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La musique, un art de gouverner.

Martine Clouzot
La musique, un art de gouverner. Jongleurs, ménestrels et fous dans les cours royales et princières du XIIIe
au XVe siècle (France, Bourgogne, Angleterre, Empire)
Projet d’habilitation

Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre | BUCEMA Numéro 11  (2007)  Varia
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Martine Clouzot, « La musique, un art de gouverner. Jongleurs, ménestrels et fous dans les cours royales et
princières du XIIIe au XVe siècle (France, Bourgogne, Angleterre, Empire) »,  Bulletin du centre d’études médiévales
d’Auxerre | BUCEMA[En ligne], 11 | 2007, mis en ligne le 30 août 2007. URL : http://cem.revues.org/index1071.html
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La musique, un art de gouverner. Jongleurs, ménestrels et fous dans les cours royales et (…) 2
Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre | BUCEMA, 11 | 2007
Martine Clouzot
La musique, un art de gouverner.
Jongleurs, ménestrels et fous dans les
cours royales et princières du XIIIe au XVe
siècle (France, Bourgogne, Angleterre,
Empire)
Projet d’habilitation
1 Rappel du sujet : sources, problématiques et perspectives
2 «  Les musiciens  » ont fait l’objet d’une première recherche dans le cadre de ma thèse
dirigée par Jean-Claude Schmitt à l’EHESS. Le croisement des différentes sources des
XIIIe, XIVe et XVe siècles – archives (comptabilités, enquêtes criminelles, mémoires),
textes théologiques et normatifs, traités scientifiques (musicaux, encyclopédiques, médicaux,
astrologiques, bestiaires, etc.), sources littéraires et images (manuscrits enluminés) – a mis
en évidence d’une part des types de musiciens (jongleurs, ménestrels, compositeurs, fous,
frères Mendiants, clercs, rois) aux statuts et aux fonctions sociales identifiables, qui mettent
en œuvre des pratiques et des performances musicales variées selon les contextes et les
milieux socioculturels qui les emploient et les auteurs qui les décrivent. Au-delà des aspects
sociologiques du sujet, ces mêmes sources textuelles et iconographiques présentent les
musiciens comme des figures de discours porteuses de valeurs et de normes dont la destination
morale et sociale dépasse de loin le seul groupe des musiciens et engage l’ensemble de
la société. Toutefois, quelles qu’elles soient (de nature juridique, médicale ou lyrique), les
sources sur les musiciens définissent et véhiculent toujours les fondements (antiques) de la
musique : une pratique et une science qui ordonnent la société des hommes et la désordonnent
dans le cadre de rituels réglés dans le temps et l’espace (urbains, ecclésiastiques, princiers) ; un
savoir universel et surnaturel porté et transmis par des figures d’autorité (Orphée, Pythagore,
Musica, le roi David, les anges, le poète, le  cantor) qui servent de lien entre la société terrestre
et l’ordre céleste selon une cosmologie qui vise à comprendre et à interpréter l’harmonie du
monde créé par Dieu.
3 De là, d’autres personnages et figures  a priori  éloignés de la musique et évoluant plus
spécifiquement dans l’entourage du prince, du pouvoir et des cours, apparaissent plus
précisément comme les véritables détenteurs d’un  savoiret d’un  pouvoirqui, depuis
l’Antiquité, relèvent pleinement de la musique. C’est particulièrement à partir du personnage
du jongleur que le sujet s’ouvre à ces « serviteurs de la voix ». En effet, l’étude étymologique
du  jongleur,  de ses dérivés, ainsi que la définition de ses activités peut principalement être
menée à partir des sermons et des sommes des dominicains et franciscains, prédicateurs et
théologiens (Pierre le Chantre, Gilles de Corbeil, Thomas Chobham, Guillaume Peyraut,
Thomas d’Aquin, etc.), de la littérature mariale et miraculeuse (les Cantiques à la Vierge
Marie de Gautier de Coincy, les  Cantigas de Santa Maria  du roi Alphonse  X le Sage, le
Saint Voult de Luques), de la littérature courtoise (chanson de geste, roman et poésie lyrique),
et de quelques actes de la pratique (testaments, donations avec jongleurs comme témoins,
fondations confraternelles, cadeaux et rémunérations princières, enquêtes et jugements de la
justice criminelle) très intéressants, rares et peu connus. Dans ces textes, parfois illustrés, le
jongleur est relié à  l’enchanteur,  au  prestidigitateur,  au  sot, au  parleur  et au  ménestrel,  à
travers lesquels les moralistes et les chroniqueurs trouvent un miroir indispensable à leurs
réflexions sur l’homme chrétien, la société et son gouvernement. Les quelques études réalisées
sur le jongleur
1
font cesser l’existence du personnage après le XIIIe siècle. Or je compte
montrer à partir des sources littéraires et historiques (en particulier les chroniques) et des
actes de la pratique (judiciaires et comptables), que le jongleur est au cours des derniers
siècles du Moyen Âge toujours cité comme porteur de valeurs éthiques et sociales. Une étude
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approfondie dans la diachronie visera alors de mettre en perspective la figure de discours et le
personnage social du XIIIe au XVe siècle. Elle est accompagnée de l’examen étymologique
des personnages associés au terme  jongleur. Ce travail est bien avancé, mais le manque de
temps ne m’a pas encore permis de réaliser la synthèse des termes et de la typologie des
jongleurs. Or sans une vision complète et globale des dénominations et donc des figures dans
les différentes sources, l’aboutissement du sujet n’est guère possible. Car les « serviteurs de
la voix » concernent, sous l’angle de la musique, des personnages  a priori  aussi divers que
le fou de cour, le poète, l’astrologue ou le physicien au service du prince. Partant de l’idée
directrice que c’est la  musicaqui est à la source d’une part de leurs compétences et de leur
pouvoir (j’insiste sur ce terme), d’autre part de leur figure (mythique, antique, théologique),
ces « serviteurs » de second rang, comparés aux grands officiers et aux grands conseillers,
peuvent être étudiés en trois points.
4 Tout d’abord, ils ont pour « instruments » la  voix.Par la voix chantée, déclamée ou incantatoire,
publique ou secrète, ils délivrent une parole de vérité ou de mensonge, de sagesse ou de folie
fondée sur un savoir et faisant appel à la mémoire : le poète cherche à se démarquer du jongleur
au début de ses chansons en vantant sa mémoire et sa maîtrise de la rhétorique par exemple,
mais il peut aussi assumer et revendiquer son rôle de fou (François Villon) ; le fou et/ou le
sage (Merlin par exemple) met en garde le roi envers les mauvais conseillers, inversant l’ordre
de la sagesse et de la folie au sein de la cour, etc. La voix est renforcée par les gestes et les
métamorphoses du corps qui créent l’illusion de la mimesis, la tromperie, et suscitent aussi bien
l’émerveillement, le plaisir que la répulsion. Les exemples du poète, du jongleur et du fou, dont
les corps grotesques et la parole ludique provoquent la frénésie et le rire carnavalesques sont
probants dans les fabliaux, les lais, la poésie satirique. Ils posent la question du statut de leurs
auteurs dans la société curiale, oscillant entre le clerc et le bouffon, entre le savant et le parasite,
ainsi que celle de la « performance » (cf. Paul Zumthor) aussi bien du texte écrit que de son
expression orale, dont ces personnages sont les axes de communication musicale et esthétique.
Le poète, le jongleur et le fou révèlent également les rapports ambigus de ces personnages
doubles avec le pouvoir et l’action politique. La parole satirique et ironique traduite dans les
textes littéraires instruit le prince sur la puissance et les dangers du langage, sur sa jovialité et
ses leurres qui, a contrario et paradoxalement, désacralisent le pouvoir.
5 Deuxièmement, la  voixde ces serviteurs correspond à des usages et à des fonctions dans
le gouvernement du prince, transmis par la littérature morale et politique, les «  miroirs  »
et les «  régimes des princes  ». Car la voix est révélatrice d’un pouvoir considéré comme
surnaturel, divin, inspiré, voire initié, qui leur donne une autorité officielle ou officieuse, c’est
ce qu’il faudra démontrer, pour conseiller le prince. Le désir de celui-ci de connaître son
destin et de maîtriser son règne, ainsi que sa volonté de détenir lui aussi un pouvoir supérieur
sur le commun des mortels (c’est-à-dire ses proches et l’ensemble de la société) impliquent
l’acquisition de pouvoirs et de connaissances hors du commun, voire « occultes ». Le savoir
du prince l’autorise à exercer le pouvoir. Cette idée aristotélicienne parcourt les textes et
leur iconographie musicale : les chroniques et les mémoires (Olivier de la Marche, Georges
Chastellain, Enguerran de Monstrelet, Philippe de Commynes, etc.), les encyclopédies (Le
Livre du Trésor  de Brunetto Latini, le  Livre des Propriétés des choses  de Barthélemy l’Anglais,
les bestiaires, les  Miroirs de Vincent de Beauvais, etc.), les romans allégoriques (le  Roman
de la Rose, le Roman de Fauvel, les romans arthuriens en prose, les œuvres de Guillaume de
Machaut, les Ballades d’Eustache Deschamps, les poésies d’Alain Chartier, celles de François
Villon, les œuvres de Christine de Pisan, etc.), les régimes des princes (la traduction du
Policraticusde Jean de Salisbury par Denis Foulechat pour Charles V, celle du De regimine
principum de Gilles de Rome par Henri de Gauchy, les miroirs de Christine de Pisan,  Le Songe
du Vieil Pèlerin  de Philippe de Mézières, etc.). Il s’agira de montrer si cette idée philosophique
peut paradoxalement être un facteur d’explication de la présence grandissante tout au long
des XIIIe, XIVe et XVe siècles de ces personnages doubles et apparemment secondaires que
sont les fous, les poètes et les astrologues auprès des princes. Les événements politiques et
historiques, dont le basculement se situe au moment de la folie de Charles VI en 1393, ont
accéléré cette nouveauté sociale et curiale ou, tout au moins, ont fait que les auteurs ont accordé
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plus d’importance ou ont eu davantage recours à ces personnages dans leur discours au service
du prince. Dès lors, le fou, souvent musicien, le poète, le ménestrel, l’astrologue, sont très
nettement plus présents dans les sources, notamment dans les miniatures des œuvres citées
plus haut dont le répertoire thématique ne cesse de s’enrichir en particulier à partir de la fin du
XIVe siècle au début du règne et du mécénat des ducs Valois en Bourgogne, à Paris et bientôt
dans les Pays-Bas bourguignons.
6 Toutefois, l’étude de l’iconographie des manuscrits princiers et royaux doit être élargie à
des images peut-être moins «  musicales  » dans les formes, mais davantage dans le sens
philosophique de la  musica.  Il s’agit notamment des scènes de l’histoire romaine, comme
celles de l’empereur recevant le conseil des sénateurs, ou celles des philosophes experts
en «  art magique  »  ; des scènes de l’histoire sainte telles que celle du roi instruit par un
clerc ou un évêque, ou les vies de saint Jacques et Hermogène, de Symon l’enchanteur, de
Cyprien l’enchanteur, de Josaphat, etc., et des frontispices des prologues de livres politico-didactiques comme par exemple la Cité de Dieude saint Augustin dans la traduction de Raoul
de Presles. Je voudrais montrer que les cycles iconographiques de ces manuscrits princiers,
ainsi que les rapports entre ces images et les textes qu’elles illustrent, délivrent un véritable
enseignement sur les « propriétés des choses » créées par Dieu, dont le prince doit avoir une
connaissance profonde grâce aux savants de sa cour (clercs, fous, astrologues). Ainsi mise
en image, cette « connaissance du monde » nécessaire au prince dans l’exercice du pouvoir
vise à enseigner et à montrer que son savoir est un signe fort de sa dignité. Il se doit en
effet d’être «  sage parleur  », maîtrisant aussi bien l’écriture que la parole efficace, afin de
s’imposer par un discours conforme à la dignité de sa charge face à ses conseillers et à son
peuple. La figure du roi-philosophe et musicien, initiée par Platon et Aristote, connaît des
développements significatifs, particulièrement dans le contexte politique troublé des XIVe
et XVe siècles. Cette figure dépasse le modèle du roi David harpiste, très répandu depuis
l’époque carolingienne, pour dévoiler un roi plus humain, voire plus humaniste, dont l’art de
gouverner est conçu et représenté avec toutes ses difficultés, ses défaillances et même ses
vices, surtout à partir de Charles VI. Pour reconstituer l’évolution de la figure du roi à travers
l’iconographie musicale, l’examen approfondi des livres politiques et didactiques enluminés
des XIVe et XVe siècles doit être réalisé. Il constitue une grande partie de mes recherches à la
Bibliothèque nationale de France, à la Bibliothèque royale de Belgique, à la British Library de
Londres et à la Staatsbibliothek de Berlin (qui relève du Preussischer Kulturbesitz propriétaire
de plusieurs précieux manuscrits flamands et bourguignons de la fin du XVe siècle). L’état
actuel de l’examen des manuscrits me permet d’en rédiger une synthèse.
7 Enfin, pour expliquer les raisons de la présence des « serviteurs de la voix » auprès du prince
et leurs statuts dans l’univers curial, il conviendra de définir la nature de ces personnages dans
une perspective anthropologique. Car de leur nature découle la spécificité de leur savoir et,
par conséquent, de leur « voix » auprès du prince. Leur « voix » en effet est de nature musicale
et recèle l’essence de la musique. Science du quadrivium, la musica a pour fondement les lois
mathématiques de l’univers. De nature cosmologique, elle anime et symbolise l’harmonie du
monde créé par Dieu. Elle met en rapport et en mouvement non seulement le macrocosme
et le microcosme, mais aussi l’être humain (corps et âme) et la Création (la Nature animale,
végétale, minéral, le cycle des saisons, les vents, les humeurs, etc.). Or les personnages qui
nous intéressent sont entièrement liés à la musique et aux propriétés du monde créé par Dieu.
Depuis ses origines orphiques (c’est-à-dire animales, naturelles et liées du monde de morts),
pythagoriciennes (le Nombre en toute chose), platoniciennes et aristotéliciennes (l’harmonie
du monde et de la cité politique) et divines, la  musica est tout entière synthétisée et rendue
visible par ces «  marginaux de la cour  » à travers leurs modes de comportement (sociaux
et moraux – la force quasi magique de leurs paroles et de leurs gestes, la vie dissolue, leur
sociabilité marginale y compris à la cour). D’origine mi-humaine, mi-animale, c’est-à-dire
surnaturelle, fous, jongleurs, astrologues, poètes dialoguent avec l’univers, avec la nature et
l’au-delà : le lien qu’ils établissent entre les hommes et le monde est d’ordre musical. Que
leur accès aux vérités divines et surnaturelles provienne de la simplicité de leur esprit (les
fous ?), d’un savoir acquis intellectuellement ou d’une sagesse innée (le poète, l’astrologue,
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le conseiller, le ménestrel), ils sont considérés comme étant détenteurs d’une puissance
divinatoire et prophétique, réelle ou simulée, qui leur confère une place et des fonctions à part à
la cour. Les récits merveilleux (les  mirabilia) engageant les notions de  superstitio,  d’admiratio
et de curiositas, insistent particulièrement sur la dimension surnaturelle et musicale des fous,
des jongleurs, et autres prestidigitateurs du pouvoir. Nous touchons là à ce que Jean-Claude
Schmitt avait appelé une « anthropologie du croire ».
8 Le pouvoir « médiatique » entre le visible et l’invisible de ces être doubles est perçu dans les
sources, qu’elles soient archivistiques ou narratives, comme la manifestation d’un don, le don
de métamorphose, qui est sans doute la raison de leur pouvoir. Dans son côté négatif, ce don de
métamorphose est vu comme un simulacre, caractéristique de pouvoirs suspects et diaboliques,
allant de l’accusation de tricherie chez les prédicateurs du XIIIe siècle à l’encontre du jongleur,
à la suspicion de folie ou de manipulation politique à l’égard du fou et des mauvais conseillers,
chez les chroniqueurs curiaux des XIVe et XVe siècles. Dans son versant positif, ce don de
métamorphose est marqué par une origine divine et peut favoriser aussi bien la conversion
morale (Merlin, le jongleur par exemple) que la puissance politique (l’histoire d’Alexandre
le Grand dans les romans des XIVe et XVe siècles, en particulier à la cour de Bourgogne).
Par leur origine surnaturelle et leur savoir «  extraordinaire  », fous, jongleurs et conseillers
de l’ombre, astrologues sont fondamentalement liés au sacré ; qu’ils le servent ou non, dans
tous les cas ils l’interprètent et en sont les  media par la parole ordonnée ou par la musique
du désordre. Or, le sacré étant la référence fondamentale du pouvoir, les «  serviteurs de la
voix » lui sont entièrement liés par leurs origines, leur nature, la musique de leurs paroles et
de leurs gestes, leur connaissance de la musique et leurs dons surnaturels. Aussi existe-t-il une
véritable interaction entre le prince et ces « petits serviteurs » initiés : le prince a besoin de
leur voix pour gouverner, d’écouter (ou non) leur parole de savoir, de sagesse ou de folie ; en
retour, leur « voix » n’a d’existence et d’influence que si elle est concrétisée, mise en acte,
par l’exercice du pouvoir princier. Les rapports du politique avec ces personnages démontrent
combien la musique est tout autant une science mathématique du  quadrivium  qu’un art du
discours rhétorique du trivium.  La dimension savante de la musique est entièrement envisagée
et présente dans les figures du fou, du jongleur, du ménestrel, du poète, etc.
9 L’interdépendance entre ces figures et le prince évolue à travers des liens en apparence
fragiles, mais les enjeux et les intérêts des protagonistes sont suffisamment fondamentaux
(le pouvoir et sa sacralité) pour s’avérer solides. Nous verrons en effet que les scènes de
«  divertissement  » en musique à la cour, décrites du XIIIe au XVe siècle dans les livres
enluminés, dans les comptabilités princières et dans les sources narratives ne montrent pas
seulement des «  amuseurs  » de cour. La musique et la danse dans la société courtoise, en
particulier dans les cours de France et de Bourgogne aux XIVe et XVe siècles, relèvent
davantage de l’idée d’harmonie du monde et du sage gouvernement que de la « représentation »
littérale du « divertissement » dont il convient de revenir sur les définitions. L’envers de cet
ordre politique et musical n’a toutefois d’égal que sa condamnation tout au long du Moyen
Âge et, avec lui, le bannissement des jongleurs et autres prestidigitateurs, y compris dans les
cours quand ils représentent un danger moral et politique pour le pouvoir. Nous verrons que
les deux versants de ces personnages (le statut à la cour ou l’exclusion) ne s’opposent pas,
mais sont l’expression d’une part des typologies des sources et de leurs auteurs, d’autre part de
la chronologie des événements politiques et des transformations du pouvoir royal et princier
du XIIIe au XVe siècle. Aussi l’étude de ces « serviteurs de la voix » dans le monde curial
empruntera-t-elle d’autres voies que celle des grands conseillers et personnages officiels par
lesquelles le gouvernement et le pouvoir princiers ont été étudiées depuis plusieurs générations
d’historiens.
10 Ainsi, je cherche à montrer dans ma thèse d’habilitation que la musique en tant que phénomène
social a pleinement sa place dans le champ de l’anthropologie historique et de l’histoire sociale.
Mais, en tant qu’historienne, je ne m’attache pas seulement aux «  musiciens  » en tant que
tels, car d’après le projet de recherche que je viens d‘exposer, il semblerait qu’ils ne sont
peut-être pas les acteurs et les figures les plus intimement liés à l’essence de la musique. À
partir du même type de sources documentaires nécessaires à l’étude des musiciens, j’élargis
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ma recherche aux «  serviteurs de la voix  » dans le monde curial, c’est-à-dire aux figures
musiciennes dont l’existence et le statut sont conditionnés par le pouvoir princier, par ses
rituels, par ses cérémonies et par ses modes de gouvernement du XIIIe au XVe siècle. Fous,
jongleurs, ménestrels,   prestidigitateurs, poètes, astrologues, constituent autant de figures
exemplaires à destination du prince, et dont les valeurs divergent selon les contextes : figures
marquées par la piété mendiante et l’idée de conversion des mœurs au XIIIe siècle ; par les
développements de l’art rhétorique, du savoir humaniste et du gouvernement juste et sage
aux XIVe et XVe siècles, chacune d’elles vise au gré des auteurs et des sources qui les
instrumentalisent un idéal qui les dépasse. Chacune de ces figures porte un idéal de distinction
morale et sociale qui lui assigne une place dans l’ordre du monde : idéal du clerc qui, en tant
qu’auteur veut se distinguer du jongleur et du fou ; idéal du prince qui, en tant que détenteur
du savoir et du pouvoir ne peut être fou ou jongleur ; idéal de l’harmonie du monde pensée
selon les conceptions philosophiques et théologiques de la musique héritée de l’Antiquité.
Notes
1 E.  Faral,  Les jongleurs au Moyen Âge, Paris, 1910. R. Menéndez Pidal,  Poesia juglaresca
y juglares, Madrid, 1924. W.  Salmen,  Der fahrende Musiker im europäischen Mittelalter,
A.  Schreier-Hornung,  Spielleute, Fahrende, Haussenseiter  : Künstler der mittelalterlichen,
Göppingen, 1981. W. Salmen,  Der Spielmann im Mittelalter, Innsbrück, 1983. E. Schubert,
« Spielmann, -leute », in  Lexikon des Mittelalters, VII, 1995, p. 2112-13. W. Hartung,  Die
Spielleute im Mittelalter. Gaukler, Dichter, Musikanten, Düsseldorf-Zürich, 2003.
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royales et princières du XIIIe au XVe siècle (France, Bourgogne, Angleterre, Empire) »,  Bulletin du
centre d’études médiévales d’Auxerre | BUCEMA[En ligne], 11 | 2007, mis en ligne le 30 août 2007.
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