, cite l’exemple curieux d’un
chœur d’anges, dont chacun a été choisi pour la beauté de sa figure, et qui,
n’étant pas musiciens, se bornaient à faire des gestes, tandis que des joueurs
d’instruments placés derrière eux faisaient les notes. M. Lavoix, dans son
étude sur la musique au temps de saint Louis (G. Raynaud, Recueil de mo-
tets, t. II, p. 349 ss.), après avoir examiné la structure musicale du Daniel
ludus d’Hilaire et celle du Juif volé, écrit : « Il y a là comme un souffle de
musique mondaine et profane, qui s’éloigne singulièrement des lourdes for-
mules du plain chant. » Et il note ensuite l’apparition du rondeau dans les
mystères, citant l’exemple de V Archidiacre, de la Femme sauvée du feu, de
la Fille du roi dé Hongrie, de divers mystères de Notre-Dame, de divers
miracles. Cette introduction des procédés profanes dans Fart religieux eut
pour cause ou pour conséquence l’introduction des artistes profanes dans
les jeux religieux, et on lit dans un mystère cet appel aux musiciens (Michel
et Monmerqué, Théâtre français au moyen âge, p. 396, 501) :

Ça, menestrex, estes vous prest ?
Faites mestier !

3. Voy. Petit de Julleville, ouvr. cité, t. I, p. 354.

4. Voy. Picot, Recueil général des sotties, t. 1, Introd., p. xiii ss.

LES JONGLEURS, LE MLME ET LE THÉÂTRE RÉGULIER 249

tion. que des jongleurs aux nouveaux comédiens il n’v avait
aucun rapport. Revenant à plusieurs reprises sur la même idée,
il écrit : « L’art de représenter sur la scène des personnages dra-
matiques n’avait pas été avant le règne de Henri II un métier à
part, une profession spéciale ». « Ce n’est pas avant lexvi^ siècle
qu’on rencontre les premières troupes de véritables comédiens » ;
et, quant aux jongleurs, « rien ne prouve qu’ils aient proprement
joué la comédie… On leur fait trop d’honneur en supposant qu’ils
eurent un théâtre… Nous ne possédons aucun texte qu’il soit
permis de rapporter au répertoire comique des jongleurs ». Il dit
encore : « Probablement les jongleurs ont joué des farces à demi
grossières et improvisées ; » et : « Nous serons autorisés à dire
que le répertoire dramatique des jongleurs est perdu ou n’a ja-
mais été écrit, ce qui est le plus problable. * »

Nous ne partageons pas cette opinion, et nous croyons, au con-
traire, que les comédiens du xv® siècle sont les descendants di-
rects des jongleurs. Il ne faut pas s’embarrasser du fait que les
uns et les autres ne, portent pas le même nom : l’ai^ument est
faible pour conclure que c’étaient des gens d’espèces différentes.
Aussi bien Petit de Julleville ne s’attarde-t-il pas à le faire valoir.
Mais, même les autres raisons qu’il invoque à l’appui de sa thèse,
sont très sujettes à la critique. S’il y a lieu de contester, comme
il le fait, que les genres du débat et du jeu-parti appartiennent
au théâtre, il a tort de faire entrer dans la même catégorie beau-
coup de pièces qui sont des mimes, et qui, à ce titre, relèvent du
drame. Ce qu’il écrit à propos de YHerberie, en particulier, est
fort discutable. Sans doute, cette pièce n’est pas soutenue par une
action ; sans doute, elle est écrite moitié en prose, moitié en ter-
cets rimes, ce qui est une forme inconnue à la farce du xv^ siècle.
Mais cela n’empêche pas qu’elle ait les caractères intérieurs d’une
œuvre dramatique et qu’elle soit une imitation, selon des pro-
cédés directs, d’une réalité donnée : point essentiel, et qu’on est
bien obligé de reconnaître. On se demande pourquoi les mimes
de cette espèce ne seraient pas rangés parmi les productions de
la scène. Que dételles représentations aient été grossières, qu’elles
aient eu l’allure de parades improvisées, en étaient-elles moins
du théâtre? et le théâtre, à une époque ultérieure, sera-t-il beau-

1. Petit de Julleville, Les comédiens en France au moyen âge, p. 1-3 et

2o0 CHAPITRE II

coup plus raffiné ? Sans compter que, à côté de ces mimes rudi-
mentaires, nous sommes à même d’en citer plus d’un, nous l’avons
vu, qui étaient indubitablement au répertoire des jongleurs, et
dont il est impossible de nier l’aspect dramatique : ainsi Courtois
d^Arras, ainsi la Châtelaine de Saint-Gilles, et d’autres. Et si
ces exemples paraissent trop peu probants, que dira-t-on d’une
véritable farce, toute pareille à celles du xv*’ siècle, venue du xiii^,
telle que V Aveugle et le Garçon ?

Nous avons tâché de montrer précédemment que les jongleurs
avaient eu à un très haut degré l’instinct mimique et dramatique;
mais c’est un argument nouveau et sérieux que Petit de Julie-
ville invoque en faveur de sa thèse, lorsqu’il assure qu’il n’y eut
pas avant le xvi® siècle de comédien professionnel . L’assertion
est-elle légitime ? Nous le nions. Car il ne manquait pas, dès le
xiv^ siècle, de gens qui faisaient métier de « jouer des person-
nages ». Nous en avons vu auprès des rois de France Charles V
et Charles VI, ainsi qu’auprès du duc d’Orléans’, Plus précisé-
ment, pour ce qui concerne le théâtre cqmique, et sans tenir
compte des sermons joyeux ou monologues, on peut considérer
comme certain que les farces ou les sotties étaient, en beau-
coup de cas, jouées par des hommes de métier. 11 est bien vrai
que les pièces de ce genre fleurirent au milieu de sociétés d’ama-
teurs, telles que les Enfants Sans-souci ou les clercs de la Bazoche ;
mais il est inexact qu’elles n’aient trouvé de faveur que là.
L’auteur d’un sermon joyeux, dont la composition se place vers
1480, énumérant les charges qui incombent au fiancé le jour
de ses noces, dit ^ :

Quant le jour des nopces est près,
Il faut semondre a pompe grande
Et achepter de la viande.
Louer menestriers et farseurs,
Maistres d’hostelz et rôtisseurs.

Et ici les farceurs prennent rang parmi les gens de métier. Quant
aux sotties, M. Picot les divise formellement en deux groupes :

1. Voy. encore, sur l’existence d’acteurs de profession à la cour de Bour-
gogne, G. Doutrepont, La littérature française à la cour des ducs de Bour-
gogne, p. 350 ss.

2. Montaiglon et Rothschild, Recueil de poésies françaises, t. II, p. 8 ss.

LES JONGLEURS, LE MIME ET LE THÉÂTRE RÉGULIER 251

les unes étaient des pièces satiriques jouées par les bazochiens ;
les autres, les plus nombreuses, étaient des parades, qui figu-
raient au répertoire des comédiens de profession. Et les raisons
qu’il donne pour prouver que la sottie était un genre cultivé sur-
tout par les professionnels, sont tirées des œuvres mêmes : les
sots, en effet, étaient des clowns, et un clerc ne pouvait guère
s’improviser « badin » K

Ainsi, il n’est pas très téméraire d’affirmer qu’une tradition
ininterrompue lie les comédiens du xv*’ siècle {car il v en avait
déjà aux jongleurs du xiii*^. Il va, dans les œuvres de ces der-
niers, le germe des productions dramatiques qui s’épanouiront
plus tard abondamment. S’il nous est difficile, ici, de marquer
d une ligne bien nette la continuité du genre et les circonstances
de son développement, ce n’est point qu’il ait été pauvre et que
les œuvres aient été rares : la véritable raison en est que nous
n’avons pas conservé de textes, et qu’une foule de monologues,
de parades, de boniments, de mimes, de saynètes, ont dû dispa-
raître, parce qu’on les apprenait au lieu de les écrire : le souve-
nir a eu tôt fait d’en disparaître, en même temps que les hommes
qui les savaient. Une chose est sûre, pourtant : c’est que l’instinct
dramatique a vécu, vigoureux et fécond, déjà au xni^ siècle, sinon
plus tôt. Il a animé des générations successives d’amuseurs. Jon-
gleurs du xiii^ siècle, farceurs du xv^ et du xvi*’. comédiens du
XYii*”, tous sont frères ; et le même sang battait dans les veines
d’un bateleur du Pont-Neuf ou d’un héros du Roman comique,
qui avait battu dans celles des trouveurs à qui l’on doit le mono-
logue de YHerberie ou le jeu de Y Aveugle et du Garçon.

Ainsi s’achève l’œuvre littéraire des jongleurs. Alors que leur
race épuisée n’était plus représentée que par des acrobates et dés
saltimbanques, alors que l’art d’écrire était devenu le domaine
des « hommes de lettres », ils conservèrent encore le théâtre co-
mique comme une vieille terre, léguée par des aïeux immémo-
riaux. Là aussi, plus tard, devaient s’installer ces nouveaux écri-
vains, qui avaient peu à peu dépouillé les anciens jongleurs de

1. Voy. Picot, Recueil général des sotties, t. I, Introd., p. viii ss.

252 CHAPITRE II

leur patrimoine littéraire, et qui se distinguaient nettement d’eux
par les conditions de leur vie. Mais, là comme ailleurs, il les
avaient précédés ; ils avaient créé une forme d’art ; ils avaient
imaginé des thèmes ; ils avaient noué une tradition, de laquelle
vivra longtemps le théâtre comique populaire, et où Molière, lui-
même, ne dédaignera pas de puiser.

CONCLUSION.

Ils ne l’ont pas voulu de propos délibéré, et sans doute ils n’en
ont même pas eu conscience; mais les jongleurs ont accompli
une œuvre considérable et qui leur marque une place distinguée
dans l’histoire.

Ils ont, pour s’imposer à notre attention, ce premier privilège
d’appartenir à une famille extrêmement vieille et de compter des
aïeux dans les temps les plus reculés des civilisations anciennes.
Leurs ancêtres les plus proches avaient peuplé le monde gréco-
romain : c’était ces mimes aux talents innombrables qui avaient
diverti Rome et Athènes, Alexandrie et Syracuse, et la tradition
créée par ces artisans survécut à la chute du Grand empire. Si
nous n’étions pas pauvrement documentés sur l’histoire des
mœurs dans les pays romans pendant l’époque troublée des in-
vasions germaniques, peut-être verrions-nous les mimes, de cour
en cour, de place en place, continuer d’amuser, en dépit de la
rigueur des temps, les princes romains et les conquérants bar-
bares, les populations citadines et les guerriers voyageurs. Mais,
probablement à tort, il nous semble que ces hommes de plaisir
se sont comme tapis et terrés pendant la tourmente qui, trois
siècles pleins, balaie 1 Europe. C’est seulement au ix® siècle que,
par bandes, ils commencent à émerger d’un passé obscur ; et
alors, d’un progrès continu, ils se répandent, toujours plus nom-
breux, sur les provinces latines^ sur les terres étrangères, des
bords méditerranéens aux marches septentrionales.

Eux aussi furent des conquérants, et ils établirent leur règne
en livrant bataille. Car, personnages apparemment inoffensifs, ils
eurent des ennemis tenaces et puissants. L’héritage des mimes
anciens était un fardeau lourd à leurs épaules, et le discrédit où
les tenait l’opinion chrétienne était la rançon de leur succès au-
près des auditoires païens. L’Église, gardienne de l’ordre et de la

254 CONCLUSION

décence, leur déclara la guerre dans tous les pays où elle avait
assis son autorité. Elle leur reprochait de troubler les âmes par
des spectacles dissolvants, d’exciter à la luxure, de fournir eux-
mêmes les pires exemples, bref d’être les suppôts du diable.
D’ailleurs, elle ne pouvait oublier qu’ils cachaient dans leurs
rangs un grand nombre de clercs, qu’elle considérait comme
des renégats. On les appelait des vagants, par égard à leur
humeur voyageuse. Ces vagants, qui avaient reçu une certaine
culture el auxquels la littérature doit plus d’un vers, menaient une
vie fort sujette à la critique des personnes sages. Ils vouaient à
un certain Golias, personnage mythique dont ils avaient fait leur
patron, une adoration inquiétante. De mœurs fort libres, amis
du vin et de tous les plaisirs, abondants en propos irrévérencieux,
ils formaient une classe nombreuse, sorte de subdivision de la
tribu des jongleurs. C’est pourquoi, l’Eglise englobait les uns et
les autres dans une unique malédiction, et ses ministres, papes et
évêques, chacun en son nom, ou tous en chœur dans les con-
ciles, fulminaient contre l’engeance maudite.

Or, contre les proscriptions de l’Eglise, les jongleurs trou-
vèrent une défense efficace dans la faveur constante que leur
prodiguaient les publics laïques. En tout endroit où la foule
avait l’habitude de s’amasser ou de passer, on les voyait affluer :
c’était aux foires, aux carrefours, sur les places, au bout des ponts.
Le dimanche et aux jours de fête, dans les villes et les villages,
ils faisaient danser les jeunes gens et ils récréaient les bourgeois
dans leurs maisons. Ils accompagnaient aussi les pèlerins dans
leurs voyages, égayant les routes et les étapes.

L’activité productrice de ces jongleurs populaires fut grande.
Pour ne pas parler ici de ceux qui montraient des animaux, qui
faisaient des tours de force, qui jouaient des instruments, une
bonne part de la littérature du moyen âge est leur œuvre ou
était destinée à fournir leur répertoire. Beaucoup parmi les plus
anciennes Vies de saints ont été portées par eux devant le public .
Les chansons de geste qu’ils chantaient en s’accompagnant de
leur vielle trouvaient des auditeurs passionnés chez les petits
comme chez les grands, et il semble même que, avant d’avoir
été adaptées par d’habiles auteurs, tels qu’Adenet le Roi, au goût
difficile des publics courtois, elles aient été surtout la pâture des
foules, des bonnes gens simples, débonnaires, avides de merveil-

CONCLUSION 200

leux. Quant aux fabliaux, on imagine aisément qu’ils aient plu
à des esprits même dépourvus de culture.

Et ainsi ont germé, mûri dans le peuple quelques-uns des
genres littéraires les plus riches, les plus vigoureux et les plus
originaux du moyen âge.

Mais, en dépit de l’accueil que leur faisait la foule, les jongleurs
se réjouissaient et s’enorgueillissaient surtout de leur succès dans
les cours, auprès des grands seigneurs. Tandis que, sur les
places, ils s’évertuaient pour quelques mailles, ils se voyaient
comblés par les princes de présents magnifiques, chevaux et
pelisses, objets précieux et pièces d’or. L’appât de ces riches
salaires les attirait de loin chaque fois qu’une fête était annoncée
dans un château, à l’occasion d’un mariage, par exemple, ou d’un
adoubement. Mais, par surcroît, l’habitude s’institua chez les
« hauts hommes » de les engager, même en dehors du temps des
grandes réjouissances, pour un service régidier et durable. Des
jongleurs, en effet, devinrent ménestrels, constituant une sorte
de clientèle seigneuriale, signe et honneur de la puissance. Ils
s’attachaient parfois à la personne de leurs” maîtres et vivaient à
leur côté, véritables officiers et comptés parmi les plus indispen-
sables. Intendants des plaisirs, confidents, conseillers, ils obte-
naient une protection active et vigilante, qui donnait de la sécu-
rité à leur vie et autant de lustre qu’ils en pouvaient souhai-
ter.

Cette accession des jongleurs aux cours seigneuriales et à des
fonctions régulières marque un moment décisif dans leur desti-
née et intéresse directement l’histoire des lettres : des genres
nouveaux vont naître, des genres anciens disparaître et se trans-
former. Le jongleur, artiste de talent complexe, ne séparait pas
l’art du trouveur de celui de l’exécutant, et le même qui compo-
sait lœuvre était aussi celui qui la publiait. On peut dire propre-
ment que l’auteur vivait ainsi en contact quotidien avec son
public, et il s’établissait, de l’un à l’autre, une sorte de colladjo-
ration, inconsciente mais réelle, parce que le goût et le jugement
de l’auditeur, constamment éprouvés par le poète, commandaient,
pour ainsi dire, à son inspiration. De la sorte il arriva que, si
l’œuvre reflétait parfois l’âme des auditoires populaires, elle
exprima, du jour où le jongleur travailla pour les cours, le sen-
timent des publics aristocratiques, plus raffinés et plus cultivés.

256 CONCLUSION

En cette nouvelle circonstance, le fabliau s’assaisonna d’une ma-
lice moins grosse, la chanson de geste affecta une forme soignée
et distinguée. Adenetle Roi. reprenant, pour le plaisir des beaux
seigneurs, l’histoire de Berte au grand pied ou celle d’Ogier le
Danois, l’embellissait de traits ingénieux et délicats, et en polis-
sait minutieusement la rime. En outre, tandis que les genres an-
ciens étaient remis à neuf et façonnés au goût d’une société polie,
d’autres fleurissaient, qui avaient été inventés tout exprès pour
elle. Les lais et les romans bretons, les romans d’aventure, de
nombreux dits de formes diverses sur divers sujets, une foule de
poèmes lyriques, étaient destinés, œuvre de ménestrels courtois,
à des auditeurs courtois. La condition des jongleurs s’étant rele-
vée et s’étant faite plus brillante, ce fut l’esprit et le ton de la
littérature qui s’en trouvèrent modifiés.

D’ailleurs, le succès même des jongleurs dan;? les milieux sei-
gneuriaux devait aboutir à la dissolution de l’art de jonglerie. Le
jongleur populaire, dès le début du xiv® siècle, ne produit à peu
près plus : la veine épique achève de s’épuiser ; les poètes de la
rue n’apportent guère plus du nouveau que dans le genre dra-
matique, mimes et farces. Le jongleur de cour, le ménestrel, se
transforme, et, succédant à l’ancien type, on voit apparaître des
« trouveurs » d’une nouvelle espèce, des écrivains qui n’ont plus
pour métier de lire ou de réciter, mais d’écrire, des hommes de
lettres, véritablement.

A partir de ce moment, l’âge héroïque des jongleurs est clos,
et ils touchent à la limite de leur carrière littéraire, qui avait été
longue et brillante. Aussi bien ont-ils déjà accompli une grande
tâche. A une époque où personne guère ne lisait, sinon les clercs,
où la traditec précision tous les élé-
ments, mais dont nous pouvons très bien imaginer la portée et
deviner le sens. Les jongleurs ont été l’ornement, la grâce fleurie,
et comme l’âme chantante des sociétés où ils ont vécu ; mais leur
rôle social n’a pas été seulement de bercer le rêve isolé de quelques
privilégiés, d’en exalter les grandes passions, d’en exciter l’esprit.
Ils ont maintenu, de province à province, de pays à pays, ce
contact intellectuel, dont les bienfaits enrichissaient les uns et
les autres. On les comparerait volontiers à des papillons, qui,
en se jouant, ont transporté de place en place un pollen fécon-
dant. Et en effet, ces amuseurs ont été comme l’écho des con-
sciences nationales, et ils ont été aussi d’actifs agents de liaison
entre les peuples. Propagateurs des idées, des mœurs, des
modes, des sentiments, ils apparaissent comme les ouvriers ano-
nymes mais puissants de toute une civilisation, et, à ce titre,
ils comptent non seulement dans la littérature, mais aussi dans
l’histoire.

APPENDICE I

Est-il possible de dire qui fut Golias, et d’établir son identité? Voici
quels sont les éléments et l’état de la question.

Des poèmes attribuables à Golias (et particulièrement mis à part
ceux qui reviennent à Gautier Map) dix fournissent des renseigne-
ments sur sa personne. Le premier est intitulé Confessio Goliae. Il est
le plus connu de tous et il a été publié à plusieurs reprises : par Ber-
nard Docen [Beitràge zur Geschichte nnd Litter., hgg. von J. Chr. Frey-
hern von Aretin, t. IX, p. 13-18), par Reiffenberg [Bulletin de l’Aca-
démie de Bruxelles, t. IX, 1’^ partie, p. 482), par Jacob Grimm, A’Zem-
ere Schriften, t. III, p. 70, par Schmeller, Carmina Burana, p. 67,
par Hauréau [Notices et Extraits, t. XXIX, 2™® partie, p. 65), etc.
Les neuf autres sont tous adressés à la même personne ou appartiennent à
la même manière. L’auteur s’y donne pour le poète attitré dudédicataire,
comme s’il l’était à l’exclusion de tout autre. Ce sont autant de raisons
pour penser qu’ils doivent être inscrits, avec la Confessio, sous le nom
de Golias. Ils ont été réunis par Grimm, Kleinere Schriften, t. III, p.
49 ss. Ils commencent par les mots : « Lingua balbus, hebes inge-
nio.. » ; — « Fama tuba dante sonum.. » ; — « Omnia tempus
habent.. » ; — « Archicancellarie, vir discrète mentis.. » ; — « Nocte
quadam sabbati somno jam refectus.. » ; — « En habeo versus.. » ; —
« Archicancellarie, vir major ceteris.. » ; — « Presul urbis Agrippine.. »;
— « Salve mundi domine. César.. ».

D’autre part, deux auteurs du xni® siècle ont laissé quelques lignes
qui concernent Golias directement ou indirectement. Giraut de Cam-
brie dit, Spéculum Ecclesiae [Rer. brilan. script., t. IV, p. 291) :
« Parasitus quidam , Golias nomine. nostris diebus. . carmina evomuit . . » ;
et plus loin : « ..indignationem illam quae nihil erroneum relinquit
inultum, nisi poenitentia plena secuta, nequaquam poterit evitare divi-
nam ». — De son côté, Salimbene, Chron., an. 1232, cite la pièceque
d’autres appellent Confessio Goliae en l’attribuant à un certain Primat,
chanoine de Cologne, poète d’esprit et en même temps grand truand
et conteur de bourdes, « magnus trutanus et magnus trufator ».

C’est en utilisant le texte des poèmes et en interprétant le témoignage
des chroniqueurs, que les philologues se sont appliqués à identifier
Golias. Des essais qu’ils ont tentés, nous examinerons particulièrement
ceux de Hauréau et de J. Grimm.

Hauréau (Xotices et Extraits, t. XXIX, 2® partie, p. 253 ss.) n’hésite
pas à attribuer la Confessio à Primat, clerc de Cologne, qui l’aurait
écrite entre les années 1215 et 1218, et qui l’aurait adressée à Engel-
bert d’Altena, archevêque de cette ville à partir de 1218. Du poème
même, il retient que le dédicataire était appelé « electus Coloniae » :

264 APPENDICE 1

il en conclut que la pièce fut destinée à Engelbert d’Altena, de qui
l’élection au siège épiscopal de Cologne (1215) ne fut confirmée par
le pape qu’en 1218, et qui porta dans l’intervalle le titre d’ « electus ».
Du témoignage de Giraut, il retient que l’auteur vivait aux environs
de 1220 (époque où Giraut rédigeait cette partie de sa chronique),
comme en font foi l’expression nos fris diehus et l’emploi du futur
poterit. Du témoignage de Salimbene, il relient que l’auteur s’appelait
Primat, qu’il était clerc de Cologne, et qu’il vivait dans la première moi-
tié du xni^ siècle. Il ajoute que ce Primat doit être distingué d’un
autre Primat, qui s’était fait un renom à Paris plus d’un siècle aupara-
vant « par ses vers libres et ses bons mots ».

Cette thèse est inadmissible. — D’abord, dire que, de 1215 à 1218,
Engelbert « ne voulut être appelé que l’élu de Cologne », c’est confé-
rer à ce titre une signification exceptionnelle et nier implicitement que
d’autres aient pu le porter. Or il n’en est rien : aussi bien qu’Engel-
bert, Rainald, chancelier d’Empire, le porta depuis l’année 1158, où il
fut désigné comme archevêque de cette ville, jusqu’à Tannée 1165, où
il fut confirmé par le pape et reçut le pallium. — En second lieu, le
témoignage de Giraut ne signifie rien : l’expression nostris diebus peut
être entendue d’une façon très large ; le ïninr poterit , s’il laisse entendre
que Golias n’est pas encore jugé, ne dit pas qu’il ne soit pas encore
mort ; et le nisi poenitentia plena secuta peut aussi bien se rapporter
à ce qui précède qu’à ce qui suit, et n’exprimer nullement que la péni-
tence, condition nécessaire pour échapper au courroux divin, soit
encore possible pour Golias. — Enfin, quelle foi accorder au témoi-
gnage de Salimbene ? Ce chroniqueur fixe la composition de la Con-
fessio à l’année 1232, ce qui est impossible, puisqu’à cette époque il
n’y a pas d’élu de Cologne. Cette erreur manifeste permet de supposer
qu’il n’était pas mieux informé que nous, et que, peut-être, ses sources
étaient précisément le poème même qu’il cite. 11 a pu, le voyant dédié à
un élu de Cologne, en conclure que l’auteur était aussi de Cologne.
Et ayant ouï parler d’un certain Primat, dont le renom avait passé les
Alpes, illustre justement dans le genre auquel appartient la confession,
il a pu songer aussi, écrivant en 1282, c’est-à-dire assez tard, à lui
attribuer le poème en question ^.

1. On sait peu de choses de Primat, qui ne tarda pas à devenir un personnage
légendaire. Des témoignages de Thomas de Gapoue (cit. p. Thurot, Not. et Extr.^
p. XXII, 2′ part., p. 418, n.2j, de Francesco Pippino [Chronicon, I, 47, dans Muratori
IX, 628), et de Richard de Poitiers (B. N., ms. lat. 17556, f” 492 v), il faut conclure
qu’il vivait au plus tard dans la première moitié du xii” siècle. Son nom véritable,
selon Francesco Pippino, était Hugues, et Primat n’était qu’un surnom. Quant à
savoir ce que fut sa vie, ce que fut son œuvre, il faut y renoncer. Il est impossible
de dire ce qui luirevient vraiment des exploits, des mots, et des vei-s qu’on lui attri-
bue (voy. Léopold Delisle, Le poêle Primat, dans Bihl. de VÉc. des Cfiart.,i. XXXI,
pp. 303-311). — Toujours est-il que sa réputation fut immense. Boccace dit de
lui : « Signor mio, voi dovete sapere, che Primasse fu un gran valenle uomo in gra-
matica, et fu oltre ad ogn’altro grande e presto versificatore, le qualicose il rende-
rono tanto ragguardevole e si famoso, clie anchora che per vista in ogni parte co-

APPENDICE I

265

J.’ Grimm, Kleinere Schriftén, t. III, p. 2, part de cette observation
que la plupart des poèmes dont nous avons parlé sont adressés à un
élu de Cologne, titre qui fut porté par un collaborateur et ami de l’em-
pereur Frédéric P”” Barberousse. Quelquefois aussi le poète appelle cet
élu du nom d’archichancelier. Et ces indications sont suffisantes pour
faire reconnaître Rainald de Cologne, le même que nous avons déjà
mentionné. Nous savons dès lors vers quelle époque vivait notre poète;
nous savons en outre qu’il fut le protégé de l’empereur et de Rainald ;
qu’il provoqua à plusieurs reprises leur générosité ; qu’il célébrait leurs
exploits et que son éloge se payait avec de l’or. Telle est l’opinion de
Grimm. J’ajoute que, selon Salimbene, l’auteur de la Confessio aurait
séjourné à Pavie et à Rome ; et ces détails s’expliqueraient parfaitement
s’il avait accompagné Frédéric dans ses voyages.

Serait-ce donc là Golias: un clerc du xii^ siècle, qui vécut à la cour
de Frédéric Barberousse. l’ami des poètes et des gens d’esprit, ou au-
près de Rainald de Cologne ?

Cela n’est pas assuré. Le nom de Golias, mis en tête de la Con-
fessio dans la plupart des éditions, est remplacé par celui de poeta
dans l’édition de Grimm. Quant aux autres poèmes qui sont du même
auteur, s’ils ont été attribués à Golias parce qu’ils sont inséparables
de la Confessio et que la Confessio passait pour l’œuvre de Golias,
Grimm les imprime sous le nom d’un certain Archipoeta, et il s’agit
de savoir ce qui se cache sous ce titre.

Est-ce là le nom d’un personnage déterminé, qui a été seul à le por-
ter ? Est-ce au contraire un terme général, un surnom que plusieurs
poètes ont pu porter ? Est-ce un nom qui désigne un individu particu-
lier, ou est-ce le nom d’une fonction ordinaire ? Le glossaire de Du
Cange ne le donne pas ; mais Grimm cite un passage intéressant de
Cesaire d’Heisterbach, qui, né à Cologne ou dans les environs, était un
enfant en 1188, et qui termine son livre De niiraculis et historiis me-
morabilibiis en l’année 1222 : « Anno praeterito, dit cet écrivain, apud
Bonnam, vicum diocœsis Coloniensis, vagus clericus quidam. Nicolaus
nomine, quem vocant archipoetam, iii acutis graviter laboravit, et
cum mori timeret, tam per se ipsum quam per canonicos ejusdem
ecclesiae, ut in ordinem susciperetur, apud abbatem nostrum obtinuit.
Quid plura ? cum multa, ut videbatur nobis, contritione tunicam in-
duit, quam facta crisi celerius exuit. et cum quadam irrisione projiciens
aufugit. » Il s’agit ici d’un certain Nicolas, qui, s’il faut attacher de
l’importance au présent vocant^ vivait encore vers 1220, et qu’on comp-
tait au nombre des clercs vagants. L’ Archipoeta est donc un clerc

nosciuto non fosse, per nome e per fama quasi niuno era che non sapesse. chi
fosse Primasso. » Decamerone, I, “.; L’histoire relative à Primat que Boccace ra-
conte ensuite est fort suspecte et presque certainement fausse dans son ensemble
comme elle l’est par certains détails. Mais il est assuré que Primat était fort popu-
laire et que Salimbene a été naturellement amené à lui attribuer une pièce, qui
appartenait au genre où le poète sétait fait un nom.

266 APPENDICE 1

vagant; mais le vagant Nicolas jouit-il de ce titre comme d’une préro-
rogative purement personnelle ? Césaire ne le dit pas. — Du moins
Grimm cite-t-il un texte du début du xv!** siècle qui peut à la rigueur
nous intéresser. Un bouffon de la cour de Léon X se plaignait de l’â-
preté de son métier disant :

Archipoeta facit versus pro mille poetis ;

et le pape lui répondit :

et pro mille aliis archipoeta bibit.

Voilà donc un autre Archipoeta, et, le rencontrer ainsi, bien après
que Nicolas était mort, peut-être est-ce l’indice suffisant que cette
appellation était un titre et point un nom. Ce titi’e, il resterait à déter-
miner dans quelles conditions il était porté. Mais, à défaut d’informa-
tion plus précise, le doute subsiste. Tout au plus est-ce une hypothèse,
qu’on désignait ainsi, parmi les poètes de langue latine \ qui étaient
des clercs, le principal de ceux qui s’étaient attachés à la cour d’un
grand personnage. L’auteur de nos dix poèmes appelle Rainald son
maître « dominus meus », et se dit son poète, « poeta, vates tuus ».
Quant au titre plus pompeux d’archipoeta, on pourrait le rapprocher
de celui de Roi, que portaient certains jongleurs, et celui qui en était
pourvu pouvait être une manière d’officier de cour. Dans tous les cas,
on doit retenir qu’il n’y a pas à choisir entre Golias et l’Archipoeta,
mais que le même homme a pu porter tout à la fois le nom de Golias
et le titre d’archipoeta. On en viendrait ainsi à considérer comme
possible que Golias ait été l’archipoeta de Rainald de Cologne,

Mais rien n’est moins certain que cette conclusion. Et, en effet,
prouver qu’il faut parler d’un archipoeta et non de /’Archipoeta, est
une condition nécessaire pour que Golias puisse être l’auteur de nos
poèmes ; mais ce n’est pas une condition suffisante pour qu’il le soit.
Nous devons rechercher par d’autres voies si l’attribution est juste. Or,
en cette occurrence, nous avons dit que les témoignages de Giraut de
Cambrie et de Salimbene étaient inutilisables. Et pour ce qui est du
manuscrit qui attribue la Confessio à Golias, quel compte tenir de son
indication ? ^Ce qui est sûr, c’est que Golias est un personnage très
vieux. On parlait de lui déjà au x^ siècle ; déjà à cette époque il don-
nait de l’inquiétude à l’Église ; et Gautier de Sens (f 913) s’exprime
dans les termes suivants sur les clercs ribauds, qui sont de sa famille :
« Statuimus quod clerici ribaldi, maxime qui dicuntur de familia Goliae,
per episcopos, archidiaconos, officiales, et decanos christianitatis,

1. L’Archipoeta ne se compte pas parmi les jongleurs. Il méprise les histrions,
turba. stupens histrionum, pièce II, v. 8, et les leccatores, IV, str. 22. Il se plaint
que le poeU meurt de faim à la porte quand le mim^ (entendez le jongleur) entre
dans la chambre du maître, IV, str. 24 :

cum poeta soleat foris esusire
mimi soient caméras vestras introire.

APPENDICE l 267

tonderi praecipiantur vel etiam radi, ita quod eis non remaneat tonsura
clericalis » (Mansi, t. XV^III, p. 324).

Ne faut-il pas conclure qu’il est impossible d’identifier Golias histo-
riquement ? et, si l’entreprise est impossible, n’est-ce pas précisément
parce que Golias est une entité, un mj-ihe ?

APPENDICE II

L’histoire littéraire du xiii^ siècle a g-ardé le souvenir de plusieurs
ménestrels, qui ont porté le titre de rois : ainsi Huon le Roi, Adenet
le Roi. En tête de la liste des jongleurs auxquels on fit des présents
pendant les fêtes de Westminster, célébrées, à la Pentecôte de 1306,
lorsqu’on arma le prince Edouard, on voit figurer les noms suivants :
Le Roy de Ghampaigne ; le Roy Capenny ; le Roy Raisescue ; le Roy
Marchis ; le Roy Robert ; puis, plus loin, le Roy Druet (voy. Cham-
bers, Mediaeval Stage, t. II, append. G) ; etc. — D’où est venu ce titre
et que signifiait-il? c’est une question qui ne comporte sans doute
pas de solution simple. Il faut distinguer plusieurs cas. — G’était un
usage assez répandu d’appeler rois, dans des concours de différentes
sortes, ceux qui avaient excellé parmi leurs concurrents. On appe-
lait, par exemple. Roi du Ghapelet le vainqueur de la Gourse du
Chapelet (voy. Collect. Grenier, 2, 6, 81). De même, on a appelé
Rois des poètes, ceux dont les poèmes avaient paru briller entre tous.
Une chronique raconte qu’une cour magnifique avait été réunie à Reau-
caire, en 1174, en une occasion qui n’importe pas ici, et, entre autres
détails, on y lit les suivants [Chronicon Gaufredi Vosiensis, dans Rou-
quet, Recueil des hist., t. XII, p. 444) : « Gomitissa Sorgest (d’Urgel)
coronam pretiatam .XL. milia solidorum ibidem misit : disposuerant
enim Guillelmum Meta vocari Regem super histriones universos… »
Saint Ronaventure, dans sa Vie de saint François d’Assise, 4 [AA.SS.
oct., t. II, p, 752), raconte aussi que, attirés par le bruit des vertus de
François, des visiteurs lui venaient des différentes parties du monde, et,
parmi eux, « quidam saecularium cantionum curiosus inventor,
qui ab imperatore propter hoc fuerat coronatus, et exinde Rex
versuum dictus, virum Dei contemptorem mundialium adiré propo-
suit ». Va cet usage de couronner les poètes se retrouve plus tard dans
les puys (voy. Dinaux, Trouvères du Nord de la France, t. I, p. 9ss. ;
Chanson de la croisade des Albigeois, éd. P. Meyer, t. II, p. 398,
n. 2 ; Guy, Adam de la Haie, p. li ; etc.) — Dans tous les exemples
précédents, le titre n’avait d’autre force que celle d’un honneur ; mais
dans d’autres cas, il était le signe d’une fonction. Cette fonction,
variable elle-même, était quelquefois domestique, et, à la cour des
rois et de certains princes, en France et en Angleterre, elle appartenait
à celui des ménestrels qui était chargé de leur gouvernement dans la
maison. Un état des officiers de l’hôtel de Philippe le Rel, en 1288,
range un Roi des Joueurs de flûte à côté d’un Roi des Hérauts et d’un
Roi des Ribauds; voy. Bernhard [Bihl. de l’École des Chartes, t. II,
p. 381). En Angleterre, les ménestrels comptaient dans les services de

APPENDICE II 269

la cour au même titre que les hérauls : une ordonnance d’Heuri II traite à
égalité les « joculatores » et les « armaturos » [Household Ordinances,
48). Et si c’est un rex qui est à la tête des ménestrels royaux pendant le
règne de Richard II, on voit qu’à partir de 1464, ce rex échange son titre
contre celui de maresca//us, propre jadis aux hérauts (Chambers, Me-
diaeval Stage, t. II, p. 239). C’est peut-être pour avoir occupé ces
fonctions d’officier, de « maître des jeux », que le poète Adenet s’inti-
tule Roi, et que certaines miniatures le représentent avec une couronne
d’or ; voy. P. Paris [Hist. liit. de la France, t. XX, p. 675 ss.), suivi
par plusieurs. — D’autres encore devaient le titre de Rois à d’autres
circonstances : ce sont ceux qui dirigeaient les corporations de méné-
triers. On rangera parmi eux Robert Caveron, premier roi connu de
l’association parisienne, Copin du Brequin, mentionné par les docu-
ments à trois reprises, en 1357, 1362 et 1367, etc. (voy. Du Gange, au
mot ministelli). Le titre de Roi des Ménétriers fut remplacé dans la
suite par celui de Roi des Violons, au moment où les ménétriers furent
tout à fait spécialisés dans le métier de musiciens. Cette sorte de
royauté répond à un type d’organisation fréquent au xiv* siècle : il
existait à Paris un Empire de Galilée, une Bazoche, qui avait son Roi,
un peu partout des associations de Sots, qui avaient leur Prince, des
puys qui se gouvernaient aussi par des princes. — .Au reste, on com-
prend que les fonctions, d’abord privées, des rois de corporations, soient
bientôt devenues civiles et pubHques : les Rois deviennent des officiers
de police; ainsi le Roi des Merciers, le Roi des Bouchers, etc. ; et c’est
Philippe le Bel qui, en 1296, nomme JeanCharmillon Roi des jongleurs
de Troyes (voy. Du Gange, au mol jvglatores). Nous avons vu que le
curé d’Abbeville, à la fête de Notre-Dame, avait la juridiction sur les
jongleurs rassemblés et prenait le titre de Roi des Ribauds. En .Angle-
terre, une lettre patente de Jean de Gand, datée de 1380, est adressée
au « roy des ministralx » de Tutbury, et lui prescrit de prendre cer-
taines mesures de police.

APPENDICE II bis.

Il faut ranger parmi les ménestrels une espèce d’hommes qui paraît
au xii^ siècle et qui gagna constamment en faveur jusqu’au xv^ siècle :
ce sont les hérauts. Leur histoire est mal connue et leur origine est
obscure, autant que celle de leur nom (voy. Diez-Scheler). Il est cer-
tain, en tout cas, qu’ils étaient parents des jongleurs. Ils menaient
quelquefois la vie errante (voy. Baudouin de Gondé, Le conte des
hérauts, éd. Scheller, v. 36-71 et v. 467). Quelquefois aussi, ils trou-
vaient à s’employer d’une façon durable auprès d’un prince. Ils avaient,
comme les jongleurs, au moins au début, une réputation de moralité
douteuse, et ils fréquentaient volontiers la taverne; voy. Le conte des
hérauts :

502 Quanqu’il cheoit en lor ailliers,
Tout est porté en lor taverne —
Por Diu, qui tout le mont governe ! —
Et lues beû et tremelé.

Le Chevalier à la manche :

965 En la tavierne vont partir

Leur don; mieus i sevent la voie
Que au mostier, se Dieu m’avoie.

Comme les jongleurs, on les payait en vêtements et en chevaux [His-
toire du Châtelain de Coucy, v. 2052 ; Brun de la montagne, v.
2501 ss.; Le Chevalier à la manche, v. 491; etc.) Ils paraissent avoir
eu des commencements modestes, s’il faut toujours en croire Baudouin
de Condé, qui prétend avoir connu le temps où ils allaient en cottes
rapiécées et en mauvais souliers. Et c’est peut-être de leur ancienne
médiocrité que le mot de « hiraudie » (souquenille) garde le souvenir.
Mais le goût des jeux d’armes et la vogue des tournois, dont les romans
d’aventure fournissent d’innombrables preuves, devait rehausser sin-
gulièrement l’importance de leur profession. Ce fut au plus grand dam
des ménestrels, qui voyaient les faveurs passer à ces rivaux [Conte des
hérauts, v. 515-530) devenus aussi puissants seigneurs que des « ami-
raux » (v. 129 et 544). Les fonctions de ces nouveaux officiers s’exer-
çaient principalement à l’occasion des tournois. C’étaient eux qui les
annonçaient (5e/ Inconnu, v. 5240). Le jour de la rencontre, ils accom-
pagnaient leur seigneur, comme on voit Guillaume de Dole (v. 2620 ss.)
aller à la joute au milieu de 60 compagnons et suivi de deux cents
hérauts qui crient :

« Car lai aler,
C’est Guillaumes de Dole, queles ! »

APPENDICE II bis 271

Pour le combat, ils se rangeaient aux deux bouts du champ, portant
lescouleurs de leurs maîtres, et sonnant dans des trompes et des clairons
ornés de gonfanons blasonnés (voy. Strutt, Sports andPastimes, p. 209-
212). Au milieu se trouvait le Roi d’Armes, avec deux lances, aux cou-
leurs de chaque tenant. Son costume alliait ces mêmes couleurs. Il
proclamait l’ouverture du tournoi et le dirigeait. Les autres portaient
ses ordres, portaient les défis des chevaliers entre eux, poussaient des
cris d’encouragement. Le jeu fini, ils étaient récompensés selon leur
mérite (voy. Fritz Meyer, Die Stànde.., etc., dansStenge\,Ausff. und
Ahfiand., n° 89, p. 97 ; on peut ajouter aux textes cités par ce
critique : Guillaume de Dole, v. 2869 ss. ; Histoire de Guillaume le
Maréchal, v. 3509 ss. ; Brun de la Montagne, v. 2079 ss. ; etc.).
— Indépendamment de l’emploi qu’ils trouvaient dans les tournois,
les hérauts servaient à toutes sortes de publications. Pendant les
jours de fête, ils annoncent au moment opportun ce qu’il convient de
faire. Ils commandent qu’on se lève ‘Châtelain de Couci, v. 1050 ss.);
qu’on aille à l’église (pass. cité et Roman de la Violette, v. 5865 ss.);
ou, quand on a trop dansé le soir, qu’on aille se coucher {Châtelain
de Coucy, v. 1010 ss.). Ce sont des manières de maîtres des cérémo-
nies. — C’est là, en gros, à quoi se résume, au xui*’ siècle, le rôle des
hérauts. Ce rôle supposait avant tout la connaissance d’une science
qui leur était propre et qui venait de naître, la science héraldique.
Outre l’expérience de toutes les choses des armes, adresses de métier,
règles de l’art, lois du jeu, il leur fallait posséder le langage du blason,
qui se compliquait de jour en jour et devenait l’objet d’une étude spé-
ciale. Les auteurs de romans de chevalerie, Adenet, Jakemes, Sarrazin,
Jacques Bretel, et d’autres, se piquent de n’être pas ignorants en ces
matières. Mais elles relevaient particulièrement de la compétence des
hérauts. — Plus tard la spécialité de ces derniers ne fit que s’étendre
et croître en importance. Se mêlant de raconter les beaux faits d’armes,
ils empiétèrent sur l’attribution des ménestrels proprement dits ; et
d’autre part, leur juridiction dans les questions d’honneur, leur con-
féra une autorité morale singulière. On le voit, en lisant les propos
tenus par Prudence, au début du Débat des Hérauts cTarmes, éd.
Pannier-Meyer [Société des anc. textes français, p. 1), à deux d’entre
eux: « Beaulx seigneurs, leur dit-elle, vous avez ung bel office, et que
tous nobles doivent amer et priser, car a voz rappors et relacions les
roys, lesdames, les princes et autres grans seigneurs jugentdes honneurs
mondains, soit en armes, comme en assaulx, batailles, sièges, ou autre-
ment en jousles, en tournois, en haultes et pompeuses festes et
obsèques. » — Plusieurs points importants de l’histoire des hérauts
restent à éclaircir, comme leur origine, leurs relations précises avec
les jongleurs, leur distribution en classes, leur influence sur la littéra-
ture, etc. Les principales indications d’ensemble se trouvent dans Du
Gange au mot Hiraldus, dans VHistoire littéraire de la France,
t. XXIIl, p. 272, et dans la Romania, t. XI, p. 36.

APPENDICE III

TÉMOIGNAGES RELATIFS AUX JONGLEURS, QUI ONT ÉTB
CITÉS DANS LE PRESENT OUVRAGE

(ix^-xiii^ siècles) * .

IX^ SIÈCLE.

1. Alcuin {Mon. Germ. hist., Ep., t. IV).

a. Ep. 124, p. 133. Voy. plus haut, p. 22.

b. Ep. 124, p. 133. « Meliusest pauperes ederedemensa tua, quam
istriones vel luxuriosos quoslibet. » Cp. n° 7.

c. Ep. 175, p. 290. « Vereor ne Homerus irascatur contra cartam
prohibentem spectacula et diabolica fragmenta. Quae omnes sanctae
scripturae prohibent, in tantum, ut legebam, sanctum dicere Augus-
tum : «Nescit homo, qui histriones, et mimos, et saltatores introducit
ad domum suam, quam magna eos immundorum sequitur turba spiri-
tuum. »

d . Ep. 237, p. 381. « Quod deemendatis moribusHomerimei scrip-
sisti, satis placuit oculis meis… Unum fuit de histrionibus, quorum
vanitatibus sciebam non parvum animae suae perieulum imminere,
quod mihi non placuit… Mirumque mihi visum est, quomodo tam
sapiens animus non intellexisset reprehensabilia dignitati suae facere
non laudabilia. ^)

e. Ep. 281, p. 439. « Meliusest Deo placere quam istrionibus, pau-
perum habere curam quam miniorum. »

vers 810 2. Leidrade {Mon. Germ. hist., Ep., t. IV, p. 541). « Rursum auditu,

si vario organorum cantu et vocum flexionibus delinitur, et carminé
poetarum et comoediarum mimorumque urbanitatibus et strophis, et
quidquid per aures introiens virilitatem mentis effeminat, «

3. Concile de Tours, c. 7 (Mansi, t. XIV, p. 84). « Ab omnibus
quaecunque ad aurium et ad oculorum pertinet illecebras, unde vigor

1. Il est à peine nécessaire de faire remarquer que les textes réunis ici n’ont pas
tous la même valeur. Nous nommons à la suite, dans l’ordre chronologique, mais
sans ordre critique, des œuvres d’imagination et des documents proprement his-
toriques. Il n’aurait pas été possible de les classer sans établir de multiples subdi-
visions, qui eussent été menues et confuses. On saura, en parcourant la liste pré-
sente, la différence qu’on doit faire entre un texte et l’autre, entre une chanson de
geste et une chronique, et comment il convient d’interpréter chacun des passages
allégués. — Afin qu’il soit facile de grouper sur quelques points importants un
certain nombre de témoignages, nous avons quelquefois renvoyé d’un texte à
un suivant, de celui-ci à un troisième, etc., et enfin du dernier de la série au pre-
mier. — Nous avons aussi renvoyé, quand il y avait lieu, à la page de notre livre
qui se rapporte au texte.

813

APPENDICE 111 273

animi emolliri posse credatur, quod de aliquibus g-eneribus musicorum…
sentiri potest… sacerdotes abstinere debent… Histrionum quoque
turpium et obscoenorum insolentias jocorum et ipsi animo effugere
coeterisque sacerdotibus effug”ienda praedicare debent. » Gp.
n° 8.

4. Concile de Mayence, c. 10; Concile de Reims, c. 17 et 18 ;
mêmes prescriptions.

5 a. Concile d” Aix-la-Chapelle, c. 83 (Mansi, t. XIV, p. 202).
Répète les canons de Laodicée. « Quod non oporteat sacerdotes aut
clericos quibuscumque spectaculis, in scenis aut in nuptiis, inte-
resse ; sed, ante quam thymelici ingrediantur, exsurgere eos con-
venit atque inde discedere. »

Comparer:

b. Adrien, Epilome canon., 53 (Mansi, t. XII, p. 868). « Ne clerici
ludicris spectaculis intersint in cenis vel nuptiis, sed ante discedant
quam thymelici veniant. »

c. Alton de Verceil, Capitulare, 42 (Migne, Pair, lat., t. GXXXIV,
c. 37). — Cp. n” 9, — Pour les noces, cp. n” 16.

6 a. Theganus, Vita Hludowici imp., 19 {Mon. Germ. hist., SS., t.
II, p. 594). « Poetica carminagentilia quae in juventute didicerat, res-
puit, nec légère, nec audire, nec docere voluit… Nunquam in risum
exaltavit vocem suam, nec quandoin summis festivitatibus ad laetitiam
populi procedebant thymelici, scurri et mimi cum coraulis et citharis-
tis ad mensam coram eo, tune ad mensuram ridebat populus coram
eo, ille nunquam nec dentés candidos suos in risu ostendit. »

b. Anseg-isus, Capiful.\ append. II (Pertz, Mon. Germ. hist., Leg.,
t. I, p. 324). « Hoc sancimus, ut in palatiis nostris ad accusandum et
judicandum et testimonium faciendum non se exhibeant viles perso-
nae et infâmes, histriones scilicet, nugatores, manzeres, scurrae… »
On ne sait s’il faut attribuer ce capitulaire à Louis ou à Lothaire {voy.
édit. citée, p. 269).

c. Concile de Paris, c. 38 (Mansi, t. XXIV, p. 529). « Magis con-
venit lugere quam ad scurrilitates et stultiloquia et histrionum obs-
cœnas jocationes et cèleras vanitates… in cachinnos ora dissol-
vere. »

7. Agobert, Liber de dispensatione rerum ecclesiasticarum, 30
{Migne, Patr. lat., t. CIV, c. 249). « Satiatpraeterea et inebriat histrio-
nes, mimos turpissimosque et vanissimos joculatores, cum pauperes
Ecclesiae famé discruciati intereant. » Cp. n° 1, A.

S. Hincmar, Capitula ad presbyteros, 14 (Migne, Pa/r. /a/., t. CXXV,
c. 1067). « Nec plausus et risus inconditos et fabulas inanes ibi referre
aut cantare praesumat, nec turpia joca cum urso {cp. n° 15) vel tor-
nacibus ante se facere permittat. » Cp. n° 10.
oitiédu 9. Gautier dOrléans, Capitula, 17 (Migne, Pair, lat., t. GXIX,
p. 739). « Si quando autem in cujuslibet anniversario ad prandium
presbyteri invitantur, cum omni pudicitia et sobrietate a procaci lo-
quacitate et rusticis cantilenis caveant, Nec saltatrices in modum
Faral. — Les jongleurs au moyenàge. 18

siècle

274

APPENDICE m

filiae Herodiadis coram se turpes facere ludos permittant. » Cp. n° 5.
Sur Herodias, voy, plus haut, p. 63.

X” SIÈCLE,

906

après 928

avant 900

10. Edgar, Canons, 58 (Wilkins, Concilia niagnae Britan., t. I,
p. 228). « docemus artem, ut nullus sacerdos sit cerevisarius, nec
aliquo modo scurram agat secum ipso, vel aliis. » Gp. n° 11.

11. Oratio Edgari régis pro monachatu propagancla (Wilkins, ouvr.
cité, t. I, p. 246). « Ut jamdomusclericorum putentur.. conciliabulum
histrionum.. mimi cantant et saltant. » Gp. n” 234.

12. Gautier de Sens, Statnta, 13 (Migne, Patr. lat., t. GXXXII, c.
720). « Statuimus quod clerici ribaldi, maxime qui vulgo dicuntur de
familia Goliae, per episcopos,archidiaconos, offîciales, et decanos chris-
tianitatis, tonderi praecipiantur, vel etiam radi, ita quod eis non rema-
neat tonsura clericalis. » Voy. plus haut, p. 43, n. 1, et n° 296.

13. Abbon de Fleury, Collectio canonum, 3 (Migne, Patr. lat.,
t. GXXXIX, c. 477), cite le canon 6 d’un concile de Paris. «Justicia
régis est., furta cohibere, adulteria punire, impudicos ethistriones non
nutrire. »

xi” siècle.

1000

vers 1025

1045

vers 1050

14. Raoul le G\ahre, Historiae, IV, 9 [Recueil des hisi.de la France,
t, X, p. 42), Voy, plus haut, p. 20-21.

15. Vita s. Popponis [f 1048) [AA. SS., jan., t. III, p. 257),
« Gontigit etiam ludis histrionum impériales tune fores occupari atque
eo spectaculi génère Regem cum suis delectari, Ursis etiam nudus
quidam vir membra melle perunctus exhibetur, a quo etiam plurimum
pro periculo suimet timetur ne forte ab eisdem ursis ad ossa sui, melle
consumpto, perveniretur,., >> Gp. n°43.

16. Donizo Monachus, Vita Mathildis, I, 9 [Mon. Germ. hist., SS.,
t. XII, p. 368). Voy. plus haut, p. 99.

Timpana cum citharis, stivisque, lyrisque, sonant hic,
Ac dédit insignis dux praemia maxima mimis,

Gp, no 17.

17. Annalista Saxo [Mon. Germ. hist., SS., t. VI, p. 687). A propos
de Henri III, qui, à ses noces, « infinitam multitudinem histrionum
etjoculatorum sine cibo et muneribus vacuam et merentem abire per-
misit. » Gp. n° 35,

18. De même : Otto Frisingensis, Chron., 32 [AA. SS., oct., t. IV,
p. 700),

19. Sextus Amarcius, éd. Manitius, A propos des débauches de la
table (lib, I, v. 403) :

(cp, n” 83, b) Quid loquar astantes ficta ditescere laude

APPENDICE m 275

Mimos ? Hi dominis astu per verba jocosa ‘
Plurima surripiunt etiam scalpente datore
Sinciput ; exhausto codecrescitpia cornu.
Alterius molles perturbant harundine Erinis
Auriculas resona, tenui volat illa susurre
Diffinditque cito cerebrum vitale volatu
Ocior ac tigris rapidis agitata molosis ;
Nec tam pernici quassatur machina choro.
Tum sese in sponda vovet ut lasciva puella…

418 « puer, o puer celeradesto,

Sein aliquem liricum, die, aut gnavum citharistam

Aut qui quassa cavo concordet tympana plectro ?… »

Ergo, ubi disposita venit mercede jocator,

Taurinaque ehelyn eepit dedueere theca.

Omnibus ex vicis populi currunt plateisque,

Affixisque notant oculis et murmure leni

Eminulis mimum digitis percurrere cordas,

Quos de vervecum madidis aptaverat extis,

Nuneque ipsas tenuem nunc raucum promere bombum…

437 Ille fides aptans erebro diapente canoras,

Straverit ut grandem pastoris funda Goliath,
Ut simili argutus uxorem Saevulus arte
Luserit, utque sagax nudaverat octo tenores
Cantus Pythagoras et quam mera vox Philomele
Perstrepit…

46« 20 a. Gui d’Amiens, Carmen de Hasli’ngae proelio, éd. Fr. Michel

{Chroniques anglo-normandes, t. III, p. 18) :

389 Interea, dubio pendent dum proelia Marte,

Elminet et telis mortis amara lues,
Histrio, cor audax nimium quem nobilitabat,

Agmina praecedens innumerosa ducis,
Hortatur Gallos verbis et territat Anglos,

Alte proiciens ludit et ense suo.
Anglorum quidam cum de tôt milibus unum

Ludentem gladio cernit abire procul,
Milieiae cordis tactus fervore decenti,

Vivere postponens, prosilit in mori.
Incisor-Ferri mimus cognomine dictus.

Ut fuerat captus. pungit equum stimulis ;
.\ngligenae scutum telo transfudit aeuto :

Corpore prostrato distulit ense caput
Lumina convertens sociis haec gaudia profert,

Belli principium monslrat esse suum.

276

APPENDICE 111

b. Henry de Huntingdon, Historiae Anglorum, VI, 30 [Rerum
britan. scriptores) : « Nondum peroraverat dux Willelmus : omnes ira
accensi ultra quam credi potuit secundum acies suas impetu ineffabili
provolabant in hostem, ducemque jam sibi soli loquentem relinquebant.
Quidam vero nomine Taillefer dudum antequam coirent bellatores,
ensibus jactatis ludens coram gente Anglorum, dum in eum omnes
stuperent, quendam vexillifeium Anglorum interfecit. Secundo simi-
liter egit. Tertio idem egit, et ipse interfectus est. »

c. Geffroi Gaimar, Estorie des Engleis [Rerum britan. script.) :

5271 UndesFranceisdoncsehasta,
Devant les altres chevalcha.
Taillefer ert cil apelez,
Joglere estoit, hardi asez.
Armes aveit e bon cheval :
Si ert hardiz e bon vassal.
Devant les altres cil se mist;
DevantAngleis merveilles fist.
Sa lance prist par le tuet
Com si co fust un bastunet :
Encontre mont hait le geta,
E par le fer receue l’a.
Treiz fez issi geta sa lance ;
La quarte feiz, mult près
[s’avance,
Entre les Engleis la lança
Par mi le cors un en naffra.
Puis treists’espee, arere vint.

Geta s’espee, ke il tint,
Encontre mont puis la receit.
L’un dit à l’altre, ki ço veit,
Ke ço esteit enchantement
Ke cil fesoit, devant la gent.

Quant treis feiz ont geté l’espee,
Le cheval, od gule baiee,
Vers les Engleis vint à esleise,
Alquanz quident estre mange.
Pour le cheval ki issi baiout.
Le jugleor après li out.
De l’espee fiert un Engleis ;
Le poing li fait voler maneis.
Altre en fiert tant com il pout :
Mal gueredon le jour en out.
Car les Engleis, de totes parz,
Li lancent gavelocz et darz.
Lui oscistrent, e son destrer.

Fin du
XI” siècle

d. Wace, Rou, II, 8035 ss. (éd. Andresen, t. II, p. 348).
Sur ces textes, voy. plus haut, p. 56-57, et n.

21. Pèlerinage de Charlemagne, éd. Koschwitz [Altfransôsische
Bibliotek) :

413. 837 Assez unt venaisun de cerf e de sengler,
E unt grues e gantes e pouns enpevrez ;
A espandant lur portent le vin et le claret,
(cp. n” 49, v. 1939) E cantent et vielent et rotent cil jugler.

Xir SIECLE.

yîi’ siècle 22. Une chanson du cycle des Lorrains, citée par P. Paris (Romans
de la Table ronde, l. I,p. 13), décrit une fête où les jongleurs viellent
les lais

APPENDICE HT

277

” Que en Bretaig-ne firent ja li amant.

Del Ghevrefoil vont le sonet disant
Que Tristans fist que Iseut ama tant.

23. La. Chevalerie Ogier. Voy. plus haut, p. 184, n. 1 . A l’armée,
dans un camp,

286 Li jogleors ont lor vieles pris,

Grant joie mainnent devant le fil Pépin.

24. De bestiis et aliis rébus, I, 45 (Migne, Patr. lat., t. CLXXVII,
col. 46) : « A quodam viro prudente et religioso didici quod sunt
quaedam diversitates hominum quae vix ordinatae in religione possunt
detineri. .Hi sunt pictores, medici, joculatores et quidam alii, qui per
diversas regiones discurrere sunt assueti . . Joculatores ante conver-
sionem levés. Cum ad conversionem veniunt saepius usi levitate,
leviter recedentes. »

25. Le Moniage Guillaume, éd. W. Cloetta [Société des anciens
textes français). V réd. Les brigands, qui ont entendu chanter le
valet de Guillaume dans la forêt, parlent entre eux ; l’un dit :

475 « Sire, laissiés l’ester.

Car jougleor ne doit nus destorber,
Mais tout franc home les dëussent amer,
(cp. n” 38) Deniers et robes et a mangier doner. »

2® réd. (vers an. 1160) v. 1247 ss. Voy. plus haut, p. 143.

26. Robert d’Ostrevand, Vita s. Ayberti (j;- llÙ)) [AA.SS. aprilis^
t. I, p. 672) : « Cum esset juvenis et laicus in domo patris sui, et
sanctitatis, ut dictura est, amator, forte quadam die audivit mimum
cantando referentem vitam et conversionem sancti Theobaldi et aspe-
ritatem vitae ejus. » Voy. plus haut, p. 45. Cp. n” 59, a et b.

27. Orderic Vital, Historia Ecclesiastica, X, 18. Robert de Nor-
mandie, « quoniam meretricum atque scurrarum consortia non refu-
tavit, sed, eis impudenter applaudens, sua dilapidavit, inter divitias
ampli ducatus pane multoties eguit, et, pro penuria vestitus, usque ad
sextam de lecto non surrexit, nec ad ecclesiam, quia nudus erat, divi-
num auditurus officium perrexit. »

1114 28. Henri V, le jour de ses noces, fait des présents « innumerabili

multitudini joculatorum et istrionum » (voy. Piper, Spielniannsdich-
tung, p. 16).

•s 1120 29. Honorius d’Autun, Elucidarium, II, 18 (Migne, Patr. lat.,

t.CLXXII, c. 1148) : D. Habent spem joculatores? — M. Nullam :
tota namque intentione sunt ministri Satanae, de his dicitur : Deum
non cognoverunt ; ideo Deus sprevit eos, et Dominus subsannabit eos,
quia derisores deridentur. »

•âiiss 31. Textes relatifs à la confrérie de Fécamp. Voy. plus haut, p. 138,
n.l.

278

APPENDICE III

avant 1130

vers 1131

vers 1136

1150

ver’s 1130

32. Johannes Signiensis, Vita s. Beraldi (f 1130) [AA. SS., nov.,
t. II, pars I, p. 128: « . .ab utroque latere divisis, item mixtis colori-
bus vestimenta variabant, quod proprie joculatorium est. » Cp. n° 126.

33. Orderic Vital, Historia Ecclesiastica^ VI, 3 : « Vulgo canitur
de eo [Guillelmo] cantilena. »

34. Bernard Silvestre, De gubernatione rei familiaris (cité par
Du Gange, au mot ministelli) : a Homo jocularibus intentus, cito
habebit uxorem, cui nomen erit paupertas, ex qua generabitur fîlius,
cui nomen erit derisio. »

35. Des jongleurs figurent au mariage de Ramon Berenguer IV
(ms. cité par Mila y Fontanals, De los trovadores in Espaça, p. 261,
n. 1). Gp. no 36.

36. La Prise d’Orange^ éd. Jonckbloet. Guillaume rappelle à
Bertran le temps passé :

55 De France issimes par moult grant poiireté,
N’en amenâmes harpeor ne jugler. .

Un messager vient vers Guillaume et (v. 136) :

(cp. n°]42, V. 5227) Trueve Guillaume desoz le pin ramé,

En sa compaigne maint chevalier membre.
Desoz le pin lor chantoit un jugler
Vieille chançon de grant antiquité.

Guillaume épouse Orable (cp. n° 43) :

1880 Grantz sont les noces sus el pales pavé. .
Assez i orent harpeor et jugler.

37. Le couronnement de Louis. Voy. plus haut, p. 195.

38. Floovant^ éd. Guessard et Michelant (Anciens poètes de la
France). Maugalie, fuyant avec Floovant, est arrêtée par les Sarrazins ;
pour leur échapper, elle leur dit :

2027

(cp. n” 41)
(cp. n” 68, v. 2041 )

« Juglaours sui mou bons, si vois avoir conquerre.
Je ai Ion tans servi .1. chevalier honeste
Qui me donai Fautrier .1. paile de Bisterne.
Tant sai d’enchantement n’en ai sozciel mon maitre :
Je feroie bien ci sordre une fontenale
Et de grifons volanz plus de mil a un terme.
Et chascuns si tendroit .1. sarpant por la teste
Moût lait et moût idous, trainant jusquez à terre.
Si vos todroient bien les auberz et les elmes.
Et mangeroient bien vos destrié de Gastale. »
Dient li Sarrasin : « Ici gius seroit pesmes.
Vai don joer, font il, a l’amiraut de Perse,
Qui te donrai asses viles, chaitaus et terres. »

39. Vie de saint Gilles., éd. G. Paris et A. Bos (Société des anciens
textes français). Gilles hérite des biens de sa famille :

APPENDICE HT 279

/- 265 Mult lui remeint grant héritez :

Chastels e burs, vinnes e prez,
Or e argent, pailles, cendals,
Palefreiz, mulz e bels chevals,
E veissele d’or e d’argent ;
Meis il le départ largement :
Nel donout mie as lecheurs.
Ne as puteins n’as jogleurs ;
Ainz fist as povres abbeies . .

41. Le lai de Lanval. Description du grand train que mène
Lan val :

207 Lanvax doneit les rices dunz,
Lanvax raiembe les prisuns,
(cp. n** 44) Lanvax vesteit les jugleurs,

Lanvax feiseit les grans honurs.

3« tiers 42. Amis et Amiles, éd. C. Hofmann. On reçoit à Blaives la fille

■tu xu* s. ^jg Charlemagne (cp. n° 78) :

1998 Sus an palais montarent à droiture,
Assez i ot des paons et des grues.
Cil jougleor violent et taburnent.

2320 Un diemenche que il fut esclairié,
Lubias s’a et vestu e chaucié. .
Messe et matinnes va oïr au moustier
Par defors Blaivies au moustier S. Michiel.
Devant li vait un jouglers de Poitiers
Qui li vielle d’ammors et d’ammistié.

43. Aye (T Avignon, éd. Guessard {Anciens poètes de la France).
Garnier esta Nanteuil, avec Aye, Oa fête la restauration d’un monas-
tère (cp. n” 72) :

2685 Et. III. m. chevalier sont sa fors au perron

Qui ont chances de paille, bliaus de ciglaton.
Et grans piaus marterinnes et hermins peliçons ;
(cp. n’*132) Et esgardent le gieu des ours et des lions,

Et font ces fables dire et escouter chançons.

Aux noces d’Aye et de Ganor (cp. n° 46) :

4103 Qui veïst jouglaors du païs assembler !
Tantost qu’ils ont oy de ces noces parler.
Tant en i est venus que nus nés puet esmer. .
Qui a cel jor oïst vïeler et tromper,
Tabors et chalemiax et estrumens sonner,
De merveilleuse joie li peùst remembrer.

280 APPENDICE III

44. Doon de Nantenil [Romania, t. XIII, p. 18) :

Quant ung jug-lerres vient entre peupe henoré,
.Ta tant nel verrois pauvre, de robe desramé,
Se il dit son prologue, ne soit bien escouté.
Par Deu ! ja fu tés jors nous estiens amé.
En meintes riches cors servi et henoré,
(cp. n° 47) Que l’en donnoit mantiaux et meint bliaut forré ;
Or sunt nostre mestier moût forment décliné.
Et chantent d’Apoloine et del biel Tenebré,
Del viel Antiocus, de Porus et d’Otré,
Et del roi Alexandre et del preu Tholomé ;
Or n’i a mes garçon, s’il set ung vers rimé,
Quant a clerete voix et est bien desreé,
D’Audegier qui fu cuens ou de Minier l’ainsné,
Ou de Morgain la fee, d’Artur et de Forré :
« Ha Diex ! » ce dist chascuns, « com cist est escolé !
(( Certes, plus a apris en ung sol an passé
« Qu’onques Bertran de Bar ne sceut en son aé,

(cp. n° 166, h) « Ne li vielz Maloisiaux et ses filz rëusé,

« Ne dans Hues del Teil qui des ars fu paré. »
Lors li coillent entre els buen argent moneé.
Mes, par la foi que doi a la grant Trinité,
El reaume de France, si comme est grant et lé.
N’a pas cinq jugleors, si con je l’ai cuidé,
Qui soient pas de sens si bien enluminé
Ou il n’ait qu’amender, par sainte charité !
Puisqu’Aubers d’Iveline fu en l’eve afondez
Del pont dont il chaï quant il fu enivrez,
Et Guarins de Chevreuse qui son tans a fine,

(cp. n° 166, b) Guillaume Dent de Fer qui l’ueil avoit crevé,
Et Segars, cil de Troie, de Reinecort Mahé,
Remestrent li parfet moult tenvement planté
Quant il vit par ses armes tant qu’il est enoré…

46. Foucon de Candie, éd. Tarbé {Poètes de Champagne). Voy.
plus haut, p. 181. Ajouter (voy. édition citée, p. 134), à propos du
mariage de Bertran, de Guichart, et du Converti :

Les noces furent riches. . .
Lors chantent jugleours a force et a vertu.
Cp. n”65.

47. Huon de Bordeaiix,éà. Guessard [Anciens poètes de la France) :
4947 ss. ; 5476 ss. : deux appels du jongleur à la générosité de ses
auditeurs (voy. plus haut, p. 193).

Huon rencontre un vieux jongleur. Instrument :

7141 II ot se harpe dont il savoit harper
Et sa vïele dont il sot vïeler ;
En paienie n’ot si bon ménestrel.

APPENDICE III 281

Le jongleur lui donne un manteau d’hermine et d’écarlate, et le fait
dîner. Puis il se présente :

7216 Vés ci me harpe, dont je sai bien harper,

Et ma vïele dont je sai vïeler,

Et si sai bien et timbrer et baler. .
7261 Je ne venrai en bourc ne en cité,

Se jeu i veul de mon mestier ouvrer,
(op. n** 53) Tu me verras itant mantel donner

K”a maies paines les poras emporter. .

Il va ensuite, accompagné d’Huon, à la cour d’Yvorin, s’y fait
entendre et alors :

7343 Qui dont veïst ces mantiax desfubler ;
De toutes pars li prendent a ruer ;
Et Huelin les vaist tos asanler.

Et plus tard (cp. n” 51, p. 13, v. 18) :

7810 Quant ont mengié. les napes font oster.
Li jouglere a sa vïele atempré,
A trente cordes fait se harpe sonner. .

48. Aiol, éd. J. Normand et G. Raynaud {Société des anciens textes
français). Voy. plus haut, p. 192.

49. Daurel et Béton, éd. P. Meyer (Société des anciens textes
français). \’oy. plus haut, p. 79, 81, 83. — Histoire dont le héros
Daurel est un jongleur (v. 4). Le duc Bovon d’Antone s’apprête à
partir pour la cour de France :

78 Abtan vec vos vengut denant lui .1. joglier.
Et viueulet agradable e gueiamen e clier,
E fo paubres d’aver, ma beis saup deportier.
Lo riche duc d’Antona li près a demandier :
« Cum as tu nom, amix ? no m’o ulhas celier. »
E Daurel li respon, que ho sap motz gensier :
« Senher, Daurel ay nom, e say motz gen arpier :
« E tocar vihola e ricamen trobier,
« E son, senher, vostre hom, d’un riche castelier
« Que hom apela Monclier.

— Amie, n co ditz lo duc, « per so t’en deh amier ;
« En seta cortz ab meus volray mener.

— Senher, » so ditz Daurel, « ges no lei puesc aller,
« C’aisi ay ma molher e .ii. fils a cabdelier ;

u Non ay aur ni argen que lor pusca laysier. »
Lo duc Boves apela son vayley Aremyer :
« Amyc >>,• so ditz lo duc, « fe quem deves portier,
« Gardas li sa molher …» etc.
101 « Dauriel », so dis lo duc, « tenes par cavalgier
« Aquest palafre blanc que beus poyra portier. »

282

APPENDICE III

Bovon se rend à la cour :

113 Lo duc Bobes d’Antona si fes Dauriel venir,
Vai ab el a la cortz e violar et bordir.

Bovon tient une cour chez lui (v. 203) :

(cp. n° 63) Abtant vec vos la mulher del joglar,
E Daurel vieula : ela près a tombar,
Denan la dona gen si van deportar.
Et le duc :

« Daurel », dis el, « a vos voirai donar

« .1. rie castel c’om apela Monclar,

« Prop es d’aisi . . » etc .

Et li a fah lo castel autregar,

A lolh Ihieurat : veus pagat lo joglar . .

Douleur de Daurel à la mort de Bovon (v. 520 ss.) Il élève Béton, le
fils de son maître (v. 854 ss.). Il se présente en jongleur, accompagné
de Béton, devant Gui, comme celui-ci se met à table (cp. n”5l.

V

9):

1931 Prendo lor vieulas a guiza de joglar. .
1939 E quant cilh vengro, Guis secia al manjar;

Guis lo escria : « Joglar, vinetz manjar ».

So ditz Daurel : « Volem vos deportar. »

E Betônet prent .1. lais a notar,

Epros Daurel comenset a cantar :

« Qui vol auzir canso, ieu Ih’en dirai.. » etc.

51. Le Roman d’Alexandre, éd. Michelant [Bibl. des litterarischen
Vereins in Stuttgart)^ p. 73. Alexandre est à table (v. 9) :

(cp. n° 207) .1. harpere del Trase est del roi aprociés.

De lais dire a flahute estoit bien ensigniés ;
Soz siel n’a estroment dont ne fust afaitiés . .
19 Quant li rois ot mengié, si Ta a raison mis :

« Diva, dist Alexandres, dont es, de quel pais? »
Et cil respondit : « Sire, vus savés mes pris .
Je sui .1. bacelers et povres mal noris,
Hier etois jou rice, hui sui povres mendis. »

Et le roi lui donne la ville de Tarse (cp. n° 49, v. 208).
P. 13, V. 18 (cp. n^eO):

Quant li rois ot mangié, s’apiela Helinant ;

Por lui esbanoier li commande que cant.

Cil commence à canter issi com li gaiant

Vaurent monter au ciel, comme gent mescreant .. etc.

52. Le lai d’Ignaures, éd. Bartsch [Langue et Littér., col 554).
Ignaure va cueillir le mai à la forêt :

APPENDICE m

2^3

14 A l’aj ornée se levoit,

.V. jougleres od lui menoit,
Flahutieles et calimiaus . .

53. Le Comte de Poitiers, éd. Fr. Michel. Il s’agit d’une grande
cour tenue à Rome :

1363 Avec le déduit des puceles

Estoit li dous sons des vïeles.
(cp. n** 60) Cil jentil vallet vont doner

Lor dras, après le bouhorder,
As hiraus et as rimeours.
As ribaus et as jougleours.

54. Aucassin et Nicolette, éd. H. Suchier (4^), 6,38. Aucassin
déclare qu’il ne veut pas aller au paradis, mais en enfer : « Et s’i vont
les bêles dames cortoises. que eles ont deus amis ou trois avoc leur
barons, et s’i va li ors et li argent et li vairs et li gris, et si i vont
harpeor et jogleor et li roi del siècle. »

Nicolette se déguise (38,12) : « Ele quist une vïele s’aprist a viëler,
tant c’on le vaut marier un jor a un roi rice paiien, et ele s’enbla la
la nuit si vint au port de mer si se herbega ciés une povre fenme sor
le rivage. Si prist une herbe si en oinst son cief et son visage, si qu’ele
fu tote noire et tainte. Et ele fist faire cote et mantel et cemisse et
braies si s’atorna a guise de jogleor.. »

55. Aliscans. Voy. plus haut, p. 195.

56. La Destruction de Rome, éd. Grôber (Romania, t. II, p. 6 ss.
Voy, plus haut, p. 178). — Ajouter : Floripasse trouve sur la flotte des
payens :

358 Ouec li ses folles, a ki el s’esbanie

Ke lui chante sonés, a houre de complie,
(cp. n° 154) Et fables et chançons, tant qu’ele est endormie.

58. Raoul de Cambrai, éd. Longnon et P. Meyer (Société des
anciens textes français). A propos d’une bataille :

2442 Bertolais dist que chançon en fera,
Jamais jougleres tele ne chantera.

Au même propos, un chevalier parle :

4143 « Je nel volroie por une grant valour

Povre chançon en fust par gogleour. »

Seigneurs en voyage :

6087 .1. jongler chante, onques millor ne vi.

Dans un palais en signe de réjouissance (v. 8228) :

(cp. n° 60) Harpent Bretons et viellent jongler.

59 a. La Naissance du Chevalier au Cygne, éd. Todd [Publications
of the Modem Language Association) .

284 APPENDICE III

3180 Et quant la nuis se prist un poi a esconser,

Gascuns fait devant lui un grant cierge alumer.
La vie saint Morise lor conta un jogler.
Geste cansons dura des ci qu’a Tajorner,
Et il furent molt prest d’oïr et d’escouter.

Gp. n° 69.

b. Robert d’Ostrevand, Vila sancti Ayberti (f 1140), 5 [AA. SS.,
aprilis, t. I, p. 672) : « Itaque cum esset juvenis et laicus in domo
patris sui, et sanctitatis, ut dictum est, amator, forte quadam die
audivit mimum cantando referentem vitam et conversionem S. Theo-
baldi . . » .

Gp. n°69.

60. Les Enfances Godefroi, éd. Hippeau. A la cour de l’empereur
Othon :

109 Quant limengiers fu prés, si sont aie soper. .
(cp. n” 142) Apres mengier, vïelent et cantent li jogler.
230 Apres mengier, vïelent li noble jogleor,
Romans et aventures content li conteor,
Sonent sauters et gigles, harpent cil harpeor ;
Moult valt a l’escoter qui en ot la dolchor.
De si a Tavesprer demainent grant baudor,
Et li quens fist doner chascun, lonc son labor,
(cp. n°68, V.2113) Mantiaus, muls, palefrois, tant qu’il en a honor.

On arme Eustache chevalier (cp. n° 117) :

1648 Grant joie ot en la sale environ de tos lés.
Ghil jogleor i ont lor estrumens sonés,
Saltérions et gigles, dont il i ot asés.
Witasses li vassax les a moult bien loés ;
Il lor donc mantiax et bliaus engolés,
Pelichons vairs et gris et hermins gironés.
Onques nus ne s’en plaint, quant il se fu tornés ;
De quan qu’il despendi est moult bien aquités.
1738 Apres mengier vïelent et cantent cil jogler;
Maint noble conteor i peiissiés trouver,
(cp. n° 109) Poitevins et Bretons et de cex d’otremer,

Et de mainte autre terre, que jo ne sai nomer.

Witasses li jentiex les fist si bien lever,

Onques nus ne s’em plaint quant vint al dessevrer.

61. Garin d’Apchier, éd. Witthoeft, « Sirvenles joglaresc » [Ausg.
iind. Abhand.^hgg. von Stengel, n” 88), p. 56, p. 59 et p. 63. Voy.
plus haut, p. 77.

62. Les Miracles de Rocamadour, éd. Edmond Albe, n” 34, p. 128.
Pierre de Siglar, jongleur, jouant de sa vielle, dans la basilique de
Rocamadour, en l’honneur de Dieu, un cierge descend de l’autel sur
cette vielle. Voy. plus haut, p. 135 n.

APPENDICE 111

285

63. Brut, éd. Leroux de Lincy. A propos de Blégabres, roi :

3759 Cil sot de nature de cant,

Onques nus n’en sot plus, ne
[tant:
De tos estrumens sot mais-
[trie,
Et de diverse canterie ;
Et mult sot de lais et de note,

9336 (Voir plus haut, p. 147, n. 2)
d’Artur (cp. n°92) :

10823 Mult ot a la cort jugleors,
Ghanteors, estrumanteors;
Mult poissiés oïr chançons,
Rotruanges et noviax sons.
Vielëures, lais et notes,
Laisde vïeles, lais de notes;
Lais de harpe et de fretiax;

Voy. la suite, plus haut, p. 146,
64. Le roman des sept Sages, éd.

De vïele sot et de rote.
De lire et de satérion.. etc.
Por ce qu’il ert de si bon sens,
Disoient li gent, a son tens.
Que il ert Dex des jogleors.
Et Dex de tos les chanieors.

. Au banquet du couronnement

Lyre, tympres et chalemiax.
Symphonies, psalterions,
Monachordes, cymbes, thorons
Assez i ot tresgiteors,
Joeresses et joeors ; (cp. n** 67)
Li un dient contes et fables..

n. 3.
A. Keller.

Et beneois soit le mestier,
Ki bien est et plaist son signor,
Et le maintient a grant honor,
Vers li rois n’en en porte plus,
Ki de la terre est au desus,
Fors viandes, chevaus et dras ;
Si en est il molt souvent las.

9 Romans avés oi adiés,

Lesunsboins,les autres mal-

[vais.

De chiaus ki sont atrait de

[songes.

De losenges et de menchoi-

[gnes;

Mais chou fait Ton pour gae-
[gnier
Un jour de fête (cp. n° 137) :

696 Li jougleour vont vïelant,
Et les borjoises karolant.

65. Vita venerabilis Odae (f 1158) {A A. SS. aprilis, t. II, p. 775).
Oda, le jour de ses noces, se coupe le nez: alors « vertitur in luctum
cithara, et vox laetitiae in moerorem, joculatorius ille plausus tristis
complodit manus. » Cp. n° 68.

66. Jean de Salisbury, Policraticas, I, 8 (Migne, Pair, lat.,
t. CXCIX, c. 405): Tout le chapitre iniiiulé De histrionibus et mimis
et praestigiatoribus est à lire, et ces lignes en particulier: « Admissa
sunt ergo spectacula et infinita tirocinia vanitatis… Hinc mimi, salii
vel saliares, balatrones, aemiliani, gladiatores, palaestritae, gignadii,
praestigia tores, malefici quoque multi, et tota joculatorum scena proce-
dit. Quorum adeo error invaluit, ut a praeclaris domibus non arcean-
tur, etiam illi qui obscenis partibus corporis, oculis omnium eam

286 APPENDICE m

ingerunt turpiludinem, quam erubescat videre vel cynicus. Quodquc
magis mirere, nec tum ejiciuntur, quando tumultuantes inferius cre-
bro sonilii acrem foedant, et turpiter inclusum, turpius produiit…
Sacrae quidem communionis gratiam histrionibus et mimis, dum in
malitia persévérant, ex auctoritate Palrum non ambigis esse praeclu-
sam.. »
1159 67. Richeul (Méon, Nouveau recueil de fabliaux, t. 1), v. 94 :

« Richaut la ménestrel » (= courtisane). De même, v. 538.

928 Une abeesse

En amena grosse et espesse,
(cp. n° 103) Puis devint ele jugleresse.

vers 1160 68. Erec, éd Foerster. Aux noces d’Erec et d’Enide (cp. n” 69) :

‘2035 Quant la corz fu tote assanblee
N’ot ménestrel an la contrée
Qui rien seûst de nul déduit,
Que a la cort ne fussent tuit.
An la sale moût grant joie ot,
Ghascuns servi de ce qu’il sot :
(cp. 11° 144) Cil saut, cil tume, cil anchante,
Li uns conte, li autre chante,
Li uns siffle, li autre note,
Cil sert de harpe, cil de rote,
Cil de gigue, cil de vïele,
Cil flaiite, cil chalemele…
Sonent timbre, sonent tabor,
Muses, estives et fretel
■ Et buisines et chalemel. . .
2109 Cel jor furent jugleor lié ;
Car tuit furent a gré paiié.
Tôt fu randu quan qu’il acrurent,
Et maint bel don doné lor furent,
(cp. n”85, a) Robes de ver et d’erminetes,
De conins et de violetes,
D’escarlates, de dras de soie ;
Qui vost cheval, qui vost monoie,
Chascuns ot don Ion son savoir. . .

vers 1160 69- La chanson des Saisnes, éd. ¥r. Michel. Voy. plus haut, p. 183. —

Noces de Guiteclin (laisse V) (cp. n° 79).

Cel jor orent jugler auques de lor talanz ;
Guiteclins les paia d’or fin et de besanz.
Laisse XXXVIII :

L’ampereor troverent an son palais marbrin,
(cp. n”74) L’apostoilles li conte la vie saint Martin,
Et devise la letre et espont le latin.

APPENDICE 111

287

J65-1170 7y Le roman de Troie, éd. L. Gonstans (Société des anciens textes

français), ^’oy. plus haut, p. 201.
70 72. Guillaume de Saint-Paer, Le roman du Mont Saint-Michel, éd.

P. Redlich [Stenffels A. und A. n° 92). A la dédicace de l’église du
j^Iont, on fait une fête (cp. n° 43) :

p. 18 Les meschines et les valiez,

Ghescuns d’els dist vers ou sonnez ;

Neis li viellart revunt chantant,

De leece funt tuit semblant.

Qui plus ne seit si chante « outrée »

Et « Dex aïe » u afusee.

Cil jugleor la u il vunt,

Tuit lor vïeles traites unt ;

Laiz et sonnez vunt vïelant..

73. La bataille Loquifer. Voy. plus haut, p. 179.

74. Anonymus Laudunensis, Chronicon [Mon. Germ. kist., <SS.,
t. XXVI, p. 447). Un certain Valdesius, enrichi par le fisc, « quadam
die dominica cum declinasset ad turbam, quam ante joculatorem
viderai congregatam, ex verbis ipsius compungtus fuit, et eum ad
domum suam reducens, intente eum audire curavit. Fuit enim locus
narrationis ejus, qualiter beatus Alexis in domo patris sui beato fine
quievit. » Gp. n° 26.

feiiTi 75. Rou. Voy. n° 20, d.

76. Gaufrey de Vigeois, Chronicon (Recueil des hist. de France,
i. XII, p. 444). Gour tenue à Beaucaire pour la réconciliation de Ray-
mond de Narbonneet d’Alphonse d’Aragon : « Gomitissa Sorgestcoro-
nam pretiatam XL millia solidorum ibidem misit ; disposuerant enim
Guillelmum Mita vocari Regem super histriones universos.. » Voy.
app. II.

77. Pierre de Blois, De confessione (Migne, Patr. lat., t. GGVII,
c. 1088). « Saepe in tragœdiis et aliis carminibus poetarum, in jocu-
latorum cantilenis describitur aliquis vir prudens, decorus, fortis,
amabilis et per omnia gratiosus. Recitantur etiam pressurae vel inju-
riae eidem crudeliter irrogatae, sicutde Arturoet Gangano et Tristan-
no, fabulosa quaedam referunt histriones, quorum auditu concutiun-
tur ad compassionem audientium corda, et usque ad lacrymas com-
punguntur. »

78. Le chevalier au lion, éd. Fôrster, On reçoit Artur (cp. n” 42) :

2348 Li sain, li cor et les buisines
Font le chastel si resoner
Qu’an n’i oïst pas Deu toner.
Gontre lui dancent les puceles,
Sonent Hautes et freteles,
Timbre, tabletes et tabor.

288 APPENDICE m

1180 79. Décret d’Alphonse II, cité par Mila y Fontanals, De los troha-

doresenEspana [Œuvres complètes, t. II, p. 262, n, 2) : « Inter cetera.,
mando et in perpetuum constitue, quod nunquam de cetero aliquis
virum, major aut minor, dives aut pauper, cogatur joculatorem vel
cantatricem, cum nupcias fecerit, haberevel illis dare suum avère. Qui»
etsi spontaneus nulloque cogente bajulo vel alio quolibet homine,
cum uxorem duxerit, joculatorem aut cantatricem susceperit, nihil
aliud ei dare cogatur nisi quantum ei qui nupserit libuerit, et de cau-
simento fuerit, nisi in quam ex conventione facta teneatur… » Cp.
n° 104.
1180 81. Anecdote citée^par Warton, Histary of english Poetry, t. I, p.

83. Voy. plus haut, p. 29, et n. 3.
vers 1180 82. Rapport au roi Henri II sur la situation des terres de Dol, cité

par Des Longrais, éd. du Roman (TAquin, Introduction, p. xliv :
«Campus Trossebof, quem dédit RoUandus archiepiscopus Garino
Trossebof joculatori quamdiu viveret. «

83 a. La Chanson d’Anlioche. Voy. plus haut, p. 184.

h. Témoignage de Lambert d’Ardres sur Richard [Mon. Germ.
hisl.^SS. t. XXIV, p. 626). Voy. plus haut, p. 185. Cp. n» 85, a.
vers 1183 84 a. Pierre le Chantre, Verbum abhreviatum, 28 (Migne, Pair,

lat., t. GCV, c. 155), à propos de prêtres, qui chantent la messe
jusqu’à l’offrande, et en recommencent aussitôt, si personne ne donne
rien, une deuxième, une troisième, une quatrième : « Hi similes sunt
cantantibus fabulas et gesta, qui videntes cantilenam de Landriconon
placere auditoribus, statim incipiuntde Narcisso cantare ; quod si nec
placuerit, cantant de alio. »

b. Chap. 49 (Migne, ibid., c. 154) en entier, intitulé Contra dantes
histrionihus, d’où cette phrase : « Nullum genus hominum est, in
quo non inveniatur aliquis utilis usus.. praeter hoc genus hominum,
quod est monstrum, nulla virtute ademptum a vitiis. » Cp. n° 148.

Chap. 84 (Migne, ihid., c. 253). « Joculatori cuidam papa Alexander
nec concessit vivere de suo officio, nec ei penitus interdixit. »
1187 85 a. Rigord, de Gestis Philippi Augusti [Recueil des historiens de

France, t. XVII, p. 21) . « Cum in curiis regum seu aliorum principum
frequens turba histrionum convenire soleat, ut ab eis aurum, argen-
tum, equos, seu vestes, quas persaepe mutare consueverunt principes,
ab eis extorqueant, verba joculatoria variis adulationibus (cp. n° 19)
plena proferre nituntur ; et ut magis placeant, quidquid deipsis prin-
cipibus probabiliter fingi potest, videlicet omnes delicias et lepores, et
risu dignas urbanitates, et ceteras ineptias, trucinanlibus buccis in
médium eructarenon erubescunt. Vidimus quondam quosdam principes
qui vestes diu excogitatas et variis florum picturationibus artificiosis-
sime elaboratas, pro quibus forsan viginti vel triginta marcas argenti
consumpserant, vix revolutis septem diebus, histrionibus, ministris
scilicet diaboli, ad primam vocem dédisse (cp. n° 107). . . Sed christia-
nissimus rex Philippus Augustus, videns omnia ista esse vana et
saluti animae contraria, instinctu Spiritu.s sancti reducens ad mémo-

APPENDICE III

289

riam.quod a sanctis et religiosis viris quandoque didicerat, quod his-
trionibus dare daemonibus est immolare, mente promptissima Domino
Deo promisit quod omnes vestes suas. . pauperibus erogaret, >>

b. Vincent de Beauvais, Spéculum historiale, 30, 5. Jongleurs à la
cour de Philippe-Auguste.

86. Roger de Hovedene [Rer. hriUn. scripl.], à propos de Guil-
laume de Longchamp, régent du royaume en l’absence de Richard I :
« Hic ad augmentum et famam sui nominis, de regno Francorum can-
tores et joculatores muneribus allexerat, ut de illo canerent in
plateis. »

87. Guillaume Adhémar (f 1190) (Raynaud, t. V, p. 178) « gentils
hom era, filhs d’un cavallier que non era ries ni manens. .e fes se jo-
glar. .e fes mantas bonas chansos. »

88. Récits d’un ménestrel de Reims^ éd. Natalis de Wailly [Société
de l’histoire de France), 77 ss. Richard Cœur-de-Lion, retenu prison-
nier en Allemagne, est découvert et délivré par le ménestrel Blondel.

89. Bertran de Paris (1 197), sirventes àGuordo (éd. Witthoeft, k Sir-
ventes joglaresc », p. 67, dans Stengels A. und A.).

Énumération des œuvres qui étaient au répertoire des jon-
gleurs.

91. Gilles de Paris, Carolinus, cité par G. Paris, Histoire poétique
de Charlemagne, p. 106.

De Karolo, clari praeclara proie Pipini,
Cujus apud populos venerabile nomen in omni
Ore satis claret et decantata per orbem
Gesta soient melicis aures sopire viellis..

92. Le Bel Inconnu, éd. Hippeau [Poètes français du moyen âge).

Fêtes du couronnement du roi Artur (cp. n° 178) :

21 La veïssiés grant joie faire, As canteors cançons canter.
As jogleors vïeles traire, Li canteor metent lor cures

Harpes soner et estri ver. En dire bêles aventures..

Description de la « Cité Gastée >> :

2794 El front devant a mil fenes- Cascuns a divers estrumens

[ires Et devant lui .1. cierge ardent,

Encascunea .I.jugleor, De très costés les armories,

Et tôt sont de moult riche I a moult doces melaudies.
[ator.

Le Bel Inconnu arrive devant un palais :
2856 II ne se vaut mie arester, Et son estrument retenoit

Tant qu’a la sale en est venus, Cascuns, ital corn il l’avoit.
U les jugleors a veûs, L’un voit as fenestresharper,

Sor les fenestres tôt asis, L’autre delés celui roter.

Devant cascuns .1. cierge L’un estive, l’autre vïele,

Tespris, Li autres gigle et calimele,
Faral. — Les jongleurs au moyen âge. 19

290

APPENDICE III

Et cante clair corne seraine, Sonent timbre, sonnent tabor ;

Li autres la citole maine, Muses, salteres et fretel,

Li uns entendoit au corner, Et buissines et moïnel,

Et l’autres au bien flahuter; Cascuns ovredeson mestier.

Li un notoient lai d’amor ;

xnr SIECLE,

xiip siècle 95. Bibl. Nat., ms. lai. 4883 % f” 67”, cité par du Méril, Origine du
théâtre moderne, p. 23 : «istriones sunt joculatores ».

97. Bibl. de TArsenal, ms. 854, P 198 v°, et 242 v»: Formules de
recommandation relatives à des jong^leurs ; f” 198 v°, et 242 v° : For-
mules de réponse. Voy. plus haut, p. 122-123, notes. Cp. n° 166.

98. Bibl. Nat., ms. fr. 8541. Registre de la confrérie des jongleurs
et des bourgeois d’Arras. Voy. plus haut, p. 133 n. 2.

99. Bibl. Nat., ms. fr. 3258, f» 68 v°, cité par L. Gautier, Épopées
françaises, t. II, p. 200 : « Item quaeritur de mimis, joculatoribus, et
hystrionibus et adulatoribus, utrum possintde jure locare opéras suas.
Videtur quod non : quia emolliunt et effeminant et saepe infatuant
animos audientium, et ideo emungunt subdole bona eorum. Ergo non
licet eis aliquid accipere tali intuiiu. »

101. De septeni sacramentis, Bibl. Nat., ms. lat. 14859, cité par
Gautier, Épopées françaises, t. II, p. 11 (f” 322) : « De omnibus magis,
aruspicibus, incantatoribus, ariolis, aruspicibus, inspectoribus gla-
diorum vel speculorum, vel auguribus, sortiariis, funambulis, saltato-
ribus, joculatoribus, et illis qui decios faciunt et incisiones vestium et
caudationes, quorum opéra nihil prosunt humanae vitae, sedobsunt.. »
P. 24 (f” 322) : « Circa joculatores distinguendum. Quidam. . ., cum
ludibrio et turpitudine sui corporis, déformantes imaginem Dei, acqui-
runt necessaria ; de talibus vera sunt quae diximus : Apostolus omnes
taies praecipit excommunicari et ab Ecclesia separari, qui comedunt
panem otiosum. Sed si cantant cum instrumentis et de gestis ad re-
creationem et forte ad inforniationem, vicini sunt excusationi. >> Cp.
n° 106. P. 200 ( f° 322) : « Item credimus quod, quandocumque ali-
qui dant histrionibus quia histriones, non quia homines sunt, daemo-
nibus immolât. »

102. De Poenitentia, Bibl. Nat., ms. lat. 16419, cité par Gautier, Epo-
pées françaises, t. I, p. 99 (f” 93) : « Item solet quaeri in pluriniis
casibus utrum mulier teneatur sequi virum suum in remotas regiones. .
Si igitur joculator vel hystrio habuerit uxorem et praeceperit eam esse
vagam et cum eo sequi aléas et tabernas; si ipsa tenetur eum sequi,
quia forte habet res suas et familiares et parentes, et suffîcit igitur ad
victum de artificio manuum suarum, et timet igitur imminere turpi-
tudinem in vago itinere ; rursus autem formidat virum suum forni-
caturum si ipsa eum non sequatur; — ad hoc, quod nullatenus tene-
tur sequi virum suum ad vitam turpem et inhoneslam ; unde, si velit

APPENDICE III 291

honeste vivereet vir inhoneste et circuire vicos et villas, non tenetur
eum sequi. » P. 200 (f° 79 v”) : «Notandum est etiam quod omnes
peccant mortaliter qui dant scurris vel leciatoribus, vel predictis his-
trionibus, aliquid de suo.» P. 200 (f° 71) :« Quaedam officia sunt quae
ex loto peccata sunt, ut meretricum et histrionum. . . Cum igitur
meretrices et histriones veniunt ad confessionem, non est danda eis
pœnitentia, nisi ex toto talia officia relinquanl. »

103. Bibl. Nat., ms. lat. 16515, cité par Gautier, Epopées fran-
çaises, t. II, p. 98 (f° 204) : « Item, sicut auceps possit in laqueo vel
rethe aviculam unam doctam quae volitando alas quasi libéra extendat
et cantet : sic Dvabolus aliquam joculatricem quae sciât cantiones
ad choreas adducit, ut alias secum trahat » . Cp. n° 1 1 3. P. 192 (f° 204 v°) :
« Item histriones tondunt divites, sicut rusticus oves suas, et quandoque
bis in anno ». P. 103 (f” 211 v°) : « Exemplum de joculatore qui de
portario crudeli se laudavit abbati ad monasterium, quoniam fuerat sibi
largus et curialis, cum tamen sibi nihil dedissel. Et fecit eum deponi
de offîcio cum vituperio ». Gp. n° 226.

104. Sermon anonyme (Bibl. de Troyes, n” 1368), cité par Gautier,
Epopées françaises, t. II, p. 144. « Consuetudo estinhocmundoquod,
quando unus magnus dominus desponsavit unam dominam. quamdiu
sunt in missa in ecclesia, histriones non faciunt magnum tumultum ;
sed statim cum posuerunt pedem extra ecclesiam, tune incipiunt
cantare et sua instrumenta deducere et tangere. » Cp. n° 107,

105. Sermon de Guillaume de Saccovilla (Bibl. Nat., ms. lat.
16195, f° 20 v°), cité par Gautier, Épopées françaises, t. II, p. 136.
« Histriones et bedelli communes vestes sibi datas induunt perpaucos
dies ad ostentationem, nec consumunt eas in servitio domini : immo
vendunt eas alteri. Videbitis hodie histrionem indutum ita pulchre ac
si esset filius unius comitis : cras apparebit in una veste misera. »

106. Daprès le ms. de la Bibl. Nat. lat. 16481, Lecoy de la
Marche {La chaire française au XIII” siècle, p. 445) écrit : « Les
ministres de l’Eglise parlent favorablement des bons jongleurs (ceux
qui chantaient de geste et racontaient les Vies des saints), qu’ils
comparent à l’évangéliste racontant les hauts faits de THomme-Dieu »,
Cp. n» 254.

107. Mss. delà Bibl. Nat. lat. 15034, f» 108 ; 15970, f°* 351, 352;
16481, fo* 10, 61 ; 17509, f 8 ; 2616», f» 57. — Lecoy de la Marche,
qui les cite (ouvr. cité), en résume ainsi le contenu : « Ils peignent les
jongleurs prenant part aux noces et aux festins (cp. n° 112), réjouis-
sant les convives par des chants légers, recevant en cadeau des robes
précieuses de vair et de gris (cp. n” 1 1 1). Les sermonneurs reprochent
aussi aux jongleurs leur rôle dans les tournois (cp. n° 269 1. »

108. Cartulaire de Provins, cité par Bourquelot, Les foires de
Champagne (Mémoires de V Académie des Inscriptions, 2^ série, t. V),
p. 95, n. 4 : « Pour les despens des menesteriex dou gueit de la foire
déniai et de la saint Ayoul… » ; « Pour les despens des menesteriex
dou guet des trois jours delà dicte foire de mai… » ; etc.

292 APPENDICE m

109, Anseïs de Carthage {Bibliothek des litler. Veréins in
Stuttgart). Le roi Anseïs

4975 . . seoit sor un bufet d’argent :

Por oblïer son desconfortement

Faisait conter le lai de Graelent.
6144 Rois Anseïs devait tantost soper,
(cp. n° 155) Mais il faisait un Breton viëler

Le lai Gurun, cornent il dut finer :

Par fine amor le covint dévier.

m. Anseïs, fils de Girbert (Bibl. Nat., ms. fr. 1622, f” 264 v°),
cité parL. Gautier, Epopées françaises, i. TI, p. 133;

Grans fu la feste . . .
Onques n’i ot ménestrel ne sergant
Qui celui jor ne fust riche et manant,
(cp. n°115) Tant vont li prince et vair et gris douant,
Robes de soie, et or, et a argent.

112. Auberi le Bourguignon, éd. Tarbé.
Au mariage d’Aubery, p. 38 (cp. n° 113) :

Cil jonglaor i vont por vicier. .

113. Beuve de Hantonne (Bibl. Nat., ms. fr. 12548).
F» 86. Il s’agit d’un mariage (cp. n°122) :

Grant joie font en la sale pavée ;
Cil jougleour ne l’ont pas oubliée ;
Mainte viele fu cel jor atempree.
F° 170. Josiane se déguise enjongleresse (cp. n° 154) :

Toute est fendue et derrière et devant
Et si fut chainte d’un baudre par les flans,
D’un doit a autre i ot pierres samblant
De l’or d’arrabe cler et resplendissant.
A la vois clere a hucié hautemant :
« Or m’escoutez, chevalier et sergant,
Et les puceles, et dames, et enfant,
.1, son novel de la terre des francs. . »

115. Les enfances Vivien, éà. Wahlund et von Feilitzen. Des mar-
chands s’embarquent pour aller à la foire :

1537 En mer s’empaignent, si drecierent lor voile ;
Ciljougleor laienz les esbanoient.
Vivien les accompagne :

1518 Ains qu’il reviegne fera il tel barné

Qu’après sa mort en chanteront jongler.

Après une fête, Guillaume récompense des jongleurs (v. 5203) ;

(cp. n” 1 16) Li cuens Guillaumes lor fait robes doner,
N’i ot jogler qu’il ne feïst loer.

APPENDICE III

293

116. Renaud de Mont^nhan, éd. Michelant [Bibliothek des litlera-
rischen Vereins in Stuttgart). Comme Renaud s’installe dans
son château :

p. III, V. 31 Chevalier et serjant, vallet et jogleor,
Tôt vinrent a Renaut ki retint par amor.
Aux noces de Renaud fp. 114, v. 24) :
(cp. n** 122) Ains n’i ot jogleor n’eûst bone sodée

U mantel vair et gris ou grant cape fouree.

117. Le chevalier au cygne, éd. Hippeau, t. I, p. 40. On arme
Malquarré chevalier (cp. n** 194, d) :

.II. jougleors i fist la vielle (Matabrune) vïeller;
Sonés et cançonnetes y fait assés canter.

118. Le roman de la poire, éd. Stehlich. — Le cortège d’Amour :

1140 Cil jougleor en lor vieles

^’ont chantant ces chançons noveles.
L’uns saut, l’uns corne, l’autre estive;
Ghascuns tance, chascuns estrive
De son compaignon sormonter. . .

119. Les ailes de courtoisie, éd. Scheler, Trouvères belges, II, 248.

Si un chevalier est vraiment courtois,

67 Le setl’enpar lesmenestrex, Larges ne puet contreman-

Qui es places et es hostex [der

Voient les honnors et les La largesse qu’il a el cors,

[hontes, Que la pointe n’en saille

De qui l’en doit ^dire beax ^ [hors…

[contes,. 221 Qu’a chevalier est cortoisie

Quant li conteres a servi Qu’il oie volentiers chan-

Et vient au point del de- çons,

[mander, Notes, et vïeles, et sons,

Et déduit de menesterex..

121. Gautier d” Au pais, éd. Fr. Michel. Voy. plus haut, p. 206.

122. L’ à tre périlleux [Herrigs Archiv, t. XLII, p. 135).
On célèbre un mariage (cp. n** 125) :

6637 Le mostier ne fu mie quoi. Gigues, estives et frestiaus,

Anchois* i ot joie moult Et buisines et calemiaus. .

[grant, 6650 Au matin quant il fu grant

Que font li petit et li grant. [jor,

Cil jougleour de pluisors Furent paie les jougleor.

[terres (cp. n” 172, b) Li un orent biax

Gantent et sonent lor vïeles, [palefrois.

Muses, harpes et orcanons, Belles robes et biaus agrois,

Timpanes et saltérions, Li autre lonc ce qu’il estoient;

294 APPENDICE III

Tuit robes et deniers avoient, Quant li joug-leour sont paie,

Tuit furent paie a lor gré, En lor pais sont repairié,

Li plus povre orent a plenté,

123. Poème et pièces relatives au Vou de Lucques, Mélanges Cha-
hanneau {Romanische Forschungen). Voy. plus haut, p. 135 n. 1.

124. Th. Wright (A sélection of latin stories), p. 126 : « De
mimo et rege Francorum : Respondisse legitur quidam mimus régi
Francorum, quaerenti quare non essent ita probi milites nunc sicut
fuerunt in tempore, scilicet Rolandus et Oliverus, cui menistrallus :
« Da mihi talem regem qualis fuit Garolus Magnus, et ego dabo vobis
taies milites quales nunc nominastis. »

125. Les dix souhaits^ éd. E. Langlois {Mélanges d’archéologie et
d’histoire, publiés par V École française de Rome, 1885, p. 73). Des
personnages de différentes classes sociales font des souhaits. Le jon-
gleur souhaite des fêtes et des noces. Gp. n° 128.

126. Du chevalier à la robe vermeille (Montaiglon, Recueil des
fabliaux, III, Lvn). Une femme à son mari, vavasseur, qui veut
mettre une riche robe :

206 « Bien doit estre vavassors vils
Qui veut estre menesterez;
Miex voudroie que fussiez rez
Sans eve, la teste et le col.
Que j’a ni remainsist cheval ;
(cp. n” 189) Ce n’apartient mie a vostre oes

D’avoir garnement s’il n’est nues;
Ç’apartient a ces jougleors. .
Que ils aient des chevaliers
Les robes, que c’est lor mestiers. »

127. Le vair palefroi (Montaiglon, Recueil des fabliaux, I, m).
Après un tournoi :

757 Chantant aloit par son ostel,
Vïeler fet ;I. ménestrel
En la vïele un son novel.

128. Trubert, éd. Méon, Nouv. recueil de fabliaux, t. I, p. 275. Un
jour de noces (cp. n° 141) :

2663 Du chastel issent, si s’en vont,
Li menestrés grant joie font :
Cornent, buisinent par déduit,
De trois liues ot en le bruit. .

129. Le harpeur de Rochester, éd. Fr. Michel (Le roman d’Eustache
le Moine, p. 108). Un harpeur est sauvé des eaux par la Vierge.

131. Le dit des Mais (Jubinal, Contes, dits et fabliaux, t. I,
p. 185).

APPENDICE III 29o

Ces riches gens souvent font de disners grans festes. . .
Mais se bon vin n’i vient qui fait lever les testes,
Ja chançons ne seront dites ne bones gestes,
p. 192 :

Li ménestrel i sont qui font menestrandie :
Li uns scet d’entrepiet, l’autre fait d’estampie ;
Mais quant li uns s’esbat sus l’autre il ont envie.
Et vouldroit qu’il feûst es plains de Lombardie.

132. Le dit de la maille, éd. Jubinal {Jongleurs et Trouvères,
p. 101):

8 Se je ne menjoie de lart. . En aucune place m’avient

Devant que aucuns .X. ou .IX. Que aucuns preudhomme me vient

M’eûst doné por mon chanter, Por escouter chançon ou note

Je me pourroie bien vanter Qui tost m’a donee sa cote,

James de char ne menjeroie, Son garde cors, son herigaut. .

Quar certes je ne trouveroie Tels i a qui de ses deniers

Qui tel présent me vousist fere, Me donne .1111. ou .III. ou .II.

Tant seiisse bien d’arçon trere. Oiez, il i a plus de cens

Si me convient le petit prendre Qui me douent ainz moins que plus.

Quar je ne puis le grant atendre.

Pour une maille (p. 106),

(cp. n” 191) Si en voit l’en jouer les singes.

Les ours, les chiens et les marmotes ;
Si en ot l’en chançons et notes
De jougleors assez sovent. .

133. L’excommunication du ribaut, éd. Wright, Anecdofa lilera-
ria, p. 60.

J’escommeni . > .

Jougleors qui n’est mençongers. .

Le jougleor qui het estraine.

134. Le honteux ménestrel ‘Œuvres de Rutebeuf, éd. Jubinal, in-lS”,
t. III, p. li) : à lire en entier (voy. plus haut, p. 150).

135. Guillaume le Vinier, cité dans VHistoire littéraire de la
France, t. XXIII, p. 592 :

Tel fois chante li jugleors,
Que c’est de tous le plus dolenz.

136. Mathieu de Gand, n° 2 {Trouv. belges, éd. Scheler, p. 130) :

7 Mais cil qui chante sans s’aïe (de l’amourj
Por qu’il n’ait le cuer amoreus,
Vis m’iert qu’il chant con menestreus.

137. Altfranzôsische Romanzen und Pastourellen, éd. Bartsch,
p. 310 (cp. n° I44j :

296

APPENDICE 111

Ne t’esmaie, paie le jugler,
K’il m’a apris a tumer
Et je li ai fait danser
Et baler.

138. Sirventes de Torcafol a
joglaresc », p. 57 et 61).

139. Raimon d’Avignon (Bartsch-
ça/e, c. 229) :

Sirvens sui avutz et arlotz,
E comtarai totz mos mestiers :
E sui estatz arbalestiers
E portacarn et gualiotz
E rofians e baratiers
E pescaires e escudiers,
E sai ben de peira murar,
Pero de cozir non trop par,
E monta portei mantas ves,
E ai mais de cent auzels près ;
E sui trobaires bels e bos.
Qu’eu fas sirventes e tensos,
E sui joglars des avinens
E de set ordes sui crezens.

E fui mazeliers e fis datz,
E corregier fui lonjamens,
E sai far anels bels e gens
E rateiras per penre ratz,
E far ausbercs e garnizos,
E sai far putas e lairos,
E sancnei bras, e fui boviers
E mais d’un mes mercadaniers,
E sai far arcas e vaissels,
Penches e fus e cascavels,
E sai far galeas e naus,
Goutels e espazas e faus ;
E sai esser prestres e cocs,
E sui bos meges, quant es locs.

E fui clergues e cavaliers
E escrivas et taverniers

E sa
E sa
E sa
Esa
Esa
E sa
E sa
E su
E sa

far selas e escutz,
ben penher e far glutz,
teisser e far carbo,
faire de gai capo,
far teules e capels,
far gipas e gipels,
far lansas e bordos,
espessials trop bos,
batre lan e deniers,

Gomunal (Withoeft, « Sirventes
Koschwitz, Chrestomathie proven-
ir sui fort cortes aguilliers,
E sui cambiaires leials,
1′] sui enves las femnas fais.

E fis estueiras e tamis,
E serquei aur e pueis m’assis
A cavar argen ben très ans,
E fui corrieus arditz e grans,
E sai far fres e esperos,
E budelliers fui a sazos,
E fis caus e fui campaniers,
E sai ben esser falconiers,
E fui portiers e barufautz
E gâcha per fregz e per cautz,
E biliaires e berretiers,
E fui de seda bos obriers.
Et engienhs fis, si Dieus mi gar,
E cordas e pairols sai far.

Ancar n’ai agutz de melhors,
Qu’eu gardei fedas et anhels,
E fui crestaires de porcels,
E teis fil de maintas colors,
E toquei azes e saumiers,
E fu mai de dos ans porquiers,
E fui penchenaire de li,
E guardei mais d’un an moli,
E fui marescals de cavals
E guardei eguas per las vais,
E fui fabres e pelleciers,
Si m’aiut Dieus, e sabatiers ;
Qui m’en vol creire, bos fols sui,
E savis be, quan trop ab cui.

E fis olas e fui sauniers,
E fui cassaires e veiriers,
E fis pargamins e fossatz,
E sai liar radels erratz.

E taillei borsas e vendei
Plom per argen, e pois menei
Orps e devine redons e gras,
E fui barbiers, e paniers fas.

APPENDICE III 297

141. Aymeri de Narhonne, éd. L. Demaison (Société des anciens
textes français). Voy. plus haut, p. 188. Aymeri est en route versNar-
bonne :

3748 Cil jugleor por eus esbanoier

De vicier pansent et d’envoisier.

.Au mariage d’Aymeri et d’Hermengarde (cp. n° 172, b) :

4453 Cil jugleor ont grant joie menée,
Mainte vïele ont le jor atempree,
Et mainte harpe, mainte gigue sonnée.

142. Durmar le Galois, éd. Stengel [Bibliotek des litterarisches
Vereins in Stuttgart). V. 368 :

(cp. n° 145) Apres mangier ont fait oster
Les tables, quant il en est tans
Li plusor font vreler chans
E li alquant notes harper.

Durmart entre dans un palais, dont les hôtes

731 N’avoient cure de tristor,
Ains escoltent .1. jugleor
Qui vielle par le palais
Je ne sai ou notes ou lais.

Autre palais :

1221 Harpes i sonent et vielles,

Dames i dansent et pucelles.

Le seigneur d’un château, pour passer le temps, est assis (v. 5227) :

(cp. n° 36) Devant la sale en un prael. .
Li Fel de la Garde entendoit
A .1. chanteor qui chantoit.

Ailleurs :

6153 Chans et notes et sons et lais

Ot on sovent en lor palais. . etc.

A un tournoi :

6754 Uuec flahutent et vicient . . Li auquant vont d’armes
Cil qui de ce sevent servir [parlant,

Por les chevaliers resbaudir. Et cil az tymbres vont tym-

Li plusor servent de harper, [brant.

Et li alquant de flajoler, 7725 Devant le roi sonent frestel

Etflahutesetchalemel. . etc.

Après un dîner :

8251 En l’ostel oissiés chanter
El sons et notes vieler.

298

APPENDICE m

Après un autre dîner :

9810 La a de plusors estrumens,

Li auquant harpent et vïelent,
Li plusor chantent et favielent
Et cil qui set dire beaz dis,
I est molt volentiers ois.

144. Joufrois, éd. Hofmann et Muncker.

788 En son pais fu revenuz Bien estoit de toz les barons,

Et si fu avec lui venuz Moltavoit an de riches dons.

Uns meneistrés de grant Cist avoit nom Gui de Niele.

[afaire, Li cuens a une part l’apele.

Qui bien soit rotroenches Au col li mit lo brazsenestre,

[faire. Si s’en vont a une fenestre.

Et là, le comte et le ménestrel s’entretiennent familièrement des
projets amoureux du premier (Gp. Pinchonnet et Daurel). Gui décrit la
place de Tonnerre, près de laquelle demeure la belle Agnès :

843 Enqui est tôt an li josters
(cp. n°l54) Et les dances et les caroeles,

Enqui viennent et fous et foies
Et menestreil et jugleor.

Et il lui conseille d’entreprendre la conquête de la dame. (Gomp.
Cléomadès). — Nombreuses marques d’amitié du baron à Gui. —
Après un tournoi, le comte de Poitiers

1079 . . fait par la vile crier

Que mangier viegne a son hostel,

Si a jugleor ne ménestrel,

Qui voille prendre son avoir ;

S’il i vient, s’en porra avoir

Lai amont et a grant planté. . .
1106 En la vile n’ ot jugleor

Ne menestreil ne lecheor,

Grant et petit, qui reins saiist.

Qui illoques venuz ne fust. . .
1121 Fait a lever napes et tables. .
1146 Ainz veïssiez toz avant traire
(cp. n° 194 a) Ges jogleors et maint jou faire.

Li uns dançoit des espérons :

Bien s’en regardent les talons,

Qu’il ne rechoit ; li autre saut

A mont par mi un cerche aut ;

Li autre tragetoit sus mantel;

Li uns regetoit li coutel ;

Li autres trait s’espee nue

Et aus tranchant des poinz s’apue,

E tumbent desous sanz dotance ;

iiuart

XIII’ s.

APPENDICE III 299

(cp. n° 38) Li autre ovrent de nigromance.

Mult ot ^rant jou davant le conte :

Li uns note, li autre conte,

Li autres chante chançons antives,

Si sonent muses et estives,

Harpes, sauters, guigues et rotes ;

Molt oïsez moutés et notes

Et vieoler dances et lais.

Le comte se rend au tournoi :

l’255 Mult avoit après lui grant bruit
De jugleors, qui lo se voient …

145. Gilles de Chin, éd. ReifTenberg [Collection de chroniques
belges). Gilles vient en visite au château de Duras :

1147 Cil vieleur vicient lais

Cançonnetez et estampiez,
(cp. n*» 183) 4689 Apres mengier li jougleor

Font grant joie et grant tabourie
Dusquez a l’eure de complie,
Que cascuns va a son osteil.
Grant joie font li menestreil,
Car loué furent bonement. .

146. Miserere, éd. ^’an Hamel. str. CLVII :

Mais au fol cui je voi joglant,
Et qui va de bourdes jenglant,
A chelui est li pains destrois.
Ordement vi en fabloiant :
Fors est, manjut faine et glant.
De pain gouster n’est pas ses drois.

147. Otinel, éd. Guessard et Michelant [Anciens poètes de la France).
Voy. plus haut, p. 194.

148. Gilles de Corbeil, Hierapigra, V, 1631, cité par C. Vieillard,
Gilles de Corbeil, p. 380 :

Qui joculatores, scurras, mimos, baratrones,

Impinguat, saturât, vestit, locupletat, inescat,

Ipserogo subdit stipulas oleumque camino

Et graviter peccat, nam se ligat ipse jehenne

Et miserum scurram fermentât crimine culpe. . .

Nullum hominum genus est de quo non querere fructum. , .

Histrio solus habet scrupulum tantum, histrio ponit

Obicis offensam, cum nullum natus ad usum

Histrio sit monstrum, nulla virtute redemptum

300 APPENDICE m

(cp. n° 84 b) A vitiis . . .

Forsitan oppones quod gloria possit ab illo
Crescere, dum laudes ventoso gutture jactat …
Immo sapit culpam sua laus, reprehensio laudem . .
Nature et mundo magnum fert histrio bellum
Cujus nil satis est ventri, sed judicat omnes
Deperiisse cibos quando non dévorât illos.

149. Hugues de la Bachellerie (Raynouard, t. V, p. 218) « joglars fo
de pauc valor. . e si fes de bonas cansos. . »

151. Pistoleta (Raynouard, t. V, p. 349) « si fo cantaire d’En Arnaut
de Maruoill e pois venc trobaire. . »

152. Comptes de l’évêque Wolfger, cités par W. Hertz, Spiel-
mannsbuch, p. 320, n. 35. Voy. plus haut, p. 29-30.

153. Textes relatifs au miracle de la Sainte-Chandelle d’Arras. Voy.
plus haut, p. 133 ss.

154. Guillaume de Dole, éd. G. Servois [Société des anciens textes
français). Voy. plus haut, p. 108 ss. Ajouter : Conrad se distrait :

1330 Cel jor fesoit chanter la suer
A un jougleor moût aper,
(cp. n°”:183) Qui chante cez vers de Gerbert . . .

Suit une laisse de cette chanson.
Conrad

3387 . .ooit moût volentiers,
, (cp. n° 172, d) A son couchier, menestereuls.
Un petitet, un mervelleus.
En avoient si chamberlenc
Et s’ert plus tendres d’un harenc ;
Si l’apeloiton Cupelin.
Il li notoit chascun matin. ,

(Suit une chanson).

3399 De Braie Selve vers Oignon
1 vint Hues a celé cort.
L’empereres le tint moût cort
(op. n^lôl) Que li apreïst une dance

Que firent puceles de France
A Formel devant Tremeilli . .

A Mayence, au palais, pendant une fête :

4553 Lors i chantent et sons et lais
Li ménestrel de mainte terre,
Qui erent venu por aquerre.
(cp. n° 168) DeTroies la bêle Doete

I chantoit ceste chançonete. .

155. Roman de Renart, éd. Martin. — Voy. plus haut, p. 87-88. —
Renart se présente à Ysengrin comme un jongleur breton (I, 2370) :

APPENDICE m 301

(cp. n** 207) « .. ge fot molt bon jogler.
Mes je fot ier rober, batuz
Et mon viel fot moi toluz.
Se moi fot aver un viel,
Fot moi diser bon rotruel,
Et un bel lai et un bel son
Por toi qui fu semblés prodom . .
2389 Ge fot saver bon lai Breton
Et de Merlin et de Noton,
Del roi Artu et de Tristran,
Del chevrefoil, de saint Brandan. »

— « E ses tu le lai dam Iset ? »

— « Ya, y a ! goditoët,
Ge fot saver.. »

Renart, déguisé en jongleur anglais, offre ses services à Poncet, pour
son mariage :

l, 2800 « Sire, ge fot un bon juglere,

Et saver moi molt bon chançon
Que ge fot pris a Besençon ;
Encor molt de bons lais saurai.
Nul plus cortois jogler arai.
Ge fot molt bon jogler a toz,
Bien sai dire et chanter bons moz.. »

Et, comme Poncet lui promet récompense,

2851 « Fotre merci, dist-il, bel sir,

Moi saura fer tôt ton plesir.

Moi saver bon chançon d’Ogier,

Et dOlivant et de Rollier

Et de Charlon le char chanu. »
2859 Atant se mêlent a la voie,

Renart viele et fet grant joie.

A l’occasion d’une fête,

XI, 2403 Grant joie font par le palais
Et vielent et sons et lais
Cil jogleor o lor vicies. .

156. Giraut de Borneil (Raynouard, t. V, p. 166) « fo hom de bas
afar, mas savis hom de letras e de sen natural. E fo meillor trobaire
que negus.. E la soa vida si era aitals que totTivern esta va a scola et
aprendia, e tota la estatz anava per cortz, e menava ab se dos cantadors
que cantavan las soas cansos. » Voy. son sirventes à Cardaillac
(Witthoeft, « Sirventes joglaresc », p. 40).

157. Giraut de Cabreira, éd. Bartsch-Koschwitz {ChrestomAthie^
col. 91).

302

APPENDICE 111

Cabra juglar,

non pose mudar

qu’eu non chan, pos a mi sap bon ;

e voirai dir,

senes mentir,

e comtarai de ta faison.

Mal saps viular

e pietz chantar

del cap tro en la fenizon.

Non sabz fenir

al meu albir

a tempradura de Breton,

Mal t’ensegnet

cel que’t mostret

los detz a menar ni larson.

Non saps balar

ni trasgitar

A guiza de juglar guascon.

Ni sirventesc

ni balaresc

non t’auc dire nuilla fazon.
Bons estribotz
non t’eis pelz potz,
retroencha ni contenson.
Ja vers novel
bon d’en Rudel
non cug que-t pas sotz lo guin-
[gnon,
de Markabrun
ni de negun

ni d’en Anfos ni d’en Eblon.
Jes gran saber
non potz aver,
Si fors non eis de ta reion.
Pauc as après,
que non sabs jes
de la gran jesta de Garlon,
Con entras portz

per son esfortz
38 intret en Espaign’a bandon..

Suit l’énumération de chansons relatives à Gharlemagne, puis :

57 Conte d’Artus

non sabes plus,

ni del reproier de Marcon.

Ni sabs d’AioIz,

com anet solz,

ni de Machaire lo félon ;

ni d’Anfelis

ni d’Anseis

ni de Guillelme lo baron.

De Florisen

non sabs nien

ni de las ganas de Milon.

DelLoerenc

non sabs co venc. . .

ni sabs d’Erec

com conquistec

l’esparvier for de sa reion.

Ni sabs d’Amie

consi ffuaric

Ameli lo seu eompaignon.

avant i20o 158. Lambert d’Ardres, Chronicon, 81 {Mon. Germ. hist.^ SS.,
t. XXIV).

a. p. 598 : Baudouin II, comte de Guines, « tôt et tantorum didatus
est copia librorum, ut … incantilenis gestoriis sive in eventuris nobilium
sive etiam in fabellis ignobilium joculatores quoque nominatissimos
equiparare putaretur. »

b. p. 522 : « Gum enim inter multos et multigenas confluentium ad
nuptias (d’Arnold le Vieux) populos scurra quidam, cervisie — ut tune
temporis mos exigebal — bibitor, in domo cum convivantibus discum-
beret, jaetabal et in médium proclamabat, quod tantus esset bibitor,
quod, si dominus sponsus ronchinum vel equum quemlibet ei dare
vellet, majus dolium, quod in cellario suo haberet, cervisia plenissi-
mum, dolii tappo extracto et foramini ore semel apposito et usque ad
evacuationem doJii non retracto, totum ebiberet et etiam fèces hau-
riret … Quod cum in pacto suscepisset sponsus, quemadmodum pre-

APPENDICE m

303

dixerat scurra… dolium evacuavit. Quo exhausto, prosiliens in médium
scurra et in signum jocularitatis, immo ingluviei, tappumdolii evacuati
geslans in ore, ..equum .. clamosa voce .. exigere cepit.. Sponsus ,.
ei equum ..dari precepit. Satellites veromox .. eum in eculeo suspen-
derunt. »
ivanti’o: 159. Raimbaut de Vaqueiras (Raynouard, t. V, p. 416) « fo filhs
d’un paubre cavayer.. E se fes joglars .. Ben sabia cantar e far copias
e sirventes. »

161. Ein Fragment des Poème Moral, p. p. E. Herzog [Zeitschrifl
fur rom. Philologie, t. XXXII, p. 60).

(Voy. plus haut, p. 92 et 176, n. 4).

Mais primes ascoutes cou c’on fait-al mostier.
Car en boin liu doit on bone oevre conmencier.

Quant il ont a la glise a paines tant este
Que li siervice diu a li priestre fine,
Avant vient li jouglere que li fol ont liue;
Cil cante, cil viiele — celui ot on en gre.

Quant asses ont conte des pastors et d’acier,
« Or le laissons », fait-il, « signor, s’alons mangier ;
« Et puis si vos dirons de Carlon et d’Ogier,
(cp.n”281) « U no menrons la danse, si vous Taves plus cier. »

Esgardes : ki cou font, que tel folie agrée,
(v. plus haut) Quant il ont tote jor la karole menée

Ne partir ne se voelent de si a la vespree,
Ont il bien De siervi et sa fieste gardée?

Et teus est ki ne vint a la karole aler.
Mais bien voet tote jour oir d’Aiol parler ;
Ne cuide nul mal faire s’il ot bien vicier.
Mais jou cuic qu’il ne puent sans pecie escoter.

Car cou caie a l’ame, cou k’atent a Jesu,
Se bien set li jouglere les dois movoir menu,
S’i me dist que Rollans abati Fierragu
E k’ Aious fu gabes por l’anciien escu ?

vers 1210 162. Dolopathos, éd. Brunet et Montaiglon. Dolopathos, après s’être
marié, revient dans sa capitale :

989 La veïssiez maint parleor,
Maint joeor, maint jugleor.
Gigues et harpes et vieles,
Muses, fleûtes, et fresteles …

Le roi de Rome tient une cour, où chacun de ses sujets devra venir,
en amenant

304 APPENDICE III

6731 Et de ses serjans lo meillor,
Et son miax vaillant jugleor.
Si bien que

6742 Des jugleors i ot il tant

Et des menestrez, ce me semble,
C’onkes nuns n’an vit tant ensemble.

vers 1210 163. Gadenet (Raynouard, t. V,p. 110) « fils fo d’unpaubrecavallier..

si saup ben trobare cantar e parlar .. e fez se joglars. »

1212-1213 164. Raimon Vidal de Rezaudun, « Abrils issi e mays intrava, »

éd. W. Rohs [Rom. Forschungen, t. XV, p. 224 ss.). Raimon a ren-
contré un jongleur qui s’afflige sur la langueur où se traîne de son
temps l’art qu’il exerce. Ce jongleur, fils de bon jongleur, qui

186 Gantaire fo meravilhos

E comtaires azautz e ricx,

est lui-même bien formé :

38 .. « yeu soy us hom aclis
A joglaria de cantar
E say romans dir e contar
E novas motas e salutz
E autres comtes espandutz
Vas totas partz, azauts e bos,
E d’En Guiraut vers e chanson
E d’En Arnaut de Maruelh mays
E d’autres vers e d’autres lays ..

Il a couru le monde :

200 E ai sercat terras e mars
E vilas e castels assatz
Vas totas partz e poestatz
E baros que no’us die dos tans ;
Non truep d’aquels dos de semblans,
Mas mot petit, so’us die de ver,
Li un donan ab bon saber
E li autre nessiamen
E li autre privadamen
A sels que son acostumatz.

(v. encore v. 623 ss.).
Il n’en est pas plus heureux pour cela. Raimon lui explique ce qu’il
faut que soit un jongleur, adapté à son public :

959 Joglaria vol home gay

E franc e dos e conoissen
E que sapcha far a la gen,
Segon que cascus es, plazer;
Mas er venon freg en saber,

APPENDICE 111

305

/ Us malvatfoldesconoissen,

Que- s cujan far ses autrui sen
Ab sol lur pec saber joglar.

Et il développe cette idée (v. 967-1766), expliquante son interlocu-
teur par quels principes il peut espérer réussir dans le monde.

165. Bertran de Born, sirventes à Fulheta, jongleur (Witthoeft,
« Sirventes joglaresc », p. 45, p. 46), à Mailolis, jongleur [ibid.^
p. 47).

166. Boncompagnus, éd. Rockinger (^oe//e/i nnd Erôrterungen zur
bayerischen Geschichte, t. IX ‘). a. p. 163 : Formule de recommandation
pour un trouveur : « Quanti nominis quanteve famé sit Bernardus
euentator, et quam gloriosas fecerit canciones et dulcisonas inuenerit
melodias, multe orbis provincie recognoscunt. Ipsum ergo magnifi-
centie uestre duximuscommendandum, liberalitatem uestram rogantes
attentius ut eum ob nostre amicitie interventum honorabilius remune-
rare uelitis, scientes nobis fuisse gratum plurimum et acceptum quod
vestre militie atque nuptiis uoluit interesse ». Autres formules « de
violatore », « de liratore uel symphonatore », « de zitharedo », de
« arpatore uel rotatore », « de saltatore », « de illo qui scit u^lucrum
exprimere cantilenas et noces asininas » ; et celle-ci k« de litteris gene-
ralibus pro quolibet joculatore ac joculatrice » : « Latorem site latricem
presentium P, joculatricem sive joculatorem,qui uel que nostre curie
uel nuptiis uoluit interesse, curialitati vestre attencius commendamus,
rogantes ut eum uel eam nostre dilectionis intuitu remunerare velitis. »
Cp. n” 277 a.

b. a Hujusmodi siquidem ystriones sibi nomina jocosa imponunt,
uel quod per diversitatera nominum sint magis famosi, aut quod de suo
nomine trahant materiam conjocandi, aut audientes provocentur ad
risum. Unde Widoguerra palatinus Tuscie cornes ex talium nominum
interpretacionibus multos joculatores derisit. Unus quidem in vulgari
taie nomen habebat, quod litteraliter Picam significabat : unde illum
coegit ascendere in arborem ad volandum. Item duo simul ad eum
uenerunt, quorum unus vocabatur Malanotte, et alter Maldecorpo.
Unde illum qui uocabatur Malanotte nudum posuit super tectum, dum
ningeret et flaret boreas ex adverso. Maldecorpo autem fecit inter duo
ignés nudum prosterni, et corpus tam dm eum axungia porcina fricari
donec alcius proclamaret : bene sum liberatus. Sijniliter quidam ystrio
vocabatur Abbas : unde sibi fecit totum caput abradi relicto paruo
circulo capillorum… Item in quodam pascha plurimi ad eum uenere :
qui eum post triduum remunerationem peterent incessanter, elegit ex
eis quasi centum ystriones qui uidebantur esse rurales, et jussit eos
ascendere non paruum cumulum palearum, super quemtam diu stetere
coacti donec ignis quem undique fecit apponi aliquid tangeret de
indumentis, et barbis pariter et capillis. » (Pour les surnoms, voy.
n° 194 ; voy. aussi : Deux trouveurs ribauds, éd. E. Faral, n° II, v.
91 ss., et Baudouin de Condé, Dit des hérauts, v. 312 ss.).

Faral. — Les jonglears au moyen âge. 20

306 APPENDICE m

167. Perdigon (f 1218) (Raynouard, t. V, p. 278) « fojoglar, e sab
trop ben violar e trobar e cantar ».

168. Gaucelm Faidit (1150/2-1218/20) (Raynouard, t. V, p. 158)
« Fils fo d’un borzes.. E fes se joglar per ochaison qu’el perdet lot’
son aver a joc de datz.. E près per molher una soudadeira que menet
ab si lonc temps per cortz …» Gp. n”» 172,

171. Raimon de Miraval, « Enseignement » à Fornier
(Witthoeft, fi Sirventes joglaresc », p. 51) ; Sirventes à Baiona [ihid.,
p.49, p. 50.)
vers 1220 172. Perceval le Gallois, éd. Potvin.

a. t. III, V. 15.020 (continuation anonyme) : Eliaures donne des
divertissements à Ysenne, enfermée dans une tour :

Harper i faisoit harpeors
Et viëleurs et jougleors,
(cp. n° 229) Et les baleresses baler,
Et les tumeresses tumer.

h. t. VI, p. 203 (continuation de Gerbert) : Noces de Perceval (cp.
n° 183) :

Arrière revint el palais ;
Cil jogleor viëlent lais
Et sons et notes et conduis …
Après mengier vont caroler ;
Jogleor chantent et viëlent ;
Li .1. harpent et calemelent ;
Ghascuns, selonc le sien afaire,
Vient avant por son mestier faire ;
Gil conteor dient biax contes
Devant dames et devant contes ;
Et quant assez orent jué,
Bien sont li ménestrel loé;
(cp. n° 236) Gar tout vallet et chevalier
Se penoient de despoillier
Et de doner lor garnemens,
De départir lor paremens,
Gotes, sorcos et roubes vaires ;
Tel i ot qui en ot ,V. paires,
Ou .VI., ou .VII., ou .IX., ou .X. ;
Tels i vint pauvres et mendis
Qui fu riches de grant avoir.
Mais ce poons nous bien savoir
Que cil usages est passez.
Que nous avons veij assez
Mainte feste de chevalier.
Quant il avoit prise mollier,
Ou il ert chevaliers noviax,
Que cil escuier de noviaus

IÎÎ3

APPENDICE III 307

A ces menestreus prometoient
Lors roubes et terme i nettoient,
Et illec venoient poreuc,
Mais il en aloient seneuc.

c. Tristan Ménestrel^ extrait de la continuation de Percerai, par
Gerbert, éd. J. Bédier {Homania, t. XXXV, p. 501 ss.). V. 493 ss. :
description de la troupe de ménestrels que conduit Tristan, et scène
devant le roi de Cornouailles. Puis Tristan

758 En sa main a pris un flagueil,
Molt dolcement en flajola.
Et par dedens le flaguel a
Noté le lai del Chievrefueil
Et puis a mis jus le flagueil.
Li roi et U barons Toïrent,
A merveille s’en esjoïrent …

d. Continuation de Gerbert, citée par M”^ Weston {Romania,
t. XXXV, p. 526). ,

A estive de Cornoaille
Li note .L menestrex sans faille
Le lai Goron molt dolcement ;
(cp. n° 205) Endormis est isnelement.

174. Adam de Perseigne (Migne, Pair. Ul., t. CCXI, c. 609) :
« Ipsius (de l’esprit religieux) puritati non congruit scurrilitas his-
trionum.. Non patitur mediocritas illa dare histrionibus unde pasci aut
tegi debuit indigentia miserorum. »

175. Pierre Cardinal (1210/1230) (Raynouard, t. V, p. 302) « fo
filhs de cavalier e de domna… saup ben lezer e chantar… E mot
trobet de bêlas razos e de bels chantz… E anava per cortz de reis e de
gentils barons, menan ab si son joglar que cantava sos sirventes. »

176. Elias de Barjols (-1222) (Raynouard, t. V, p. 140) « fils fo
d”un mercadier… E fetz se joglars ; e accompaingnet se com un autre
joglar que avia nom Olivier, e aneron lonc temps per cortz. El coms
Anfos de Proensa si los retenc ab se, e det lor moillers a Barjols e
terra. » ■

177. Hugues Brunet (f 1222) (Raynouard, t. V, p. 218) « fo
clergues..e fesse joglars e fes motas de bonas cansos, mas non fetz
sons. »

178. Nicolas de Braye, cité par Du Cange, au mot ministelli. A
propos du festin donné à l’avènement de Louis VIII (cp. n” 63) :

Dumque fovent genium geniali munere Bacchi
Nectare commixto curas removente Lyaeo,
Principis a facie, citharae celeberrimus arte
Assurgit mimus, ars musica quem decoravit.
Hic ergo chorda résonante subintulit ista :

Suit un panégyrique du roi.

308 APPENDICE III

vers 1224 179. Anecdote citée par A. Wood, Historîa et Antiquitates Univer-
sitatis Oxoniensis, t. I, p, 69. Voy. plus haut, p. 29 et n. 4.

181. Guillaume Magret (f 1222/1225) (Raynouard, t. V, p. 201)
« si fo uns joglars de Vianes, jogaire e taverniers; e fes bonas cansos e
bons sirventes e bonas coblas… Tôt quant gazaingnava el jogava e
despendia malamen en taverna. »
1218-1225 182. Gautier de Coincy, Miracles de la Vierge, éd. Poquet.
Col. 105:

1304 Des trouveors, quant je m’essai,
Ne me pris mie les essaies ;
Mais por ce vest je noires saies,
Et il vestent les robes vaires.. .
Quar trouverres ne sui je mie
Fors de ma Dame de m’amie,
Ne menestrieus ne sui je pas. . .
Je ne truis pas por avoir pris,
Ne por robes, ne por avoir, . . .
Je ne truis pas pour avoir robe. .
Col. 479 :

479 . . tiex .larrons, tiex menesterex
Jes haiz de mort. .

. . . aucun sermoneor,
Gouliardois et jougleor.
Qui toute jor par ces viletes
Filtres comportent et clochetes . .

Col. 298, V. 36 : Meneslriex, comme terme d’injure.
Col. 466, V. 221 : menesterel, avec la même acception.
Col. 570 :

656 Encor connois tel ménestrel

Qui arderoit sur son autel . . ,

Se vergoingne n’avoit du siècle,

Chandeles de vache ou de buef.

Voy. aussi plus haut, p. 83.
vers 1225 183, ig Romau de la Violette, éd. Fr. Michel.

1337 Cies une femme, dame Marche,
Qui femme estoit .1. jougleour.
Qui onques n’ama gengleour,
Est hebregiés [Gérard] tout coiement,.

Gérard, déguisé en jongleur, va à Nevers. On dit en le voyant :

« Cisjongleres vient pornoiant;
Quar toute jor poroit chanter
Anchois c’on l’alast escouter.
Toute est mais la gent esperdue
Pour Euriaut qui est perdue . . »

APPENDICE m 309

Il se présente au château ; on le fait entrer.

1386 Dist : « Sire, bien soufferoie,
Et volentiers m’escauferoie,
{cp. n° 194, a) Puis chanteroie apries mangier. »
— « Or sont malfé en vo dangier,
Dist Lisiars, et en vo feste. »
Quant Gérars l’ot, pas ne s’areste,
Ains saut sus, la vïele atempre ;
ce Hé! las, fait-il, je vieng molt tempre,
Quant ma vïele m’estuet traire !
Or puis jou bien por voir retraire
Que jougleres mal mestiera;
Que quant plus froit e mesaise a,
Tant le semont on plus souvent
De chanter et seïr au vent.
Faire m’estuet quant l’ai empris,
Chou dont je ne suis mie apris.
Chanter et vïeler ensamble. »

Il chante alors une laisse de Guillaume au Court Nez. Cp. n° 154. —
Après un repos :

3090 Cil jougleour ^^elent lais

Et sons et notes et conduis.

Aux noces de Gérart et d’Euriaut (cp. n” 201):

6580 Ains menestreus n’i fu venus
A pié, c’a cheval n’en alast.
Et reube vaire n’enmalast
En sac ou en boge ou en maie.

184. Giraut de Calanson, éd. Bartsch, Denkmâler der proven-
zalischen Poésie {Bihliotek des litterarischen Vereins in Stuttgart),
p. 94:

Fadet joglar, E far sinphonia brogir;

Con potz preguar E paucs pomels

Aqo qu’es greu ad issemir, Ab dos coltels

Qu’ades ti don Sapchas girar e retenir,

Sirventes bon E chanz d’auzels,

Tal c’om nol puesca desmentir. . . E bavastels,

17 Sapchas trobar E fay los castels assalhir,

E ben tombar E citolar

E ben parlar e jocs partir, E mandurar

Taborejar E per catre cercles salhir . . etc.

E taulejar

Suit une longue énumération de talents et d’œuvres littéraires, qui
figuraient au répertoire des jongleurs.

310 APPENDICE 111

185. Vie de saint François d’Assise {AA. SS. oct. t. II, p. 752). On
vient visiter François de toutes parts: « Inter quos quidam saecularium
cantionum curiosus inventor, qui ab imperatore propter hoc fuerat
coronatus, et exinde Rex versuum dictus, Virum Dei contemptorem
mundalium adiré proposuit. . . » Et il entra dans l’ordre des Francis-
cains. Sur le titre de Rex^ voy. app. II.
1227 186. Aubri des Trois-Fontaines [Mon. Germ. hist., SS., t. XXIIl,

p. 941). Voy. p. 99 et 100, « Et illi quidicuntur ministelli, in spectaculo
vanitatismulta ibi fecerunt, sicutille, qui in equo super cordem in aère
equitavit, et sicut illi, qui duos boves de scarlato vestitos equitabant,
cornicantes ad singula fercula, que apponebantur reg-i in mensa. »
1227 187^ Annales Genuenses, vi (Muratori, Berum ital. script., t. VI,

col. 449) : « Mirabilem curiam tenuerunt, in qua innumerabilia indu-
mentorum paria a potestate, et aliis nobilibus et honorabilibus viris
fuerunt joculatoribus, qui de Lumbardia, Provincia, Tuscia, et aliis
partibus ad ipsam curiam convenerant, laudabiliter erogata, et con-
vivia magna facta. »
1227 188. Concile de Trêves (Mansi, t. XXIII, p. 33) : « Praecipimus ut

omnes sacerdotes non permittant trutanos et alios vagos scholares aut
goliardos cantare versus super Sanctus et Agnus Dei. » Voy. plus
haut p. 43, n. 1.
vers 1230 189. Eustache le Moine, éd. Foerster et Trosi [Homanische Bibliotek,
n° 4).

Eustache se déguise en jongleur :

2167 Prist .1. archon od la viele,
(cp. n° 32) Gomme menestreus s’en torna
Et sa cotiele coveta.
Une coife ot d’orfroi bendee
Et une verge foulolee..

Il loue son talent :

2187 Je suis jouglere et menestreus,

Petit en trouveriés d’iteus.

Je sai trestoutes les chançons..
2205 Je sai de Blanchandin la somme.

Si sai de Flourenche de Romme.

Il n’a el mont nule chançon

Dont n’aie oïe ou note ou son..

vers 1230 191. Gàleran, éd. Boucherie. — Cour tenue par le duc Helymans

à Metz. V. 3380 ss. : dans les rues foisonnent les vielleurs, chanteurs,
acrobates, montreurs de bêtes. Cp. n° 294.

193. Dalfin d’Auvergne, sirventes à Cardaillac (Witthoeft, n Sirven-
tes joglaresc », p. 42). Passages principaux :

APPENDICE 111 311

11 Jamais non serelz bons sirvens
En claustra per porlar presens
Gatr’ escudellas e raans dos ;
Que, si’l bros er’ un pauc boillens,
Tost n’aurïatz chautz los talos.

Tart jogaretz ab 1res coutels,
Si cum fazïa Coindarels,
Gitan en sus e pois en jos ;
Ni no tenretz mais detz anels,
S’en chascun det non metetz dos.

Mais non sabretz sonar flaustels
Ni non viularetz sons novels,
C’a*l viular vol viula mans dos ;
En flautas ni en caramels
Non faretz acordar los sos.

Grieu sabretz cuzir ni taillar,

Spaza furbir ni fren daurar,

Ni non es bos amonediers,

Ni no-us poires a dreig segnar,

Ni mans joinz venir a’is. mostiers…

36 Ja mais noi’s dopte « Gais d’amors »
Que vos li embletz sas labors,
Ni sas tauletas per sonar,
Si a un de-ls engignadors
No’us fazïatz autra man far.

41 Greu taillaretz mais a desc pan.
Ni no -us veirem bon escrivan,
Ni ben figas non pelaretz,
Ni montaretz en aut altan.
Si long’ escala non auretz,

Voy . encore : Sirventes à Artus [ibid., p. 44).
aede 194. JoinviUe, Vie de Saint Loais^ éd. Natalis de Wailly

[Société de l’histoire de France).

a. 448, e : « Quant li meuestriers aus riches homes venoient léans et
il apportoient lour vielles après mangier (cp. n” 199), il atendoit a oïr ses
grâces tant que li menestriers eûst fait sa lesse ». 478, /” : « .. li roys
donnoit chascun jour si grans .. aumosnes aus povres de religion. ..,
a povres menestriers qui par veillesce ou par maladie ne pooient
labourer ne maintenir lour meslier, que a peinne porroit l’on raconter
le nombre. » 526 : description de tours d’acrobatie (cp. n” 235).

b. Branche aux royaux lignages. Voy. plus haut, p. 62.

-Louis

512 APPEINDICE m

c. Comptes de la Cour de France, depuis la Chandeleur jusqu’à
l’Ascension (année 1234) [Recueil des hist. de France, t. XXI, p.
228 ss.) : Huit ménestrels anonymes (229 c; 231 c, e; 234 g ; ‘lAb b ;
246 g, h ; 619, e) ; et plusieurs autres, nommés par leurs noms :
Aenvistevoi 229 l; Clarinus 231 a; Guillelmus 230 /; Malapareilliez
231 d, e; Pelez 231 e ; Quatuor ova 231 g.

d. (année 1237), pour la « chevalerie» du comte d’Artois (/?ecuei7
c;7e, t. XXri, p. 583, n. 2), au total pour les ménestrels : 230 1.,
12 sous. Cp. n° 194,/”).

e. (année 1239) [Recueil cité, t. XXII, p. 589 ss.) : Guillelmus de
Faiaco, ministerellus, de dono, ad Vicenas, XX s. (589 f) ; Héimbau-
dus li Escoulliet, ministerellus, de dono, ad Parisim, XX s. (589 g) ;
Hugo Noant, ministei’ellus, de dono, ad Bellum Montem, .. IIII 1.
(591 h); Michael de Edera, ministerellus, de dono ad unam robam,
XL s. (597 c); Qui quaerit et Michael Ederae, … IIII 1. (608 b) ;
Mouquez, ministerellus, de dono, ad Gisortium, XX s. (597 d); de dono,
XX s. (598 d); Passerellus, ministerellus, ad Asnerias, .. XL s.
(591 k); Bouriaus, ministerellus domini Arnulfi de Audenarde, XL s.
(599 j); Girardus, ministerellus castellani Attrebatensis, .. XX ad
Gisortium (597 e) ; Guillelmus, ministerellus comitis Boloniae, cruce-
signatus, de dono, LX s. (595^); Sauvache, ministerellus Eustachii de
Nova Villa … (602 /”); Bernardus, ministerellus domini Imberti de
Bello joco, .. XL s. (593 e); Allelmus, ministerellus comitis Niver-
nensis, . . ad Pontysaram, XX s. (591 k); …, ministerellus domini
Gillonis de Bello Meso, ad Lions, XX s. (597 h) ; Mignoz, ministerellus
domini Nargot de ‘Feins, .. XL s. (591 /) ; Simples d’amors, ministe-
rellus comitis Provinciae, de dono, ad Ivriacum, XX s. (604 a) ; Peliez,
ministerellus domini Roberti de Curtineio, .. XL s. ; Johannes de
Aaliaco, ministerellus domini Simonis de Claro Monte, .. in nuptiis
comitis Boloniae, XL s. [591 ^d); Johannes, quidam ministerellus
comitis Suessionensis, ,.ad Silvanectum, .. XX s. (601 k); Eglenterius,
ministerellus, … XL s. (601 k).

f. (année 1241), pour la « chevalerie » du comte de Poitiers [Recueil
cité, t. XXII, p. 619 d). Cp. n° 212.

Pour les noms et surnoms de jongleurs, cp. n° 44.
vers 1234 195. Flamenca, éd. P. Meyer. Voy. plus haut, p. 101.

moitié 196. Les trois bossus, éd. iVIontaiglon, Recueil des fabliaux, I, 2.

du xm« s.

Il s’agit d’un bourgeois :

61 ..il avint a un Noël

Que .III. boçu menesterel
Vindrent a lui ou il estoit ;
Se li dist chascuns qu’il voloit
Fere celé feste avoec lui ..

Le bourgeois les traite, leur donne à chacun 20 sous parisis, et les

APPENDICE III 313

IW. Saint Pierre et le jongleur (Montaiglon, Recueil des fabliaux,
t. V), p. 65 (voy. plus haut p. 127 et 146). Ajouter :

22 En la taverne ert ses retors,
Et de la taverne au bordel ;
A ces .II. portoit le cembel ..
Taverne amoit et puterie,
Les dez et la taverne amoit ..
.1. vert chapelet en sa teste,
Toz jors vousist que il fust feste ;
Moût desirroit le diemenche…, etc.

Toute l’histoire est à lire.

199. Le lai de l’Epine. A la fin d’un festin, à la cour du roi de Bre-
tagne (cp. n» 222) :

176 Le lai escouterent d’Aelis

Que uns Ireis sone en sa rote,
Molt doucement le chante et note.
Empres celui autre encommence,
Nus d’eus ne noise ne ne tence;
Le lai lor sone d’Orpheï.

201. Le Roman d’Hervis, éd. Stengel (Gesellschaft fur romanische
Literatur). V. 188 :

(cp. n°207) Grans sont les noces el palais principel.
Gantent et notent, vïelent cil jougler.

Réconciliation d’Hervis et de son père :

568 El palais montent, grant joie ont démené.
Gantent et notent, vielent cil jougler.

Hervis rencontre les cavaliers qui ont ravi Béatris :

1255 Les escuiers apela, si lor dist :

o Est espousee que menés à Laigni?
Quant jougleor n’i voi, ce poise mi. »

202. La mort d’Aymeri, éd. Gouraye du Parc (Socie/e des anciens
textes français). Voy. plus haut, p. 194.

Deuxième Tiers.

205. Le castoiement d’un père à son fils, éd. M. Roesle. —
Gonte III : « Des Versefieres », où Ton voit des poètes se flatter d’ob-
tenir la protection d’un roi parce qu’ils sont de haute naissance. —
Gonte V : « D’un versefieres et d’un boçu », où l’on voit un trouveur
se faille récompenser par un étrange fief. Gonte X : « Du fableor».

314

APPENDICE II|

milieu du
xiii’ siècle

Li rois estoit acoustumés
De son fableour escouter
Gascune nuit après souper.
Ja nule nuit ne s’en fausist
Que .V. fables ne li desist
(cp. n° 56) Tant que il l’avoit endormi.,

etc.

2′ moitié du
XIII’ siècle

Conte XVIII : « Des deux Jugleors ». Deux jongleurs sont reçus
à la cour d’un roi. On les assied à la même table. L’un, jaloux de
l’autre, prend soin d’accumuler les os de la table aux pieds de son
rival, et l’accuse de gloutonnerie devant le maître. Le jongleur attaqué
répond :

Ne doi noient estre blasmés,j

Se de la char asses mengai.

Quand je les os ichi laissai ;

Car, selonc humaine nature,

La char mengai, des os n’eu cure ;

Mais chist mes compains a bien fait

Si con sa nature le trait :

Car char et os a tout mengié.

206. Les enfances Guillaume. Voy. plus haut, p. 195.

207. La Prise de Cordres, éd. Densusianu {Société des anciens
textes français).

Noces d’Agaie et de Guibelin (cp. n° 212) :

26 De la grant joie que il voient entr’ox,
Tubent ces guaites, chantent cil jugleor,
Lais de Bretaigne chantent cil vielor,
(cp. n° 261) Et d’Ingleterre i out des harpeors,

Li Auvreignas disent .1. son d’amors..
32 Agaie prenent cil duc et cil contor,
(cp. n° 212) Si l’ont assisse a la table grignor :
Par devant lui chantent li jugleor.

Noces de Bertran et de Nubie :

2097 Gant on mangié cil chevalier nobile,

Jugleor chantent et vicient et tinbrent.

Guibert va combattre Butor :

2744 La soe gent forment se resbaldissent :

Sonent ces tinbres et sautent ces meschines,
Jugleor chantent et violent et tinbrent.

209. Jouglet (Montaiglon, Recueil des fabliaux, t. IV, n° 98).
211. Les enfances Ogier, éd. Scheler. — A propos de Gui de Dam-
pierre :

APPENDICE III 315

24 Li jougleour deveront bien plourer

Quand il mourra : car moult porront aler
Ains que tel père puissent mais recouvrer.

Thierri d ‘Arda ne :

5736 Un des millours fu de nos ancessours;
De son avoir fu larges douneours,
Souventes fois, asgrans et as menours.
Volentiers ot avoec lui jougleours ;
Bon vieleurs amoit et chanteours.
Souvrainement amoit les trouveours
Et puis après les biaux recordeours.

212. Robert le Diable^ éd. Lôseth [Société des anciens textes fran-
çais) :

“21 Les noches en furent moût riches
Assés i ot contes et prinches ;
(cp. n° 219) Assés dona li dus argent
As jogleors et autre gent.

Adoubement de Robert (ms. B) (cp. n” 60) :

277 Durement i ont miessonné
Prison, croisié et jougleour,
Garchon d’armes et lecheour.

Robert, jouant la folie, est recueilli par l’empereur de Rome, et
tous ceux de la ville :

1378 De Robert font lor jougleor,

Petit et grant, tant vous puis dire,

Car il les fait moût sovent rire.
2754 Puis vont mengier sans plus atendre

En la sale l’enpereor,
(cp. n° 251) Ou font lor chant cil jougleor.

213. Le chevalier de Dieu, extraits par P. Meyer [Bulletin de la
Société des anciens textes français, 1880, p. 58) :

Uns autres sount ke a lecheours

Donnent lour dras et lour atours,

Or et argent, muls et chevals,

Et par tant se maintent lour mais…

Harpes et estive et timpans…

En vos convives tôt avez,

Et la Deu ovre despisez…

Et puys demandent (les jongleurs) si assez.

Tant blandissent, tant sount engrés

K’il en portent par lour pecché

Ceo ke deust estre a Dampnedé.

316 APPENDICE III

214. Jean le Marchant, Miracles de Notre-Dame de Chartres, éd.
Duplessis. Voy. plus haut, p, 145.

215. Le prêtre et les deux ribauds (Montaiglon, Recueil des fabliaux,
t. III, p. 58). Voy. plus haut, p. 145.

217. Le jongleur d’Ely (Montaiglon, Recueil des fabliaux, t. II,
p. 42 ss.). Tout le fabliau, et en particulier les passages cités plus
haut, p. 148.^

218. Le Dit des Taboureurs, éd. Jubinal, Jongleurs et Trouvères,
p. 164 ss. Voy. plus haut, p. 90. Défense des joueurs de vielle et des
chanteurs de geste contre les taboureurs et les mauvais joueurs de
flûte et de « flajole ».

219. Rlancandrin, éd. Michelant. Pour fêter une bonne nouvelle :

3969 « Semonés tous les jougleors
Si me mandés les harpeors.
Entendes tôt à mes paroles ;
Les pucelles facent caroles… »

A un mariage (cp. n° 241) :

6130 Asés i ot abés et vesques
Et menestreus et jougleors.

221. Le dit des marchands (Montaiglon, Recueil des fabliaux, II,
37, p. 123).

42 . .quand reviennent en lor vile,
Lor famés font grant joie d’els.
Et mandent les menesterels ;
Li uns tabore, l’autre viele ;
L’autre redit chançon novele.

vers 1233 222. Le Tournoiement de V Antéchrist, éd. Tarbé. Au banquet

d’Antéchrist, p. 13 :

Avec .1. jongleur m’assis,
Qui trop savoit sons Poitevins.

On sert des dragées :

. . . tuit s’en delechent

Cil jougleor, qui molt l’on chiere;

Car Lecherie l’espiciere

Les fait delechier par angoisse

Por la poudre, qui les angoisse,

Qui si est ardent et ague

Que lors les espoint et argue.

Crie chascuns : « Le vin! le vin! »

p. 15 :

Ja estoit le ciel estelé,
(cp. n° 272) Quant les tables oslees furent.
Cil jougleor en pies esturent :

APPENDICE III 317

S’ont vïeles et harpes prises.
Chançons, lais, sons, vers et reprises
Et de geste chanté nous ont…
Ci jongleur lor vïelerent
Por endormir sons Poitevins.

223. Le roman de la Rose, édit. Marteau.

768 Lors i veissies bien caroler..

La estoient herpeurs et fleuteurs,
Et menestrelz et maints jongleurs..

9723 Et quand la dame sent et note
Cest torment et ceste riote,
Et ceste deduiante viele
Dont cil jouglierres li viele,
Pensés vous quel l’en aint ja miaus?

123S 224. Constitutiones pacis et treguae, données par Jaime, à Tarra-

gone (citées par Mila y Fontanals, De los trovadores en Espaha,
p. 263, n. 3).

VII. « Item statuimus quod nos nec aliquis alius homo nec domina
demus aliquid alicui joculatori, vel joculatrici, sive solidatariae, sive
militi salvatje ; sed nos vel alius nobilis possit eligere et habere ac
ducere secum unum joculatorem et dare sibi quod voluerit ».

X. <v Item statuimus quod nullus joculator, nec joculatrix, nec sol-
dataria, présentes vel futuri, nec illa quae olim fuerjt soldataria,
sedeant ad mensam militis (cp. n° 266 b) nec dominae alicujus, nec
ad gausape eorumdem, nec jaceant cum aliqua dominarum in uno loco
vel in una domo, nec osculentur aliquem eorundem. »
226. Jacques de Vitry. Exempta, éd. Grane [Publications of the
Folk-lore Society). P. 62 : «.. precones mittens et hystriones qui
torneamenta proclamarent. »

P. 28. Raconte Tanecdote d’un jongleur qui, mal reçu par le portier
d’un monastère, l’accuse devant l’abbé de lui avoir fait festin. Gp.
n» 103.

1241 229. Matthieu Paris, Chronica Majora, IV, 147 (Rerum britann.

script.) : « Duae enim puellae Sarracinae, corporibus élégantes, super
pavimenti planiciem quatuor globos sphericos pedibus ascendebant,
plantis suis subponentes, una videlicet duos, et alia reliquos duos, et
super eosdem globos hue et illuc plaudentes transmeabant ; et quo eas
spirilus ferebal, volventibus spheris ferebantur, brachia ludendo et
canendo diversimode contorquentes, et corpora secundum modulos
replicantes, cimbala tinnientia vel tabellas in manibus collidentes et
jocose se gerentes et prodigaliter exagitantes. » Gp. n° 49.

ant 1249 231. AA. SS. oct., t. IX, p. 698 : « Beatus Johannes Bonus, ere-
mita ordinis sancti Augustini usque ad annum aetatis suae quadragesi-
mum joculator fuit et varias Italiae partes circumivit. »

318

APPENDICE m

vers 1250 232. Thomas de Gantimpré, Miracula, 11,49, 19. Voy. plus haut,

p. 28, n. 1 et 4.

233. Etienne de Bourbon, Anecdotes historiques, éd. Lecoy de la
Marche (Société de VHistoire de France). Voy. plus haut, p. 88 n. 3.-

§ 279 : «. . ad imitationem illorum joculatorum qui ferunt faciès
depictas quae dicuntur artificia gallice, cum quibus ludunt et hommes
deludunt. . ».

234. Ecclesiae Cenomanensis statuta (Martene, Anipliss. collectio,
t. VII, c. 1394) : [clerici] « mimis, histrionibus et joculatoribus non
intendant. » Cp. n° 3.

235. Le tombeur de Notre-Dame, éd. Foemler {Bomania, 1873,
p. 319). Voy, plus haut, p. 157 n. 2. Description des tours que fait le
jongleur devant la statue de la Vierge :

(cp. n” 144) 163 Lors li commence a faire sans

Bas et petis et grans et haus,

Primes deseur et puis desos. . .
171 Lors tume et saut et fait par feste

Le tor de Mes entor la teste. .
175 Apres li fait le tor françois

Et puis le tor de Chanpenois,

Et puis li fait le tor d’Espaigne

Et les tors c’on fait en Bretaigne,

Et puis le tor de Loheraine. .
181 Apres li fait le tor romain,

Et met devant sen front sa main

Et baie trop mignotement. .
198 Lors tume les pies contremont

Et va sor ses .n. mains et vient

Que de plus a terre n’avient.

Baie des pies et des ex plore. .

1254 236. Rôles gascons, éd. Fr. Michel [Documents inédits sur F His-

toire de France). — I, p. 382, n. 2935 : « Mandatum est eisdem quod
habere faciant Gaydoni, istrioni, unam bonam robam de dono Régis. »

I, p. 415, n. 3328 : « Mandatum est Rogero Scissori et Bonacio
Lombardo quod in recompensacionem robarum Johannis de Blavia
istrioni Régis, quos Rex dilaceravit, habere faciant eidem Johanni
unam bonam robam de dono Régis. »

« Mandatum est Garsie Aquelini quod sine dilacione faciat habere
Johanni de Blavia, istrioni Régis, quadraginta solidos ad quemdam
equum sibi emendum de dono Régis. »

I, p. 421, n. 3384 : « Mandatum est eisdem quod. . . faciant habere
Biseto, istrioni Guidonis de Lezignano, fratris régis, unam robam de
dono Régis. »

X, p. 433, n. 3508 : «M. est eisdem quod. . faciant habere magistro
Ricardo le Harpur unam robam et mantellum de bono panno cum
furura ad supertunicam de scurellis, et penulam ad mantellum de bissis,

APPENDICE III 319

et uxori ejusdem Ricardi unam robam, mantellum et capam de bono
panno, cum furura ad capam et supertunicam de scurellis, et cum
penula ad mantellum de bissis. . »
Cp. n” 265.

237. Aimeric de Pegulhan. Contre les jongleurs du nord de l’Italie.
\S itthoeft, « Sirvenles joglaresc », p. 69.

238. Hugues de Saint -Gyr (-1257; (Raynouard, t. V,- p. 222) « fils
fo d’un paubre vavassor.. e volgron lofar clerc e manderonloala scola
a Monpeslier. . . El amparet cansos e vers e sirventes e tensos e
coblas. . e com aquel sabers s’ajoglari. . . ».

239. Hugues de Saint-Cyr, sirventes à Messonget, éd. Witthoeft,
(( Sirventes joglaresc n, p. 55.

i2o8 240. Roman de Mahomet, éd. Fr. Michel. — Mariage de Mahomet

(cp. n° 251) :

772 Mainte viele deliteuse
I aportent li jougleour,
Mainte baudoire et maint tabour ;
Harpes, gigues, et cynfonies
Sonnent, et canchons envoisies.

;rs 1200 242. Etienne Roileau, Le livre des métiers {Documents inédits sur

l’histoire de France), p. 287 : Au petit pont « li singes au marchant doit
.un. deniers, se il pour vendre le porte ; et se li singes est a home qui
Tait acheté por son déduit, si est quites ; et se li singes est au joueur,
jouer en doit devant le paagier ; et por son jeu doit estre quites de

% toute la chose qu’il acheté a son usage; et ausi tôt li jougleur sunt

r quite por .i. ver de chançon. »

irs 1260 244. Thomas d’Aquin, Quaest. 168, art. 3 : « Maxime histriones in
ludo videntur surabondare, qui totam suam vitam ordinant ad luden-
dum… ‘) Resp. :.. « officium histrionum.. non est secundum se
illicitum, nec sunt in statu peccati, dummodo moderate ludo utan-
tur.. »

245. Gaubert de Puycibot, sirventes à Gasc, éd. Witthoeft, « Sir-
ventes joglaresc », p. 53.

ers 126b 246. Brunet Latin, Li livres dou Trésor (Documents inédits sur Vhis-
toire de France), II, i, 34 : « Jugleor est cil qui converse entre la gent
a ris et a geu, et moque soi et sa femme et ses enfans, et touz autres. . ».
i2t)!> 247. Défense faite par les autorités de Xarbonne aux jongleurs de se

mêler aux cortèges de baptême (voy. Anglade, Le Troubadour Guiraut
Riquier, p. 137). Défense analogue faite par les autorités de Montpel-
lier (voy. L. Gautier, Epopées françaises, t. II, p. 149).

Troisième Tiers.

tiers du 25i. Richard le Beau, éd. Foerster.
m’ siècle 2280 Apries s’asseent a table.

(cp. n° 49) Deuant yalz ont maint jougleour,

320 APPENDICE m

Maint baleur et maint tumeour,
Li mellour uieleur uiolent.

A une fête de mariage (cp. n° 277) :

4123 Qui dont oyst harpes harper
Et ces vielles vieller,
Ces chytolles, ces chyphonies,
Ces sonnes et ces mélodies !
D’autre part sont tymbre et tabour.
Ghil tumeour, chil baleour,
Et chil danseur et chil canteur,
Ghil caroleur, chil espringheur. . .

Fin du 252. Household expenses of Richard Swinfield [f 1317), éd. J. Webb

XIII» siècle ((^amden Society), I, 152, 155, cité par Jusserand, la Vie nomade en
Angleterre, p. 122, 123. Voy. plus haut, p. 30.

253. Jacobin, régis Majoricae, Leges Palatinae [A. A. SS.,jun.,
t. IV, p. xxin ss.).

« In domibus principum, ut tradit antiquitas, mimi seu joculatores
licite possunt esse. Nam illorum offîcium tribuit laetitiam, quam prin-
cipes debent summe appetere et cum honestate servare, ut per eam
tristitiam et iram abjiciant et omnibus se exhibeant gratiores. »

254. Thomas Gabham, Pénitenliel. Voy. plus haut, p. 67 n. 1,
Gp. n° 101.

255. Guillaume de Bar. Bibl. Nat., ms. laL. 16476, f° 131, cité par
Gautier, Épopées françaises, t. II, p. 197. « Verba lasciviae sunt in
joculatoribus, qui similes sunt porcis.. libentius ponunt linguam ad
stercora mundi quam ad lapides pretiosos cœli. »

258. Les deux bourdeurs ribauds [Mimes du XIII” siècle, n° IV). A
lire en entier. Voy. plus haut, p. 152 et p. 81 .

259. Le vilain au buffet, t. III (Montaiglon, Recueil des fabliaux,
t. III, n” Lxxx).

135 Li quens manda les ménestrels,
Et si a fet crier entr’els,
Qui la meillor truffe sauroit
Dire ne fere, qu’il auroit
Sa robe descarlate nueve.
L’uns ménestrels a l’autre rueve
Fere son mestier tel qu’il sot;
L’uns fet l’ivre, l’autres le sot,
Li uns chante, li autres note,
Et li autres dit la riote,
Et li autres la jenglerie ;
Gil qui sevent de jonglerie,
Vielent par devant le conte ;
Aucuns i a qui fabliaus conte,

APPENDICE III 321

Ou il ot mainte gaberie,
Et li autres dit lErberie,
La ou il ot mainte risée.

261. P. de la Mula. Contre les jongleurs bretons et normands. Voy.
Witthoeft « Sirventes joglaresc », p. 71. Cp. n° 58.

262. Aubert de Puycibot (-]- 1263) (Raynouard, t. \, p. 51) « fo
gentils hom… e fo mes monges cant era efans.. Et per voluntat de
femna isic del monestier, e venc. al valen EX Sa varie de Malleo : e el
arnesquet le a joglar de vestir e d’arnes. Et anet per cortz… ».

263. Aimeri de Bellinoi (f v. 1″264) (Raynouard, t. V, p. 523)
« clers fo, mas pois si fez joglars ; e trobet bonas cansos… »

265. Saba Malaspina, Historiae, V, 4 (Muratori, Rerum ital.
script., t. VIII, p. 862, : « Nonnulli sane nobiles, singulis diebus
solemnitatis hujus exuunt vestes, quas ceperunt, histrionibus donatas,
aut relictis exuviis. in ipso tripudii strepitus magis pretiosa denuo
sumunt el nova mutaloria indumenta. -> Voy. plus haut, p. 121.
Cp. n’^291.

266. Baudouin de Condé, éd. Scheler :

a. Le conte du garde cors,

70 . . li ménestrel porsivent

Le riche home tout la u vient.

Force c”adiès li resouvient

De bonté faire et de largece..
77 Mais il est tant de menestreus,

Les uns cortois, les autres teus

Qui ne siervent d’autre maistire

Que de mesparler et de dire

Ramposnes et grans felenies.

Si faites gens soient honies !

Ciaus donne on pour ce c’on les doute,

Les autres por çou c’on ascoute

Volentiers ce qu’il sevent dire..

b. Le conte des hérauts [en parlant d’un seigneur; :

35 « Voit-il volentiers menestreus ?

— « Oïl voir, biau frère, et estre eus

En son hostel a grant solas ;

Plus souvent, par saint Nicolas,

Jor et nuit, deus a trois que mains..
40 Et ont a boire et a mangier :

Pain, char et vin et sans dangier

A fuison et a lie chiere.

Car mesires a d’iaus moût ciere

La compaignie, et quant avient

C’aucuns grans menestreus là vient,
Farai.. — Les jongleurs aa moyen âge. 21

322 APPENDICE 111

Maistres de sa menestrandie,

Qui bien vïeie ou ii bien die

t)e bouce, mesires Tascoute

Volentiers et, sachiés sans doute
50 Mais, par saint Jaque le marlir,

Il a dou sien au départir.

Mais peu souvent i vient de teus,

Mais des félons et des honteus,

D’anieus et mal deduisans

Et envieus et mesdisans,

Qui bien ne dient ne ne font.

Mervieille est que tiere ne font,

Ou teus gens passent qui ensi

Ont entre iaus le monde acensi,
60 G’om pain et char et vin lor livre

A Tostel, Tun por faire l’ivre,

L’autre le cat, le tiers le sot ;

Li quars, li onques riens ne sot

D’armes, s’en parole et raconte

De ce preu duc, de ce preu conte…
78 … Il set bien traire

Des fols riches hommes son preu.

Si lor fait croii’e qu’il sont preu,

Tant qu’il a dou leur pour le vent..
117 . ..tel marceant Dieus confonde,

Qui ensi vent honor au monde.

Dont n’a denrée ne demie !
170 Tout sont desormès ménestrel..
200 Car tout hiraut ne jougleour,

Mais k’il die il est menestreus,

Ja ne soit il dou mestier teus

De riens qui vaille, a dire voir,

Ki ne voelle dou recevoir

De richece, et tout de clicet,

A porte ouvierte ou a guicet,

En rice court avoir l’entrée.

Teus n’i desiert nés la ventrée.

Qui plus baudement d’autre i entre,

A sece bouce et a w^it ventre,

Por mieus et por plus enventrer.

Tout le récit qui suit est intéressant, et notamment ces vers fie
ménestrel parle) : –

436 .. boin seigneur et dame lie
Etbone et biele et bienséant
I trouvai au manger séant..

APPENDICE III 325

Li sires moût me conjoï ;
Quant je li eus dit qui j’estoïe
(cp. n° 294) Seoir me fist, moût me fiestoie…

.c. Les vers de droit :

361 Drois tesmoingne des menestreus

Qui sont nourit es haus osteus,

Que il devroient estre èage,

Car qui les courtois et les preus

Voit souvent et est entour eus,

Prendre i doit on grant avantage..
370 Plusieur ménestrel sont volage,

S’en i a de divers courage ;

Cius est bourdere et cius honteus.
373 Drois dist que li ménestrel ont

Grant avantage, s’il tel sont

Qu’il soient courtois et loial.

Li haut home avec cui il vont,

Plus les ameront et croiront.

S’il sont sans boisdie et sans mal.

3 267. Summa de Arte prosandi, compilata a Cuonrado, cantore

ecclesiae Tigurinae, publiée par Rockinger [Qnellen und Erôrterunff en
zur bayerischen Geschichte, t. IX *).

a. p. 4″26 : « Preterea ex omni natione, professione, conditione que
sub celo est ad curias principum confluunt et concurrunt, velud
uultures ad cadauer, et uelud musce sequentes unguenti suauitatem,
scilicet pauperes, débiles, ceci, claudi, manci, loripedes, uel alias
corpore deformati, kalones, joculatores, saltatores, fidicines, tibicines,
lyricines, tubicines, cornicines, hystriones, gesticulatores, nebulones,
parasiti, umbre, mensiuagi, scurre, ribaldi, buflardi, adulatores,
carciones, proditores, traditores, detractatores, susurrones, filii perdi-
tionis apostate, lotrices, publiée mulieres quasi syrenes usque in
exitum dulces. Predicti, et alia uilium hominum gênera, que longum
est explicare, sunt quasi pergula uulgaris,uix missura cutem nisi plena
cruoris hyrudo. »

b. p. 429 :«.. ut sunt persone uiles ignobiles et abiecte, que litulo
carent nominis et honoris, quos natura taliter abiecit seu debilitauit,
fortuna taliter uilificauit seu humiliauit, exigentia criminis admissi
in corpore taliter deformauit, evidentia turpis et infamis uite taliter
maculauit diffamauitque, quod ydonei non sunt ut inter probos et
bonos eoruni mentio habeatur : ut sunt débiles, claudi, ceci, hys-
triones, ambubaiarum collegia, pharmacopole, mendici, mimi, bala-
trones… »

1276 268. Annales Basileenses [Mon. Germ. hist., SS., t. XV’II, p. 199).

« Basileam quidam corpore debilis venit, qui funem protensum de
campanili majoris ecclesiae ad domum cantoris manibus et pedibus
descendebat. »

324 APPENDICE III

1278 269. Tournoi de Ham, éd. Fr. Michel, Histoire des ducs de Nor-

mandie. P. 217. Le roi Louis interdit les tournois; beaucoup de gens
y perdent :

Premièrement li jougleour
Y gaaignoient cascun jour,
(cp. n” 107) Et li hiraut et li lormier,.

1278 et ss 271. Comptes du prieuré de Durham. Extraits par Chambers,

Mediaeval stage, t. II, p. 240. — An. 1278 : « Menestrallo Régis
Scociae ; menestrallo de Novo Castro » ; 1299 « Roberto le taburer » ;
1300 « cuidam hystrioni Régis « ; etc.

272. La Manekine, éd. H. Suchier [Société des anciens textes fran-
çais). V. 2292 :

(cp. n” 273) Quant mengié eurent, si lavèrent.
Li ménestrel dont en alerent
Cascuns a son mestier servir.
Pour leur soudées desservir.
Nus ne querroit la mélodie
Qui fut loeques endroit oie :
Vieles, estives, frestiaus.. etc.

vers 1280 273. Cléomadès, éd. Van Hasselt. Voy. plus haut, p. 108. Ajouter :
v. 2875.

(cp. n° 47) Et, quant il avoient mengié
Entour la table et soulacié,
Adont leur feste commençoil.
• Plenté d’estrumens i avoit :

Vieles et salterions,
Harpes et rotes et canons
* Et estives de Cornouaille.

N’i falloit instrumens qui vaille ;
Car li rois Carlomans tant amoit
Menestreus, que de tous avoit.
14063 Sachiez que Pinchonnes estoit

Moult liez quand bien dire povoit .
C’est chose bien aferissans
Quant menestrex est bien disans
Et que il se gart de mesdire ;
Car ramentevoir doit et dire
Li menestrex de bon afaire
Le bien, et dou mal se doit taire,
Partout, en quel lieu que il sOit,
Ou n’est pas menestrex a droit.
Drois menestrex se doit garder
De mesfaire et de mesparler..
14077 Toujours doit estre apareiJliez

Que li biens soit par lui nonciez..

APPENDICE m 325

128 274. Copy of a Roll of ihe Expenses of King Edwart, citée par

Fr. Michel, Rôles gascons, I, p. xii. « Die purificationis Régine, apud
Rhothelanum, lib . diversis menestrallibus ibidem existentibus, de dono
Racine, x libras. »

ant 1282 275. Philippe Mousket, éd. de Reiffenberg [Collection des chro-
niques belges). Partage légendaire par Charlemagne de ses conquêtes :

6298 Li manestrel et li jongleur Font Provenciel et cans et

Orent Prouvence, si fu leur. [sons

Par nature encor çou trou- Millors que gent d’autre pais.,
[vons,

1283 276. Giachetto Malespini, Aggionta alCIsloria Fiorentina de Bicor-

dano Malespini , 219 (Muratori, Rerum iial. script., t. VIII, col. 1039) :
« e di pin paesi vi venivano giocolari, e buffoni di piu paesi.. » Les
seigneurs « attendeano per le pasque a donare a uomini di corte, e a
buffoni moite robe, e ornamenti. E di piu parti, e di Lombardia, et
d’altronde, e di tutta Italia venivano alla detta Firenze i detti buffoni
aile dette feste, e molto v’erano volentieri veduti. »
Répété par Johannes Villanius, vu, 88.
25-1285 277. Rutebeuf,

Chariot le juif, 41

(cp. n° 46) Quant .i. hom fait noces ou feste,
Où il a gens de bone geste,
Li menestreil, quant il l’entendent,
Qui autre chose ne demandent,
Vont là, soit amont, soit aval,
L’un a pié, Tautres a cheval.
Li cousins Guillaume en fist unes…

Le lendemain

61 Li menestreil trestuit huezei

S’en vinrent droit a l’espouzei.

Nuns n’i fu de parleir laniers :
(cp. n° 284) « Doneiz nos maistres ou deniers,

Font-ils, qu’il est drois et raisons ;

S’ira chascuns en sa maison. »
69 Chascuns ot maistre..
73 Ces letres li fuïent escrites

Bien saellees et bien dites. . etc.

Voy. plus haut, p. 122.

Frère Denise, 249 (à un prêtre) :

Vous deffendez aus bones genz
Et les dansses et les caroles,
Vieles, tabors, et citoles,
Et deduiz de menesterez..

326 APPENDICE 111

278. N’at de Mons (f v. 1285), Enseignement, éd. Bernhardt, Die
Werke der Troubadours (Altfranzôsiche Bibliotek).
1285 279. Comptes de la cour de France [Recueil des historiens de

France, t. XXII). P. 485 h : .. « pro duobus ministerallis », etc.

1285 281. Tournois de Chauvenci, éd. Delmotte. Un ménestrel, qui a
assisté à un tournoi, disserte sur la beauté du geste de ceux qui se
battent (v. 1049 ss.). — A un repas :

2374 Ménestrel font menestrandie

De tabor et de vieler,

Et li autre de biau parler..
Puis,

2397 Et en mi leu, dance a viele

Chevaliers contre damoiselles. ,

Un ménestrel danse le « tour du chapelet » avec une dame (v. 4375
ss.). Cp. n° 64.

1286 282. Muntaner cite les jongleurs qui ont figuré au couronnement
d’Alphonse III.

1286 283. Comptes de la cour de France [Recueil des historiens de

France, t. XXII). Couronnement de Philippe IV : 492*= : « Ministeralli
de coronamento.. vni. xx 1. ))492” : « Trublatus ministerallus.. vin 1. )^

1286 284. Concile de Ravennes, (Mansi, t. XXIV. p. 615) : « Consuetudo
est… ut, cum laïci decorantur cingulo militari, seu nuptias contra-
hunt, joculatores et histriones transmittant ad clericos, ut eis provi-
deant, prout et laïci faciunt inter se. » Cp. n° 97.

1287 285. Statuts synodaux de Jean, évêque de Liège (Hartzheim, t. III,
p. 693). « Praecipimus etiam ut joculatores, histriones, saltatrices in
ecclesia, cimeterio vel porticu ejusdem vel in processionibus vel in
rogationibus joca vel ludibria sua non exerceant nec in dictis locis
aliquae choreae fiant. »

1288 286. Interdiction aux jongleurs français de stationner sur les places
publiques de Bologne (voy. Muratori, Antiquitates Italicae, t. II,
col. 844).

287. Etat des officiers de l’hôtel de Philippe le Bel, cité par
Bernhard [Bihl. deVEcole des Chartes, t. III, p. 381) : « Ministeralli :
Robertus de Berneville, Guillelmus de Baudrecent, Rex Heraudum,
Rex Flaioletus.. »

288. Renarl le Nouvel. — Cour plénière du Lion à la Pentecôte :

3050 Cil manestrel sacent vieles,
Trompes et cors sarrasinois

289. Guiraut Riquier [-f 1294). Voy. plus haut, p. 71 ss.
291. Charlemagne, cité par Gautier, Epopées françaises, t. II,

p. 133.
(cp. n° 47) La furent départi maint paile alexandrin,
Coupes et biax henas et d’argent et d’or fin,
Dont ménestrel ne furent pas adonque frerin
De recevior biax dras..

1288

1288

APPENDICE m

327

iîOft

1300

292. Registre des grands jours tenus à Troyes, cité par Beruhard
[Bihl. de VÉcole des Chartes, t. III, p. 394) : « Joannes dictus Char-
millons, juglator. cui dominus rex per suas litteras tanquam regem
juglatorum inci^-itate Trecensi magisterium juglatorumquemadmodum
suae placeret voluntati concesserat. »

293. Muntaner, cap. cxcv. Siège de Messine par Robert, qui est obligé de
se retirera Gatuna : « Si que EN Xivert de losa qui portava la Senyeradel
compte Galceran, les tramés à la Gatuna un juglar ab cobles, en que’ls
feya a saber, que éren aparellatz, que si volien tornar a Macina, que’ls
lexarien pendre Terra Salvament; e puix que-s combatrien abelis. »

294. Le Châtelain de Coucy, éd. Crapelet.

409 El pays ot un ménestrel

Qui repairoit en maint ostel ;
Souvent estoit, et soir et main.
Par déduit o le chastelain…

On donne une fête :

3895 Maint jougleor pour leur mestier

Faire i vindrent de toutes pars,

Ei on ne lor fu mie escars

De donner robes, garnemens ;

S’i ot de divers instrumens.

De cors, de tinbres, de tabours,
(op. n” 8) De divers gieus de singes, d’ours…
6970 Cns menestrés de Vermandois

Qui estoit râpasses ainchois.

Est droit a Faiel revenus :

Dou seigneur fu bien receûs

Qui les meuestrelz moût amoit

Et dou sien souvent leur donnoit.
(op. n° 224) Quant assis furent au mengier,

Lor se commence a aresnier

Du tournoy, et si li demande

Se cil d’Engleterre et d’Irlande

Orent il gaignié ou perdu. . etc.

295. Comptes de la cour de France [Recueil des historiens de France,
t. XXlIi. Voy. : 507\ 519^, 526% 543^, etc.

296. Sexti decretaliu m, Mb. III, tit. I, cap. i (Boniface VIII) [Corpus
juris canonici, éd. Friedberg. col. 1019) : «clerici, qui, clericalis ordi-
nis dignitati non modicum detrahentes, se joculatores seu goliardos
faciuntautbufones, si perannum artem illam ignominiosam exercuerint,
ipso jure, si autem tempore breviori, et testis moniti non resipuerint,
careant omni privilegio clericati. >> Voy. plus haut, p. 43, n., et n° 12.

On aura remarqué des lacunes dans la série des n”‘ du précédent appendice.
Nous nous réservons de les combler dans une liste plus complète.

INDEX

Cet Index comprend : 1° un certain nombre de mots typiques ; 2° les
noms de jongleurs qui ont été cités ; 3° les noms des œuvres, qui ont fait
l’objet d’un examen ou d’une remarque, et ceux de leurs auteurs; 4° les
noms de personnages qui intéressent l’histoire des jongleurs.

acrobates, 64, 96, 225.
acteurs, 1, 31 {voy. comédiens, far-
ceurs).
Adam de la Hale, ménestrel, 95,

116, 142, 147,213, 258 n. 1.
Adeline, jongleresse, 112.
Adenet le Roi, ménestrel, 59, 80,

107, 117, 156, 158, 162, 177, 186 s.,

189, 190, 191, 196, 201, 218, 221,

268 s., 271.
adoubements, 97 s., 121.
aèdes, 9.

Aimeri de Narbonne, 188.
Aiol, 59, 192.
Alcuin, 19.

Alexandre IV, pape, 212, 213.
Alienor de Castille, 202.
Alienor de Poitiers, 117.
Aliscans, 180, 182, 195.
Allemagne, 2 ss., 22 ss., ^, 115 n.,

127, 259.
Alphonse de Poitiers, 117, 160.
Amadas, 200.

Ambroise, jongleur (?), 211, 258 n. 1.
Amiens, 131 n. 2, 139 s.
.4 mi et A mile, 59.
Anelets [Dit des), 176.
Angilbert, 19.
Angleterre, 21 s., 33, 53 ss., 61, 95,

112, 117, 127, 131 n. 2, 212, 258

n. 1, 268.
apologies, 115 ss. et n. 1, 211 ss.

(roy. éloges).
Archevesque, jongleur, 215.
archipoeta, 265 ss.
Arnaut de Mareuil, troubadour, 75,

77, 114 n.

Arnold le Vieux, comte de Guines,
144, 185.

Arras, 133 ss., 157 n. 2.

Artois, 185.

associations {voy. corporations et
confréries).

associations provinciales, 131, n. 2.

Auberée, 208.

Audigier, 214.

auteurs, 6, 52, 59, 167 ss. {voy. écri-
vains, poètes, trouveurs).

aventure, voy. romans d’ — .

Aye d” Avignon, 192.

badins, 247 ss.

baladins, 96.

« baleors », 64 n. 2.

bardes, 4 et n. 2, 114 n., 154.

Bataille Loquifer, 179 s., 182.

bateleurs, 1, 64, 89, 225.

Baude Fastoul, 157 n. 2.

Baudouin de Condé, ménestrel, 97.

Baudouin II de Guines, 83, 114 n.

Baudouin de Sebourc, 144.

Bazoche, 250.

Beauvais, 126.

Bel Inconnu, 113.

Benoit de Sainte-More, ménes-
trel (?), 78, 117, 201, 220.

Berdic, ménestrel, 112.

Berengier, 209.

Behnier, jongleur (“?), 177, 209.

Béroul, jongleur, 198 s.

Berte au grand pied, 187, 191.

Bertolai, 56.

Bertrand de Bar, jongleur (?’;, 177,
187 s., 218, 219.

330

INDEX

Bertuan de Paris, troubadour, 84.
Beuve d’Hantone, 188.
Bible (de Guiot), 175.
Bien et mal dit des dames, 238 s.
Blancandin, 206.
Blanche de Castille, 201.
Bœuf {Dit du), il&.
Boniface de Montferrat, 94.
Boniface de Toscane, 99.
Boucher d’Ahbeville, 209.
bouffons, 103.
Boulangers {Dit des), 214.
Bourges, 126.

Bovon de Comarcis, 187, 221.
bretons (jongleurs), 181, 198.
bretons, voy. romans — .
Brun de la Montagne, 200.
Burkard d’Hohenfeld, minnesinger,
115 n.

Cabra, jongleur, 84.

Cambrai, 141.

Chapel a sept fleurs, 217,

Carmina burana, 32 n. 3.

Chanson d’Antioche, 184 ss., 190.

chansons de geste, 5, 6, 44 n., 55 ss.,
64, 69, 89, 109, 114 n., 125 et n. 3,
177 ss., 206, 218, 225 {voy. épo-
pées).

chanteurs, 1, 5, 18, 58, 99 s., 108.

« chapelets de fleurs », 217.

Chardri, 52.

« charités », 135 ss.

charlatans, 64, 89.

Charlemagne, 2 n. 3, 17, 18, 19, 189,
191, 202.

Charles d’Anjou, 116, 121.

Charles de Valois, 189.

Charles IV de Lorraine, 121.

Charles V de France, 247.

Charles VI de France, 247.

Chariot le Juif, 160.

Chartres, 145.

Chastoiement des dames, 175.

châteaux, 59, 96, 97, 120, 188 {voy.
cours).

Châtelain de Couci, 113, 200, 205
n. 3, 235.

Châtelaine de Saint-Gilles, 240, 242,
244, 250.

Chevalerie Ogier, 184.

Chevalier qui faisait parler les muets,
210.

Choses qui faillent en ménage {Dit
des), 214.

Chrétien de Troyes, ménestrel (?),
80, 117, 201, 218, 220.

Chroniques de Saint-Denis {trad.),
117.

Chronique des rois de France, 213.

Cléomadès, 117, 201.

clercs, 21, 29 s., 123, 167-221 {voy.
église. Église, monastères, va-
gants).

Cligès, 201.

Cluni, 181.

Colin Muset, jongleur, 161, 216.

comédiens, 246 ss.

complaintes d’amour, 216 et n.

complaintes funèbres, 211 s. {voy.
éloges).

Comtesse d’Anjou, 202 s.

CoMUNAL, jongleur, 77.

confréries, 128 ss.

Connebert, 209.

Conrad IV, 115 n.

Constance, femme de Robert Fiz-
Gislebert, 117.

conteurs, 1, 64 n. 2, 108, 114 n.

copie (travaux de), 125 n. 3.

CopiN DU Brequin, ménestrel, 269.

corporations, 128 ss.

cortèges, 99.

costumes, 64 n. 7, 100 {voy. vête-
ments) .

Cour de Paradis, 235, 241.

Couronnement de Louis, 195.

cours, 79ss.,93ss.,103 ss., 120,174,
197 ss., 217 ss., 225 {voy. châ-
teaux).

Courtois d’Arras, 242 s., 244, 250.

Credo au ribaud, 208, 213.

cycles, 197, 259.

Dames qui trouvèrent Vanneau {Les),

208.
Dan Denier, 214.
danse, 1, 28, 31 s., 64, 90 ss., 96, 100

et n. 6, 231 ss.
Daurel, jongleur, 79,83.
débats, 245 n. 1, 249.
Denis Piram, 173 s.

INDEX

331

Dent {Dit de la), 215.

Département des enfants d’Aimeri,
188. .

Département des livres, 208.

Descente aux enfers, 168, 170.

Destruction de Rome, 178 s.

Deux bourdeurs ribauds, 81, 148,
152 s., 216, 236.

Dieppe, 142 n. 2.

dits de métiers, 214.

Dolopathos, 202.

Doon de Mayence, 192.

Doon de Nanteuil, 182 s.

Douai, 141, 142 n. 2.

dramatique (Littérature), voy. théâ-
tre.

Durand, jongleur (?), 209.

écoles de ménestrandie, 237 et n. 1 .

écrivains, 115, 118 {voy. auteurs,
poètes, trouveurs’.

Edouard II d’Angleterre, 93, 98.

Edouard III, 258 n. 1 .

Église, condamne les mimes H, 12,
13 n. 1, 18 s., les jongleurs 23 ss..
152, les goliards 43 et n. 1 ; pro-
tège certains jongleurs 33 s., 45
ss., 67, Fêtes de ï — 89 (voy.
fêtes) .

églises, jongleurs et musiciens dans
les — 1, 31, 32, 88 ss. ; danses
dans les — 31 s., 91. Lecture de
Vie de saints dans les — 50.

éloges, 7, 16 (Boi/. apologie).

éloges funèbres, 116 n. 1, 134.

Eloge de la Femme, 211 .

Enfances Guillaume, 195.

Enfances Ogier, 187, 221.

Enfants Sans-souci, 230.

Enguerrand de Créqui, 212.

Enseignement des Princes, 175.

épopées, 4 ss., 11 ss. [voy. chansons
de geste).

Eracle, 201 .

Erard de Valéry, 117, 174.

Escanor, 202.

Escoufle, 203-

Espagne, 17 s. et note, 260 et n. 2.

« espringeor », 64.

« estrumanteor », 64 n. 2.

EusTACHE d’Amiens, jongleur {2\
209.

Evangile de l’Enfance, 171, 172.

EVERAT, 117.

Evreux, 142 n. 2.
exécutants, 58, 73 ss.

« fableor », 64 n. 2.

fabliaux, 64, 89, 109, 207 ss.

Fadet, jongleur, 77, 84.

farces, 248.

farceurs, 228, 247 ss.

Fatrasies, 214.

Femmes, les dés, et la taverne {Les)^

208.
festins, 99.
fêtes, 1, 30, 87 ss., 97 ss., 126, 133,

140, 141, 22i {voy. adoubements,

festins, noces, processions).
Feuillée {Jeu de la), 141, 228.’
Fèvres {Dit des), 214.
fiefs de jonglerie, 44 s., 126.
FiLHOL, jongleur, 75.
Floire et Blanchefleur, 203 et n. 2,

207 n. 2,220.
Floriant et Florete, 200.
Floovant, 191.
Florence, 95.
foires, 79. 89, 225.
Foulque de Candie, 181 s.
FouQUES DE Marseille, jongleur,

157 n. 2.
Fous (Fête des), 88.
Frédéric I*’, 97 s.
Frêne {Lai du), 203.

gages, 120.

Galéas de Milan, 99.

Galeran, 203.

Garçon et VAveugle {Le), 212, 213,

228, 250, 251.
Garin d’Apchier, troubadour, 77.
Garin Troussebeuf, jongleur, 112

n. 2.
Garmer de Pont-Sainte-Maxence,

clerc et jongleur, 52, 53 ss., 116

n. 1, 173, 218.
Gaufrey, 192.
Gautier, jongleur, 209.
Gautier d’Arras, ménestrel, 117,

201.
Gautier d’Aupais, 206 s., 216.
Gautier de Douai, jongleur, 177,178 s.
Gênes, 95.

332

INDEX

Genèse, 117.

Genêt (Saint), 130.

genres littéraires, 167 ss.

Geoffroi Gaimar, 117.

Gerbert, jongleur, 215.

Gerbert de Montreuil, ménestrel,

117, 199, 202.
Germains (voy. Allemagne, scôps).
Gilet Vilain, jongleur, 247.
Girard d’Amiens, ménestrel. 59,177,

189, 191, 196, 202.
Girard de Viane, 187 s.
GiRAUT DE Cabreira, troubaclour,

84.
Giraut de Calanson, troubadour,

77, 84.
« gleeman », 33.
goliardois, 38.
goliards, 218. .

Golias, 39 ss., 263 ss.
GoNDRAN, jongleur, 157 n. 2.
GoTFRiED de Neifen, mlnnesingcr,

115 n.
Goths, 8.
Graindor de Brie, jongleur, 177,

179 s., 182.
Graindor de Douai, jongleur, 177,

185 s.
Grandes chroniques (trad.), 221.
Grèce, toy. aèdes, mimes,
griots, 9.

Groignet le Petit, 215.
GuÉRiN, jongleur, 209.
Guerre Sainte (Histoire de la), 79,

211, 258 n. 1.
Gui de Bourgogne, 191.
Gui de Dampierre, 107, 187.
Gui de Nanteuil, 193.
Gui de Niele, jongleur, 109 n. 7.
Guillaume, jongleur (?), 209.
Guillaume {Chanson de), 59, 218, 221 .
Guillaume d’Angleterre, 212.
Guillaume de Bapaume, jongleur,

177, 180 s.
Guillaume de Dole, 157 n. 2, 204 s.,

235.
Guillaume de Longchamp, 117, 2f2.
Guillaume de Palerme, 205.
Guillaume de Saint-Amour, 163 ss.,

212.
Guillaume de Salisbury, 212.

Guillaume le Normand, jongleur,

210.
Guillaume Meta , roi de poésie,

268.
GuioT, jongleur, 157 n. 2, 175.

Ham [Boman de), 205 n. 3.

Hannequin le Fèvre, jongleur, 247.

Hélinand, 176.

Henri III d’Allemagne, 62.

Henri V d’Allemagne, 62.

Henri II d’Angleterre, 117, 269.

Henri V d’Angleterre, 112, 224, 258

n. 1.
Henri VI d’Angleterre, 112.
Henri d’Andeli, 209.
Henri III de Brabant, 158, 186.
hérauts, 270 s.

Herberie, 160, 236, 249, 251.
Herîjert, ménesti-el, 202,
Herbert le duc, jongleur, 177, 181 s.
histoire (L’), 211 ss.
Histoire de Guillaume le Maréchal,

211.
Histoire de Marie et de Jésus, 49, 51,

52, 168, 170.
Histoire des Anglais, 117.
histrions, voy. mimes.
Honteux ménestrel, 150 s., 215.
Horn et Bimenhild, 189.
hospices, 130.
Housse partie, 177, 209.
HuET, jongleur, 130.
Hugues Capet, 191.
Huon de Bordeaux, 59, 119, 193.
HuoN DE Villeneuve, 177, 182 ss.
HuoN LE Roi, 268.

images (Montreurs d’), 244 et n. 3.
interdictions des pouvoirs publics,

92, 127.
loland, comtesse de Saint-Pol, 117.
Isabelle, femme de Thibaud V, 117.
Italie, 18, 94 s., 260 ss.
Itier, jongleur, 134 ss.
Ivre et le Sot (L’), 236 et n. 5.

Jacquemart le Fèvre, jongleur, 247.
Jacques, ménestrel, 130.
Jacques Bretel, héraut, 205 n. 3,
271.

INDEX

333

Jakémon Sakesep, jongleur (“?j, 113,

203 n, 3, 271.
jardins, 59 n. 2.
Jaufré Rudel, troubadour, 75.
Jean Bedel, jongleur, 210.
Jean Bodel, jongleur (?), 39, 178,

183 s.
Jean Charmillon, roi des jongleurs,

269.
Jean de Condé, ménestrel, 218.
Jean de Flagy, 177.
Jean le Chapelain, jongleur, 210.
Jean Mados, jongleur, 125 n. 3,

147.
Jean Maillart, 202 s.
Jeanne de Brabant, 238 n. 2.
Jehannin Estlrjon, jongleur, 247.
Jenois, jongleur, 133 n. 1.
jeu (Goût des jongleurs pour le),

143 ss., 161.
jeux dramatiques, 31, 141, 226 ss.
jeux-partis, 243 n. 1, 249.
« jocularis », 2 et n. 3, 3, 5, 12.
« joculator », 2 et n. 3, 3, 5, 12.
>< joglars », 72.
« jogleor », 3.
« jogler », 3.
Joinville, 211.

jongleresses, 63 ss., 112, 114 n.
jongleurs de bouche, 131 n. 3.
Jongleur d’Ety, 148 s.
joueurs de personnages, 247 ss.
Joufroi, 113, 200.
JouGLET, jongleur, 108 ss , 113.
« juglares », 200 n. 2.
Julien l’hospitalier (Saint), 130.

lais bretons, 64, 174, 197 ss.

Lambert, évêque d’Arras, 133 ss.

langue française, 238 ss.

« lecheor », 147 s., 208.

Liège, 157 n. 2.

Lombardie, 93, 99.

Louis VIII, 212.

Louis IX, 97, 99, 151, 160, 162 ss.,

212.
Louis le Pieux, 62.
Louis le Roi, jongleur, 177, 178 s.
lyrique (Poésie), 141.

Maille [Dit de la), 214.
Malaspina, 94.

Malehonte, 209.

Manfred, Mo n.

manuscrits de jongleurs, 124 s.

Marchands {Dit des), 214.

marchés littéraires, 124, 179.

mariages, 98 s. (voy. noces).

Marie de Champagne, 117.

Marie de France, 1 74.

Marie de France, reine, 117, 201.

marionnettes, 64, 243 n. 1.

Martin Hapart, 213.

médisance, 213 {voy. satire).

Méliacin, 202, 233.

ménestrels, 103 ss., 154 ss., 164,

167-221, 224 et n. 3.
ménestriers, 104 n. 1.
Merlin Merlot, 176.
Mérovingiens, 11 ss.
messager, 111, 114 et n. 1.
Meunier d’Arleux, 208.
MiLON d’Amiens, jongleur, 210.
mime (genre), 231 ss.
mimes, 5, 7 n. 1, 10 ss., 16 ss., 64,

228 s.
Mimizan, 126.
minnesinger, 113, 115 n.
miracles, 143.
Miserere, 176.
mœurs, 143 ss.
monastères, 49 s. et n. 3.
Moniage Guillaume, 143, 196.
Moniage Rainouart, 180 s.
montreurs, 18, 89.
Mort Aimer i, 194.
musiciens, 1, 9, 31, 32, 64, 89, 99 ss.,

110, 248 et n. 2 {voy. chanteurs),
mutuelles funéraires, 138.
mystères, 227.

Nicolas de Senlis, 117.

noces, 87, 98 s., 100, 144, 160 {voy.

mariages).
Norman, jongleur, 134 ss.

Ogier, voy. Chevalerie — et En-
fances — .
Otinel, 194.

Paix aux Anglais {La), 240.
pamphlets, 211 ss. (roi/, satire).
Paris, 128 ss., 138.
Parsifal, 113.

334

INDEX

Partenopeu, 173, 200.
Passion {Poème de la), 51, 168, 170.
Passion d’Autun, 244 s., 245.
Patenôtre du vin, 213 s.
Pauvre mercier {Le), 208.
Peintres {Dit des), 214.
pèlerins, 1, 51 ss., 58.
Pèlerinage de Jérusalem, 191.
Perdigon, troubadour et jongleur,

77.
Perdrix {Dit des), 207.
Pères du désert {Vies des), 175.
peuple, 87 ss., 119 s., 196, 205 ss.,

217 ss.
Philippe-Auguste, 62, 121.
Philippe de Beaumanoir, 202 s.
Philippe de Souabe, 115 n.
Philippe le Bel, 105, 268, 269.
Philippe le Long, 112.
Pierre d’Auvergne, troubadour, 77.
Pierre de la Broce, 212.
Pierre de Siglar, jongleur, 135 n.l.
Pierre Touset, ménestrel, 112, 113.
PiNçoNNET, ménestrel, 110 s.
Pistoleta, jongleur, 75, 114 n.
places publiques, 59 n. 2, 87, 89,

116 n. 1, 117, 119 s., 126, 164, 172,

188, 199, 225. ■
Poème moral, 92, 176.
poètes, 1, 5 {voy. auteurs, écrivains,

trouveurs).
Pons de Chapteuil, troubadour, 77.
prései.ts, voy. salaires.
Prêtre et Alison {Le), 210.
Prêtre et la Dame {Le), 207.
Prêtre et le chevalier {Le), 210.
Prêtre teint {Le), 209.
Primat, 264 et n.
Privilège aux Bretons, 239 s.
processions, 30 s.
propriété littéraire, 123.
Provence, 71 ss., 74 ss., 79, 84, 114 n.
Pseudo-Turpin {trad.), 117.
puys, 139 ss., 268.

Raher, jongleur anglais, 127.
Raimbert de Paris, jongleur, 178,

184.
Rambaut de Vaqueiras, troubadour,

77, 94.
Raoul de Cambrai, 56, 194.
Raoul de Houdenc, 150.

llécils d’un ménestrel de Reims, 211,

218.
Reclus de Molliens (Le), 176.
récompenses, voy. salaires.
Reine Sébile, 191.
religion des jongleurs, 157 n. 2.
remaniements, 125 n. 3, 180, 181,

184.
« remendadores », 72.
Renart le Nouvel, 235.
Renaud, ménestrel, 203.
Renaud de Beaujeu, ménestrel, 113,

199.
repas, 59 n. 2, 96 {voy. festins),
répertoire des jongleurs, 64, 100 ss.
requêtes d’amour, 216.
Résurrection du Sauveur, 226.
revenus des jongleurs, 119 ss. {voy.

salaires).
Rêveries, 214.
rhétoriciens, 140, 441.
Richard II, 269.

Richard Cœur-de-Lion, 117, 258 n.l.
Richard Jeffrey, ménestrel, 112.
Richard le Beau, 206.
Richard le Pèlerin, jongleur, 178,

179 s., 190.
Richier, 173 n. 3.
rivalités entre jongleurs, 184.
Robert Caveron, roi des ménétriers,

269.
Robert d’Artois, 99, 100,201.
Robert de Blois, ménestrel, 150,

175,199.
Robert de Normandie, 121.
Robert le Pieux, 20 s.
Robin et Marion {Jeu de), 227, 228.
Rocamadour, 135 n. 1, 157 n. 2.
Roi Baisescue (Le), 268.
Roi Capenny (Le), 268.
Roi de Sicile {Dit du) 212.
Roi de Champagne (Le), 268.
Roi Druet (Le), 268.
Roi Marchis (Le), 268.
Roi Robert (Le), 268.
rois de ménestrandie, 268 ss.
rois des hérauts, 268.
rois des joueurs de flûte, 268.
rois des ménétriers, 268 s.
rois des ribauds, 268.
rois des violons, 269.

INDEX

335

Rohnd, [Chanson de), 59, 191, 221,
260 s.

Roman des Français, 212, 213.

romans, 64, 125 et n. 3.

romans antiques, 220.

romans bretons, 182, 197 ss., 218 ss.,
261.

Roman comique Le\, 238, 251.

romans d’aventure, 199 ss.

Rouen, 142 n. 2.

Rudolf dEms, chroniqueur alle-
mand, 115 n.

rues, 167-221 (coi/, places .

RuTEBEUF, jongleur, 51 n. 3, 52, 62,
117, 151, 158, 159 ss., 174, 209, 210,
212, 216, 218.

Sacristain [Dit du), 210.

S. Alexis {Vie de), 50.

S. André Vie de), 168, 173 n. 3.

Saint-Denis, 179.

S. Edmond le Roi {Vie de), 173 s.

S. Fanuel (Légende de), 49, 168 s.,

172,
S. Jean le Bon, jongleur, 157 n. 2.
S. Léger (Vie de), m.
S. Nicolas Jeu de), 141, 227, 228.
S. Pierre et le Jongleur, 208.
S. Rémi {Vie de), 173 n. 3.
S. Thomas le Martyr {Vie de), 52 ss.,

173.
Saint- Vou, 135 n. 1, 157 n. 2.
S”= Barbe {Vie de), 48, 173.
Sainte-Chandelle, voy. Arras, Roca-

madour.
S»« Elisabeth de Hongrie {Vie de), 52,

117, 174.
•S’* Marie l’Égyptienne \ie de), 52.
S” Wilgeforde, 157 n. 2.
Saisnes {Chanson des), 183 s., 191.
salaire des jongleurs, 28, 29, 30, 83,
99,108, 111,112,233 n. 1,224 n. 1.
saluts d’amour, 216.
Saruazin, héraut d’armes, 205 n. 3,

271.
satires, 116 n. 1, 161, 162 ss. {voy.

médisance, pamphlets).
« scôps », 2 ss., 23 ss.
u segriers », 72.

Sept dormants {La légende des), 52.
Sicile, 107, 116, 121, 180 n. 2.
SiVARD, jongleur, 114 n.

Sone de Nansai, 205 n. 3.

sotties, 248.

sots, 247 ss.

spectacles, 31 {voy. théâtre).

Table Ronde, 172.
laboureurs {Dit des), 90, 215.
Taillefer, jongleur, 56 s.
tavernes, 121, 144 ss.. 206.
théâtre, 226 ss.

Thibaut V de Champagne, 117.
Thomas, ménestrel, 189.
Thomas, jongleur, 198 ss.
« tombeor », 64.

Tombeur de Notre-Dame, 157 n. 2.
Toscane, 95, 99.
tournois, 108, 270 s.

Tournois de Chauvenci, 205 n. 3,
235.

Troie {Roman de) , 117.

Trois bossus {Les), 209.

trouveurs, 73 ss., 123, 160 {voy. au-
teurs, poètes).

Trubert et Antroignart, 243 s.

vagants, 5, 32 ss., 146, 218.
Valenciennes, 141, 142 n. 2.
Vers de la Mort, 176-
vêtements, 127, 144 {voy. costume).
« vieleor », 64 n. 1.
vies de saints, 44 ss., 47 ss., 98, 168
ss., 196, 219, 225.

VlLLEHARDOUlN, 211, 218.

Violette {Roman de Za), 117, 202, 220,

235.
VoLLARC, jongleur allemand, 127.
voyages, 59 n. 2, 143.

Wace, 78, 117.

WaLTHER DE LA VoGELWEIDE, ffiln-

nessinger, 113, 115 n.
Watriquet de Couvins, ménestrel,

113, 155 n., 209, 218.
Wenzel II de Bohème, 95.
Wolfram d’Eschenbach, minnesin-

ger, 113.

Yolande de Hainaut, 205.
Ysabeau de Champagne, 174.

ZoRGi, troubadour, 77.

TABLE DES MATIÈRES

Avant-Propos vu

Note bibliographique ix

PREMIÈRE PARTIE
Les débuts.

Chap. I. Origine des jongleurs 1-24

Qu’est-ce qu’un jongleur? Définition provisoire (1-2). — Les jongleurs
apparaissent au ix* siècle (2-3) ; mais ils ont des origines lointaines (3-4;.
Descendent-ils des scôps “? (4-6). Pas d’argument solide en faveur de cette
opinion : rien ne permet d’affirmer une filiation historique du scôp au
jongleur (6-10). — Les mimes latins (10-11). Les jongleurs en descendent
(11-16). — Ces mimes ont conquis l’Europe. Leur situation au ix* siècle
(17). En Espagne et en Italie (17-18). En France (18-21). En Angleterre
(21-22). En Allemagne (22-24).

Chap. II. L’Église contre les jongleurs 25-43

Les jongleurs se sont d’abord heurtés à l’hostilité de l’Église. Mesui’es
prises contre eux par celle-ci, et raisons de sa sévérité (25-29). — Les
jongleurs, d’ailleurs, constituaient pour elle un vrai péril 29-32). — Et les
clercs vagants aussi, qui n’étaient qu’une espèce du genre jongleur.
Quelques vagants sont fidèles aux principes de l’Église (33) ; mais il en
est autrement de la plupart (34). Origine des vagants ; leur condition ; leurs
mœurs (34-38). Portrait de Golias, leur patron (39). Origine de ce type
(41-43).

Chap. III. L’Eglise favorise certains jongleurs 44-60

Mais, tandis qu’elle sévissait contre les autres jongleurs, l’Église favorisait
les chanteurs de Vies de saints et les chanteurs de geste (44-47). — Placé
des Vies de sainte dans la littérature (47-48) ; elles sont récitées en public,
souvent pour le peuple, dans l’église et dans les rues, parfois aux pèleri-
nages (48-52). Le rôle des jongleurs dans leur composition et leur propa-
gation : Garnier de Pont-Sainte-Maxence 52-55). — Les chansons de geste
à la guerre (55-58 . Elles ont eu surtout de pacifiques auditeurs (58). Ce
qu’on fait les jongleurs dans ce domaine (58-60) .

DEUXIÈME PARTIE

Le règne des jongleurs.

Prospérité de la jonglerie pendant le xiii« siècle : nombre des jongleurs ;
faveurs qu’ils obtiennent ; les jongleresses ; description sommaire de leur
art 61-63

338 TABLE DES .MATIÈRES

Chap. I. Classification des jongleurs 66-86

Comment la multiplicité de leurs talents oblige à les classer (66). — Classi-
fication des jongleurs selon qu’ils savent « trouver » ou qu’ils ne font
qu’exécuter : mais beaucoup de jongleurs trouvent et exécutent tout à
la fois (70-79). — Classification des jongleurs selon qu’ils courent les rues
ou hantent les cours. Elle n”est pas tout à fait rigoureuse, mais elle a une
réelle valeur explicative (79-86).

•Chap. II. Les jongleurs et le peuple 87-92

Crédit des jongleurs auprès du peuple des rues et des bourgeois (87). Les
fêtes privées (87-88) ; les fêtes publiques (88-89) ; les foires (89) ; la danse
(89-92).

Chap. III. Les jongleurs aux cours seigneuriales 93-102

Mais c’est aux cours seigneuriales que lesjongleurs remportent le plus grand
succès (93-94) : Italie (94-95) ; Angleterre (95) ; France (95-96). La vie
ordinaire (96-97). Les fêtes : adoubements et mariages (97-102).

Chap. IV. Les ménestrels 103-118

Bientôt même, les jongleurs s’installent à poste fixe auprès des grands
seigneurs (103-104). — Ils prennent alors le titre de ménestrels (104-107).
— Types de ménestrels : Jouglet, Pinçonnet (107-112). — Situation et
fonctions des ménestrels. Leur œuvre littéraire. Comment naissent parmi
eux les premiers « hommes de lettres » (112-118).

Chap. V. Les revenus des jongleurs 119-127

Ce que donne le peuple (119-120). Comment paient les seigneurs (120-121).
Les lettres de recommandation (122-123). La propriété littéi’aire et les
marchés (123-125). Les impôts levés sur les jongleurs (125-127).

Chap. VI. Les corporations et les confréries 129-142

Les jongleurs s’associent de la même façon que les autres artisans. La cor-
poration parisienne ; son origine (129-130); sa prospérité (130-131); ses
caractères (131-132). — Les confréries : la « charité » d’Arras (133-138);
le puy d’Arras (138-141) ; ce que lesjongleurs y ont gagné (142).

Chap. VIL La situation morale des jongleurs 143-158

Vices communément attribués aux jongleurs : la taverne (144) ; l’ivrognerie
(144-145); le jeu (145-147); etc. (148-149). Autres tares, qui viennent du
métier même : l’habitude de mendier (149-152) ; l’humeur querelleuse (152-
153); la médisance et la flatterie (154). Servilité des ménestrels (154-157).
Résumé (157-158).

Chap. VIII. Un type de jongleur: Rutebeuf 159-166

Pauvreté de notre information au sujet de ce poète (159). Pour quelles raisons
on peut le considérer comme un jongleur (159-162). Intérêt de son œuvre
(162). La satire au service d’une idée (162-164). Le jongleur et l’homme
de réflexion (165-166).

Chap. IX. Les jongleurs et les genres littéraires 167-221

Ce que les jongleurs ont fait pour la littérature. Les Vies de saints et les
poèmes moraux: genre populaire, qui doit beaucoup aux clercs, mais sans
doute aussi aux jongleurs, en tant qu’exécutants et auteurs (168-177). —
Les chansons de geste: 1° Chansons dont les auteurs sont connus: lesquels
sont des jongleurs (178-186), et lesquels des ménestrels (186-189) ; 20 Chan-
sons anonymes (189 ss.) : mention de quelques-unes qui, rien qu’à en
juger extérieurement, paraissent avoir été composées pour le peuple
(191-196). Le genre épique a été le fief des jongleurs (196-197). — Les
lais et les romans bretons. Ce sont des genres surtout mondains ; ils ont
été cultivés par les ménestrels, peu par les jongleurs (197-199). — Les

TABLK DES MATIERES

339

romans d”aveQture. Ménestrels qui en ont écrit et dont les noms sont
connus (201-203^ ; romans anonymes, et qui appartiennent à des ménes-
trels (203-205). Quelques œuvres, seulement, sont dues à des jongleurs
205-207). — Les fabliaux. Rôle prépondérant des jongleurs dans ce genre
‘207-210 .— L’histoire. Ce que les jongleurs ont fait pour elle 211-213). —
Le genre dramatique (213 . — Genres divers (213-217). — Résumé. Genres
populaires et genres aristocratiques. Œuvre comparée des jongleurs, des
ménestrels et des clercs. Culture des écrivains. Influence de leur condi-
tion sur la littérature (217-221).

TROISIÈME PARTIE

La décadence.

Chap. I. Dissolution de l’art de jonglerie 223-230

Au xiv« siècle, l’art complexe du jongleur s’est résolu en de multiples
spécialités. Les premiers vc hommes de lettres» (223-226). — Mais les jon-
gleurs, successeurs des mimes latins, restent encore les maîtres du genre
comique 226-230).

Chap. II. Les jongleurs, le mime et le théâtre régulier 231-251

Ce qu’était la danse mimique ^^231-233 . — Caractère mimique delà littéra-
ture du moyen âge considérée dans son ensemble (233-235). — Les jon-
gleurs cultivent le monologue dramatique (236-237). — Ils créent le mime
dialogué, qui a été un genre fécond au xiii* siècle 237-246). — Ce qu’ils
ont fait pour le théâtre régulier, théâtre sérieux et théâtre comique
(246-2511.

•Conclusion ; 253-262

Résumé de l’histoire des jongleurs. Développement de leur institution ;
rapports de leur condition et de leur œuvre littéraire. Leur rôle dans
l’hisloire de la civilisation.

Appendice I. Note historique sur le personnage de Golias 263-267

Appencice II . Les rois de ménestrandie 298-269

Appendice II his. Les hérauts 270-271

Appendice 111. Témoignages relatifs aux jongleurs, qui ont été cités dans
le présent ouvrage 272

Index 329

Table des matières 337

425

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